Miscellanées d’odeurs

Marie Tijou, Éléphante, 29,7 x 21 cm, 2013. Dessin de la couverture du numéro 129 consacré aux odeurs (Juillet, août, septembre 2020).

« Ils transforment le gai ruisseau en un immonde égout »

Élisée Reclus, auteur de la monumentale Nouvelle géographie universelle (1875–1894), célèbre aussi pour ses idées libertaires, était un fervent défenseur de l’éducation populaire. Son Histoire d’un ruisseau (1869), qui s’adresse aux amateurs de science et de poésie, a été publiée dans la collection «Bibliothèque d’éducation et de récréation» chez Hetzel, l’éditeur de Jules Verne et de Camille Flammarion. Sachant que l’auteur est né à Sainte-Foy-la-Grande en 1830, à la limite de la Gironde et de la Dordogne, le Dropt et la Dronne auraient pu l’inspirer. «Reclus n’avait pas de modèle», écrivent Joël et Nadine Cornuault dans leur postface. «C’est du ruisseau universel, celui qui les contiendrait tous, le Ruisseau des Ruisseaux, en somme, dont il est question ici pour notre bonheur. Rien de moins.»
Voici un extrait du chapitre «L’eau de la cité».

Dans nos pays de l’Europe civilisée où l’homme intervient partout pour modifier la nature à son gré, le petit cours d’eau cesse d’être libre et devient la chose de ses riverains. Ils l’utilisent à leur guise, soit pour en arroser leurs terres, soit pour moudre leur blé ; mais souvent aussi, ils ne savent point l’employer utilement ; ils l’emprisonnent entre des murailles mal construites que le courant démolit ; ils en dérivent les eaux vers des bas-fonds où elles séjournent en flaques pestilentielles ; ils l’emplissent d’ordures qui devraient servir d’engrais à leurs champs ; ils transforment le gai ruisseau en un immonde égout.

En approchant de la grande ville industrielle, le ruisseau se souille de plus en plus. Les eaux ménagères des maisons qui le bordent se mêlent à son courant ; des viscosités de toutes les couleurs en altèrent la transparence, d’impurs débris recouvrent ses plages vaseuses, et lorsque le soleil les dessèche, une odeur fétide se répand dans l’atmosphère.

Enfin le ruisseau, devenu cloaque, entre dans la cité, où son premier affluent est un hideux égout, à l’énorme bouche ovale, fermée de grilles. Presque sans courant, à cause du manque de pente, la masse boueuse roule lentement entre deux rangées de maisons aux murailles recouvertes d’algues verdâtres, aux boiseries à demi rongées par l’humidité, aux enduits tombant par écailles.

Pour ces maisons, usines malsaines où travaillent les mégissiers, les tanneurs et autres industriels, le courant vaseux est encore une richesse, et sans cesse les ouvriers vont y puiser l’eau nauséabonde. Les berges ont perdu toute forme naturelle ; ce sont maintenant des murailles perpendiculaires où sont ménagées çà et là quelques marches d’escaliers ; les rivages sont pavés de dalles glissantes ; les méandres sont remplacés par de brusques tournants ; au lieu de branches et de feuillage, des vêtements sordides suspendus à des perches se balancent au-dessus de la fosse, et des barrières en planches, jetées d’un quai à l’autre quai, marquent les limites des propriétés au-dessus du flot noirâtre. Enfin, la masse boueuse pénètre sous une sinistre arcade. Le ruisseau que j’ai vu jaillir à la lumière, si limpide et si joyeux, hors de la source natale, n’est plus désormais qu’un égout dans lequel toute une ville déverse ses ordures.

À quelques kilomètres d’intervalle, le contraste est absolu. Là-haut, dans la libre campagne, l’eau scintille au soleil, et transparente, malgré sa profondeur, laisse voir les cailloux blancs, le sable et les herbes frémissantes de son lit ; elle murmure doucement entre les roseaux ; les poissons s’élancent à travers le flot comme des flèches d’argent et les oiseaux le rasent de leurs ailes. Des fleurs naissent en touffes sur ses bords, des arbres pleins de sève étalent au loin leur branchage, et le promeneur qui suit la rive peut à son aise se reposer à leur ombre en contemplant le gracieux tableau qui s’étend entre deux méandres. Combien différent est le ruisseau sous le pavé retentissant des villes ! L’eau est bien la même en substance, mais seulement pour le chimiste ; elle est mélangée de tant d’immondices qu’elle en est devenue visqueuse. Plus de lumière dans la sombre avenue, si ce n’est de distance en distance un rayon qui passe entre deux barreaux de fer et se répercute sur la paroi gluante. La vie semble absente de ces ténèbres ; elle existe pourtant : des champignons, nourris de pourriture, se blottissent dans les coins ; des rats se cachent dans les trous, entre les pierres descellées. Les seuls promeneurs qui s’aventurent dans ce triste séjour sont les égoutiers chargés de rétablir le courant en enlevant les amas de fange, et les “ravageurs”, faméliques industriels qui, perchés sur le bourbier fétide, le remuent de leurs mains pour y trouver quelque menue monnaie ou d’autres objets tombés de la rue par les soupiraux.

Enfin, la masse infecte, aidée soit par le râteau des ouvriers, soit par de soudains orages, arrive à la rivière et s’y déverse lourdement. Noire ou violacée, elle rampe le long des quais, et reste distincte de l’eau relativement pure du courant par une ligne sinueuse nettement tracée. Longtemps on la suit du regard, s’écoulant à côté de la rivière et refusant de se mêler avec elle ; mais les tourbillons, les remous, les reflux de toute espèce causés par les inégalités du fond et les sinuosités des rives ont pour résultat de mélanger les eaux ; la ligne de séparation s’efface peu à peu, de gros bouillons transparents surgissent du fond à travers la masse boueuse ; les impures alluvions, plus pesantes que l’eau qui les entraîne, se déposent sur les plages et dans les dépressions du lit. Le ruisseau se purifie de plus en plus ; mais en même temps, il cesse d’être lui-même et se perd dans la puissante masse liquide de la rivière qui l’emporte vers l’océan. Son courant se divise en filets, ceux-ci sont partagés à leur tour en gouttes et en gouttelettes, toutes les molécules se confondent. L’histoire du ruisseau vient de finir, du moins en apparence.

Histoire d’un ruisseau, d’Élisée Reclus, Actes Sud, coll. «Babel», 1995, pp. 185–188.

Ces extraits littéraires sont proposés en supplément du numéro d’été de la revue (n° 129) qui évoque les odeurs, des neurosciences à l’histoire.

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