Miscellanées d’odeurs

Marie Tijou, Éléphante, 29,7 x 21 cm, 2013. Dessin de la couverture du numéro 129 consacré aux odeurs (Juillet, août, septembre 2020).

Les bienfaits du tabac

«J’ai préféré les bistros, en ces années profondes où le vin se montrait encore loyal […]», confessait Jean-Claude Pirotte (1939–2014) dans Un voyage en automne (La table ronde, 1966). Après avoir fui la Belgique, il s’installe à Angoulême en 1987 et rencontre Georges Monti qui va éditer ses récits et poèmes au Temps qu’il fait, avec une fidélité sans faille. En 1988 paraissent Les Contes bleus du vin, une révélation. L’ouvrage est sans cesse réédité. Jean-Claude Pirotte pérégrine dans les territoires viticoles de France, particulièrement la Bourgogne, et relate dans des courtes nouvelles ses expériences, ses rencontres.

Chaque bouteille d’honnête vin porte en elle tout un paysage, et recèle un nombre infini d’histoires plus ou moins mystérieuses, plus ou moins authentiques ou légendaires, que l’amateur désespère de découvrir toutes, et aux charmes desquelles il succombe comme le Sultan à la voix de Dinarzade. «L’amour, affirmait Jacques Chardonne, c’est beaucoup plus que l’amour.» Le vin, c’est beaucoup plus que le vin.

Mais imaginez qu’un jour, l’amateur par excellence, le viticulteur, cesse d’entendre la parole et le chant de son vin. C’est l’enfer. Voici donc une histoire infernale.

Lorsque je vivais dans la Côte, j’avais coutume, une ou deux fois la semaine, de rendre visite à mon vieil ami Dédé, à l’heure la plus propice à la dégustation, c’est-à-dire aux approches de midi. Je traversais le village d’un pas allègre, insensible aux sollicitations éhontées des copains accoudés au zinc de la Renée ou de l’Huguette, les deux bistros qui encadrent le parvis de l’église.

Dédé m’attendait la gitane maïs au coin des lèvres, et nous descendions illico les marches de la cave. Vous qui me lisez, vous savez quels parfums mystiques règnent dans ces antiques caves voûtées de la Côte, et l’évocation du contenu de celle de Dédé, par exemple, provoque toujours en moi l’incomparable frisson de respect gourmand qui me tient lieu, Dieu me pardonne, de sentiment religieux. Une religion chargée de soufre, j’en conviens, puisque l’officiant et le prosélyte y commettaient le sacrilège de pétuner pendant l’office. Oui, alors que nous goûtions le chambertin clos de Bèze, nous allumions nos cigarettes, et nous devisions en citant Roupnel : 

«Il mêle la grâce à la vigueur ; il associe la fermeté et la force à la finesse et à la délicatesse ; et toutes ces qualités contraires lui composent l’admirable synthèse d’une générosité unique et d’une vertu complète. Il est à lui seul tout le grand bourgogne possible.» 

Tel était bien le chambertin de Dédé. Or, quelques temps plus tard, ma vie vagabonde devait m’éloigner de la Côte. Lorsque je revins au village, un an s’était écoulé. Ce fut la femme de Dédé qui m’accueillit.

– Descendons à la cave, me dit-elle.

Voilà qui était pour le moins surprenant, d’entendre une vigneronne proposer au visiteur, en dépit des usages, les honneurs de la cave.

– Mais Dédé, comment va-t-il donc ?
– Mal, si tu savais !
– Quoi donc, bon sang ? Malade ?
– Oui et non, il ne fume plus.
– Bah, la belle affaire !
– Tu ne comprends pas, c’est terrible, au contraire. Il ne met plus les pieds à la cave, il se ronge, il ne goûte plus son vin, il prétend que son vin n’a plus de goût, il est méconnaissable, et le pire, attends, le pire : il rate ses cuvées !
– Non !
– J’en pleurerais, c’est infernal.

Dois-je vous décrire cette tristesse, nous nous regardions navrés, le vin ternissait dans la pipette.
Quelques mois plus tard, Dédé s’est remis à fumer, le vin a restauré ses arômes et ses parfums, nous nous sommes retrouvés à la cave, Dédé et moi. Le paradis était reconquis. Voilà donc une histoire immorale très morale. Jamais plus Dédé n’a raté de cuvée.

Les contes bleus du vin. Un rêve en Lotharingie de Jean-Claude Pirotte, Le temps qu’il fait, 2011, pp. 75–77.

Ces extraits littéraires sont proposés en supplément du numéro d’été de la revue (n° 129) qui évoque les odeurs, des neurosciences à l’histoire.

Laisser un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.


*


Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.