Miscellanées d’odeurs

Marie Tijou, Éléphante, 29,7 x 21 cm, 2013. Dessin de la couverture du numéro 129 consacré aux odeurs (Juillet, août, septembre 2020).

« Elle s’imprègne de l’odeur de l’estuaire et de ses eaux mêlées »

Sylvie Germain a vécu près de La Rochelle entre 1994 et 1996 suite à une résidence de la ville et de l’Office du livre en Poitou-Charentes. Elle y a rencontré Tadeusz Kluba, photographe à Sud-Ouest qui réalisait de temps en temps des portraits pour L’Actualité. Un reportage sur l’ancienne industrie tuilière du Marais poitevin (L’Actualité n° 31, pp. 44–45) lui a permis de découvrir des paysages dont il ne soupçonnait pas la beauté. «Je vais y emmener Sylvie», nous dit-il. Deux après paraissait Tobie des marais, magnifique roman librement inspiré du récit biblique le Livre de Tobie, les plus belles pages, depuis longtemps, sur le Marais poitevin et la côte charentaise.
Voici un extrait du chapitre où l’on découvre Sarra, aussi belle que maudite parce que ses sept amoureux sont tous morts les uns après les autres…
Sur une plage d’où l’on aperçoit le phare de Cordouan, Sarra vit une expérience mystique, dans «un soupir de délivrance».

Sarra ouvre la porte, contourne la maison et se faufile vers l’escalier taillé dans la falaise ; elle descend jusqu’à la plage. Le ciel est d’un bleu outremer où filent des nuages anthracite. Il souffle un vent tiède et chargé de senteurs. Un fin croissant de lune perce les hauteurs du ciel. Sarra va s’accroupir sur les rochers tout gluants de varech, bras repliés autour des jambes, menton posé sur ses genoux. Elle ferme les yeux, respire profondément l’odeur puissante répandue par la marée basse. Elle s’imprègne de l’odeur de l’estuaire et de ses eaux mêlées, celle de la vase, de la matière primordiale ; elle accueille dans sa chair l’odeur amère et vive de cette bouche de terre s’ouvrant sur l’océan, de cette bouche aux lèvres limoneuses brûlée d’histoire et de passions humaines, assoiffée d’espace, de grand large, de cette bouche ourlée de vignes, de vergers, de jardins, de forêts, et qui, tout en chantant la splendeur, la bonté, la prodigalité de la terre nourricière, crie en silence vers l’infini, vers autre et plus qu’elle-même.

Sarra revivifie son cœur dans l’écoute de cette bouche millénaire qui sourit à la mer, éprise d’immensité. Elle dénoue ses bras, s’allonge sur les algues.

Elle retient son souffle pour mieux entendre celui du soir et de l’estuaire. Lentement sa respiration s’apaise, se met au diapason de celle des éléments. Elle entrouvre les yeux ; elle aperçoit le mince croissant de lune perché là-haut, si haut dans le ciel d’un bleu toujours plus sombre et dense. Petite corne de lumière blanche, incandescente, mais dressée au front de quel invisible animal ? Ou bien cil ébloui par l’effusion d’un songe, mais envolé de quelle paupière ? Ou encore apostrophe marquant l’élision de tout autre signe, — apostrophe absolue griffée sur le ciel nu et lisse, invitant au silence, à une attente indéfinie, à la patience.

Tobie des marais, de Sylvie Germain, Gallimard, 1998, pp. 116–117.

Dans L’Actualité n° 53, pp. 46–47, «La nymphe des marais», de Sylvie Germain et Tadeusz Kluba.

Ces extraits littéraires sont proposés en supplément du numéro d’été de la revue (n° 129) qui évoque les odeurs, des neurosciences à l’histoire.

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