Miscellanées d’odeurs

Marie Tijou, Éléphante, 29,7 x 21 cm, 2013. Dessin de la couverture du numéro 129 consacré aux odeurs (Juillet, août, septembre 2020).

Fumier

«Chaque lettre a une odeur, chaque verbe, un parfum. Chaque mot diffuse dans la mémoire un lieu et ses effluves», écrit Philippe Claudel dans Parfums, un abécédaire de soixante-trois textes qui évoquent son enfance. C’est l’écrivain François Bon qui nous a conseillé de lire ce livre alors que nous préparions l’édition spéciale de L’Actualité Nouvelle-Aquitaine sur les odeurs. Voici le fumier.

La terre demande à être nourrie si on veut qu’à son tour elle nourrisse. Tous les deux ans, au mois de mars, mon père achète un tombereau de fumier à Robert Domgin, un paysan de Sommerviller qui vient en assurer la livraison lui-même, déversant la matière dans le talus qui jouxte notre maison. L’avalanche noire glisse dans un bruit soyeux de froissement souple et s’immobilise, fumante. Pendant quelques jours, notre maison s’encrasse des odeurs animales d’urine, d’excréments et de paille fermentes. Il y a là une partie du produit des bas-ventres d’un troupeau ayant stabulé tout l’hiver. Les jours frais, et les nuits qui le sont plus encore, couronnent la montagne chaude de fumerolles nonchalantes, comme si un feu intérieur, timide ou sournois, y poursuivait son activité sans jamais donner à voir la moindre flamme.

J’ouvre grand les fenêtres pour que l’odeur puissante entre dans toutes les pièces. Il me semble qu’elle me parle de mes ancêtres, pour la plupart paysans, de Lorraine et du Morvan.

Mon père bêche. Je transporte les seaux, pousse la brouette jusqu’à lui. Le tas diminue. Je suis éreinté mais je suis fier. À coups de fourche, le fumier vient rejoindre la terre ouverte dans laquelle de gros lombrics, tirés brutalement d’une borgne demeure, déploient, pour fuir, les anneaux de leurs corps roses. Mon père referme la tranchée. On ne distingue plus du fumier que certains brins de paille pourris, jaunâtres, qui sortent çà et là du sol fouisse comme de gros cheveux filasse. Le froid de la terre, son humidité compacte, sa noirceur pesante absorbent la matière organique et l’étouffé. Les parfums de l’une et de l’autre se mêlent en s’annulant. Les fumées meurent. On est au-dessus d’un ventre digérant, sans bruit, un repas considérable. Et tandis que je tends à mon père un grand mouchoir à carreaux pour qu’il s’essuie le front, et que je savoure cette complicité d’hommes qui en ces instants nous unit, je ne serais pas plus surpris que cela d’entendre un rot souterrain, grave, comme un remerciement à nous adressé par des divinités telluriques, coprophages et repues.

Parfums, de Philippe Claudel, Stock, 2012.

Ces extraits littéraires sont proposés en supplément du numéro d’été de la revue (n° 129) qui évoque les odeurs, des neurosciences à l’histoire.

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