Miscellanées d’odeurs

Marie Tijou, Éléphante, 29,7 x 21 cm, 2013. Dessin de la couverture du numéro 129 consacré aux odeurs (Juillet, août, septembre 2020).

Journal intime de Loti

«Loti ne pense pas, il voit», écrit François Bon dans L’Actualité (n° 53, pp. 28–31). L’expression est lapidaire, surprenante… et si bien «vue» qu’elle a frappé Alain Quella-Villéger, l’un des meilleurs exégètes de l’auteur, au point qu’il la cite souvent. Mais dans les sensations décrites par Pierre Loti, il y a aussi des odeurs. Petite sélection puisée dans son journal et offerte par Alain Quella-Villéger.

6 janvier 1879

À moi, tout cela me rappelle étrangement mon enfance, tous ces personnages me ramènent à des temps heureux qui sont aujourd’hui bien perdus dans la nuit… Peau d’âne a occupé quatre ou cinq années de ma vie d’enfant… Cela me rappelle surtout le printemps de 1862, – ou 1863, – ces printemps qui avaient une intensité de lumière qu’ils n’ont plus aujourd’hui… Cela me rappelle certaine grande caisse où se renfermaient tous les personnages lilliputiens de la féerie, – petites poupées dans tous les costumes, habillées d’ailes de papillons, d’ailes de scarabées –

Cette caisse en sapin avait une pénétrante odeur de bois neuf, qui est restée mêlée dans mon souvenir au parfum des nuits de ce mois de mai…

Alger, 15 avril 1880 (à Alphonse Daudet)

Vous souvenez-vous, monsieur, de mes cigarettes au jardin du Luxembourg ? Vous m’aviez dit tout de suite : c’est l’Algérie, cette bouffée de fumée… Ici, c’est la bouffée au centuple : des odeurs de bédouin, des odeurs de plantes exotiques, tout cet ensemble formant cette senteur caractéristique, dont l’air de cette contrée est imprégné, et qui vous arrive en mer, jusqu’à plusieurs milles au large…

Colombo (Ceylan), 11 juillet 1883

Il a plu par torrents tout le jour ; au-dessus de nous, la voûte immense des arbres est toute ruisselante d’eau ; il y a par terre une vraie jonchée de feuilles et de fleurs – L’odeur de musc est partout, plus obstinée et plus excitante que pendant le jour – Encore de gros nuages au ciel, lourds et sombres ; la nuit absolument noire – Un dernier chant, à moitié endormi, arrive de loin, d’un temple bouddhiste – Les lucioles se promènent, comme des étincelles de feu vert…

Journal, de Pierre Loti, édité par Alain Quella-Villéger et Bruno Vercier, Les Indes savantes, 5 volumes, 2006–2017.

Ces extraits littéraires sont proposés en supplément du numéro d’été de la revue (n° 129) qui évoque les odeurs, des neurosciences à l’histoire.

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