Cécile Odartchenko – Galerie Première ligne, Les Vanneaux

Cécile Odartchenko. Photo David Hebert.

Entretien Laurine Rousselet

En 2005, Cécile Odartchenko crée sa maison d’édition Les Vanneaux en Picardie et s’installe à Bordeaux en 2012 où elle ouvre une galerie d’art Première Ligne (du nom de sa revue) ; galerie située rue Teulère, à quelques pas de la Grosse Cloche, en plein centre-ville. Son travail relève de la passion, son engagement poétique et artistique de l’émerveillement pendant qu’une part de mystère a accompagné son long parcours de vie. Les éditions ne comptent pas moins de dix collections dont : «Présence de la poésie», une belle collection qui prend la suite de «poètes d’aujourd’hui» de Seghers, «Petits vanneaux», «Carnets nomades», «Collection neige», «L’Ombellie», «Écrits intimes», des livres d’art et une revue Première Ligne. Les plasticiens tels que Lysiane Schlechter, Didier Cros, Gregory Masurovski, les poètes majeurs comme Pierre Garnier, Michel Butor, Michaël Glück, Bernard Noël ont présenté leurs œuvres dans ce bel espace dédié à l’art et à la lecture. Cécile Odartchenko est également poète, romancière, essayiste, elle nous offre la chance de découvrir parmi ses derniers titres : son Journal de Picardie 1999/2003, le premier volume de son autobiographie Une femme heureuse, son Journal du confinement, chez Propos2éditions.

L’Actualité. – Vous êtes l’éditrice des Œuvres complètes de Pierre Garnier que vous avez rencontré en 2005, l’année de création de la maison d’édition. Votre attachement à l’homme et à son œuvre est infini. Racontez-nous son extraordinaire traversée spatialiste.

Cécile Odartchenko. – Pierre Garnier a été le pilier de mes éditions nées en Picardie, qu’il a accompagnées jusqu’à sa mort. Je le voyais une fois par semaine, j’allais le chercher à Saisseval où il habitait dans un ancien presbytère avec sa femme Ilse, poétesse d’origine allemande avec laquelle il a créé le mouvement spatialiste en poésie. C’était une démarche très moderne qui suivait, ou précédait, ou encore accompagnait les recherches en poésie sonore (Heidsieck), de la poésie de performance avec Julien Blaine, des vidéos de Raoul Haussman (legs au Musée de Rochechouart), de la musique concrète (Pierre Schaeffer), ses amis poètes engagés dans le monde entier. Ces recherches, poursuivies toute sa vie, ont eu sur moi le même effet que les cours de Deleuze à Vincennes. Sa poésie s’est épanouie sous le signe de l’Ouvert et je suis très fière d’avoir édité tant de livres de lui et les trois premiers tomes de ses œuvres complètes.

Vagabondages du sang du jeune poète grec Yannis Stìggas paraît en 2012. Sa forme poétique est violente, puissante. Sa brillante énergie vous a‑t-elle saisie d’emblée ?

J’ai rencontré ce poète à Lodève, au cours d’un festival spécialisé dans les rencontres avec les poètes étrangers où la traduction était à l’honneur. Un poète m’a apporté les feuillets fraîchement traduits par Michel Volkovitch, très dévoué à la poésie grecque contemporaine, et j’ai, par la suite, édité deux livres de ce traducteur. J’ai aussitôt apprécié cette poésie qui m’a fait penser à celle de Benn Gottfried, un poète allemand traduit par Pierre Garnier, tous deux, Stiggas et Benn, médecins, d’où ce rapport cru à la mort. J’ai beaucoup regretté ce festival remplacé par le festival de Sète. Il y avait là, à Lodève, une atmosphère très particulière, une véritable ferveur…

En 2017, l’association La plume et le crayon de la Galerie Première Ligne a organisé des actions poétiques pour Agora, la biennale d’architecture, d’urbanisme et de design bordelaise. «Génies des» bord d’eau est un temps créatif, réflexif et partageur. Vous accueilliez donc Julien Blaine, Giovani Fontana et Serge Pey, lequel scandait : «Quand je parle de tes poèmes à un imbécile…» Relatez-nous cette aventure humaine unique.

La présence de ces poètes à la voix très puissante a, en effet, été un moment unique pour les Bordelais… Je ne sais pas s’ils se sont rendu compte du cadeau qui leur avait été fait. Mais on peut encore visionner les vidéos sur Youtube. Des jeunes poètes et architectes se sont joints aux performances des plus grands. Éric Cassar et Alexandre Clanis ont respectivement contribué à l’organisation et à la performance. Nous avons néanmoins souffert du manque de moyens : ceux accordés par la ville ont été débloqués au dernier moment d’où une organisation de dernière minute. J’en ai gardé le souvenir d’une souffrance compensée par l’éblouissement causé par leurs très grands talents et la générosité sans faille de Giovanni Fontana, de Julien Blaine et de Serge Pey.

En 2012 paraît Ariane Dreyfus, collection «Présence de la Poésie», présentation et choix des textes par Matthieu Gosztola. Son œuvre compte parmi les voix les plus remarquables de la poésie contemporaine. Selon vous en quoi tient la beauté prégnante de son geste d’écriture ?

La personne la mieux placée pour parler de la poésie d’Ariane Dreyfus, c’est son préfacier Matthieu Gosztola, lui-même poète, que j’ai publié trois fois. Il est un extraordinaire «passeur» de poésie. C’est lui qui a eu l’initiative de ce livre. Le rôle de l’éditeur de poésie c’est de donner carte blanche aux «passeurs»… Il y en a beaucoup dans ce milieu. Les poètes ont leurs ferveurs personnelles comme j’ai la ferveur de Pierre Garnier. Chaque livre de la collection «Présence» m’a été proposé par un poète, fervent de l’Autre poète. Ainsi Laurent Albarracin, poète et éditeur, a préfacé deux livres dans ma collection : un Peuchmaurd et un Louis-François Delisse.

Dans Préambule à un voyage (2019) d’Emmanuel Jourdes, l’intensité des sensations perçues est sans équivoque pour exposer le postulat de la supériorité blanche en Afrique noire. Pourriez-vous nous révéler la générosité de ce livre ?

Amoureux de l’Afrique, Emmanuel Jourdes, directeur du centre social Paul-Bert, lutte au quotidien contre la discrimination et le racisme. Au-delà de son postulat qui prend le contre-pied d’un postulat haï, prétendant une supériorité conditionnée par l’exploitation des richesses d’un continent entier pendant des années d’esclavage et de politique aberrante remise en cause aujourd’hui (allant encore se heurter aux murs de la mondialisation), Emmanuel Jourdes, toujours très engagé, a réussi à éviter les pièges du discours politique parce qu’il a véritablement une écriture. Le connaissant bien, je n’avais pas de doute sur son engagement, et j’ai été séduite par son style. Je crois que le style c’est l’homme. Difficile d’avoir sa voix propre. Or c’est toujours une nouvelle voix qu’on attend en poésie. Elle est fragile quand elle s’exprime sur un terrain où le politique a ses quartiers. Emmanuel n’est pas tombé dans le piège. Il a su parler des corps, des êtres, des parfums et des couleurs, des lieux et du désir avec une voix qui s’invite à la lecture comme une mélodie. C’est en cela qu’on peut parler de générosité. La générosité c’est une certaine forme de nudité. Dans le livre d’Emmanuel, on est confronté à sa nudité.

Vous avez beaucoup publié Ivar Ch’Vavard dont les titres suivants : Ichi leu (2009), Titre (2010), Travail du poème (2011), Le Caret (2014). Quelle part attribuer à l’émerveillement dans la fidélité à une œuvre ?

D’origine russe j’ai été et suis encore une lectrice fervente des auteurs russes et je suis particulièrement intéressée par les recherches d’un auteur, Afanassief, qui a récolté tous les écrits du terroir russe, les contes en particulier, mais s’est attaché à leur influence sur la langue et la poésie. Ainsi, Pierre Garnier a eu l’idée d’écrire en picard après avoir été influencé par les recherches et conseils d’un poète ami et bulgare penché sur le patois de sa région. La poésie d’Ivar Ch’Vavar est du terroir de façon très déterminée… On peut dire qu’il milite pour le picard qu’il écrit depuis toujours. Il en apprécie la gouaille, la saveur, les aspérités, les cailloux sur le chemin et les sentiers dans les bois et sur les dunes. Il est de Wailly, au bord de la mer près de Bercq, et il y a passé son adolescence de soixante-huitard, a fumé des joints, s’est familiarisé avec tous les jeux de langages et toutes les libertés. Je retrouve en lui ce côté rabelaisien et carnavalesque repéré par Bakhtine dans la langue russe. Il se trouve que la femme de Pierre Ivar est professeur de russe (et de danse) et qu’il y a des tableaux de peintres russes contemporains sur tous leurs murs… Ce n’est pas étonnant qu’il ait eu une éditrice d’origine russe… La magie ou féérie, c’est qu’il puisse y avoir de ces complicités par-delà les différences des langues et des héritages.

Cécile Odartchenko. Photo David Hebert.

Les titres à paraître
Dans la collection «Présence» : un nouveau livre de Werner Lambersy, un de Jean-Luc Steinmetz.
Dans la collection «Carnets nomades» : André Breton à Saint-Cirq-Lapopie, dessins de David Hébert.
Un nouveau livre de Thibault Biscarrat : L’homme des grands départs.
Un livre de Guillaume Deloire : Because of the dog.
Un livre de souvenirs concernant Henri Thomas de Gérard Le Gouic.

Les expositions et les ateliers de lecture et de poésie de la Galerie ne peuvent encore être programmés à cause de la menace du Covid.

Galerie Première Ligne
Éditions Les Vanneaux
8, rue Teulère – 33000 Bordeaux
06 98 96 04 80 / https://editionsdesvanneaux.wordpress.com/

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