Miscellanées d’odeurs

Marie Tijou, Éléphante, 29,7 x 21 cm, 2013. Dessin de la couverture du numéro 129 consacré aux odeurs (Juillet, août, septembre 2020).

« Odeur caractéristique de renfermé social »

Certaines villes semblent baigner dans un roman du xixe siècle. Julien Gracq (1910–2007) raconte dans La Forme d’une ville (1985) comment il a habité Nantes, et surtout la façon dont la ville l’a «formé». Il n’est pas tendre pour sa voisine, Angers, même s’il reconnaît : «La ville a changé depuis mon enfance. Elle s’est animée ; elle a troquée sa nonchalance presque paysanne pour une agitation de commande, sans grand substrat, qui y rend plus d’une fois la promenade ingrate.»

Le génie d’Angers – s’il y a un génie du lieu – m’a toujours paru être celui du confinement : son site mesquin, choisi à l’écart du fleuve, sur un affluent de médiocre calibre, fait songer à ces natures étriquées qui, au test du village, s’effraient devant l’étendue disponible et vont entasser maisons et église dans un coin perdu du rectangle de la table à jeu. Toutes les liaisons de la ville, qui s’est industrialisée tard, sont de peu d’ampleur, et, au temps de mon enfance, ne dépassaient nulle part le cadre départemental : hobereaux qui venaient hiverner dans leurs hôtels de la rue des Arènes, avant de regagner les châteaux du Bocage, villageois – surchargés de commissions – venus faire leurs emplettes au chef-lieu, plaideurs de la campagne, visites ad limina des soutanes et des cornettes d’une province riche en ordres enseignants, hospitaliers et charitables.

Cette respiration courte est presque immédiatement perceptible au promeneur étranger qui va au hasard des rues, surtout si ses pas se dirigent vers le quartier désert de la cathédrale, ses ruelles peuplées de chats dormeurs et de pots de géranium, où à peine entrevoyait-on jadis, de loin en loin, flotter silencieusement la robe d’un prêtre : intrigues en vase clos, odeur caractéristique de renfermé social, micro-sociétés stagnantes et mesquinement conflictuelles, Angers, et non la cité balzacienne, m’a toujours paru être la vraie patrie du Curé de Tours.

Plus balzacienne en cela, certes, que Nantes : Balzac – Paris mis à part, qu’il regarde avec scandale comme un implant cancérigène dans le tissu faiblement vascularisé de la France rurale – est le romancier électif des poches de stagnation sociale, où l’air s’est appauvri, où l’environnement matériel qui s’appesantit sur une vie mal oxygénée finit par émettre en vase clos les mêmes radiations débilitantes que sur ses ultimes possesseurs émet la Maison Usher.

La Forme d’une ville, de Julien Gracq, éditions José Corti, 1985, pp. 13–14.

Ces extraits littéraires sont proposés en supplément du numéro d’été de la revue (n° 129) qui évoque les odeurs, des neurosciences à l’histoire.

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