François Mitterrand – Le promeneur enraciné

Détail de l'affiche «Le socialisme, une idée qui fait son chemin» (1976), précampagne en vue des élections municipales de mars 1977 qui se révéla être une «vague rose». Agence RSCG, photo de Gilles Bensimon, Archives socialistes, Fondation Jean-Jaurès.

Un ouvrage collectif retrace le parcours de François Mitterrand (1916–1996) au prisme de l’ancrage territorial et dévoile la géographie personnelle de l’ancien Président de la République.

Par Jean-Luc Terradillos

François Mitterrand fut certainement le dernier président de la République – deux septennats : 1981–1995 – dont l’immense culture peut sembler aujourd’hui exceptionnelle, voire anachronique. Ce Charentais de Jarnac issu d’une famille bourgeoise catholique était pétri d’histoire, de géographie, de littérature. L’histoire longue bien sûr, au moins jusqu’aux Celtes comme l’a relaté Marie de Hennezel dans Croire aux forces de l’esprit (2016), histoire qu’il pratiqua pendant des dizaines d’années à la manière d’un Julien Gracq en parcourant la France dans tous les sens, seul au volant de sa DS. «La géographie est ma plus chère et ma plus vieille amie avec la France en rose et l’Allemagne en vert des cartes de mon enfance», écrit-il dans Ma part de vérité. Une géographie physique et humaine, électorale (à l’échelle municipale, cantonale, départementale), culturelle et sentimentale, comme attestent deux monuments d’écriture intime publiés chez Gallimard en 2016 : Journal pour Anne 1964–1970 et Lettres à Anne 1962–1995. En racontant à son amante tout ce qui le fait vibrer, c’est un agenda impressionnant qu’il déroule, une mine pour les historiens et politistes qui participaient au colloque «François Mitterrand et les territoires. Sensibilité et pouvoirs» à Poitiers en mars 2017. Un livre issu de ce colloque a paru fin 2023 aux Presses universitaires de Rennes , Le Promeneur enraciné. François Mitterrand, un cheminement politique et sensible à travers les territoires, sous la direction de François Dubasque, maître de conférences en histoire contemporaine à l’université de Poitiers, membre du Criham, et Anne-Laure Ollivier, professeur agrégée d’histoire en classe préparatoire au lycée Albert-Schweitzer, Le Raincy, chercheuse associée au laboratoire Polen de l’université d’Orléans, qui soulignent dans l’introduction :«Au fil des jours et des pages, cette itinérance prouve à quel point celui qui entra à l’Élysée en 1981 avait une connaissance profonde et intime du territoire national, de ses petites patries, et de ses habitants. La France était peut-être pour lui moins une idée qu’une expérience : une expérience sensible.»

Histoire, politique, littérature et témoignages ont nourri ce colloque original et passionnant dont L’Actualité Nouvelle-Aquitaine a rendu compte dans un dossier en ligne en interrogeant tous les participants.

«Pour être élu par les Français…»

Michel Charasse (1941–2020), ancien ministre et ancien conseiller du président, revient sur la nécessité de l’ancrage territorial. Il raconte notamment la candidature in extremis de Ségolène Royal aux élections législatives de 1988 dans les Deux-Sèvres. François Mitterrand lui avait dit : «Elle ne sera pas élue mais cette expérience va lui tanner le cuir, et si elle est élue, c’est qu’elle se sera bien débrouillée.» Effectivement, elle a conquis cette circonscription «difficilement prenable».

Non sans malice, il rappelle cette conviction que le président confia aux maires de France en novembre 1994 : «Vous savez, pour être élu par les Français, il faut aimer la France, il faut aimer les Français, et il faut que les Français sentent que vous les aimez.»

Chez les agriculteurs

Cette proximité avec les gens est bien relatée par Henri Nallet, ancien conseiller agricole puis ministre, qui proposait au président de rencontrer des responsables agricole sur le terrain : «Le climat était d’abord glacial, puis se réchauffait doucement. François Mitterrand les interrogeait tout simplement. Il leur parlait de telle façon que ces hommes commençaient à échanger de manière naturelle avec lui. Il avait une maîtrise de la relation interpersonnelle mais aussi une connaissance des territoires, de leur géographie et du travail que ces hommes y faisaient, qui était exceptionnelle. Cela permettait donc d’établir, quelquefois par-dessus la tête du gouvernement, des relations directes entre le président de la République et les responsables agricoles.»

Le pont de l’île de Ré

Philippe Marchand (1939–2018), élu charentais, ancien ministre de l’Intérieur, évoque «l’habilité parlementaire» qu’il faut déployer «pour faire passer un texte tout en étant minoritaire». Il raconte comment il a négocié – en l’absence des voix communistes – avec une vingtaine de députés de l’opposition afin de faire voter la loi de 1992 relative à l’administration territoriale de la République.

Le projet du pont de l’île de Ré souleva d’énormes polémiques. François Mitterrand y était opposé mais Philippe Marchand le remercie «de son silence sur ce dossier». Pourquoi ? Parce tous les conseillers généraux de la Charente-Maritime le voulaient. «Respectueux du choix des élus locaux, il a laissé le processus suivre son cours et le Premier ministre a finalement signé l’autorisation de construction.»

Il rappelle également l’attachement du président à l’île d’Aix où il venait «deux-trois fois par an».

La roche de Solutré

Chaque année depuis 1946, François Mitterrand gravissait la roche de Solutré – un paysage d’histoire – en compagnie de sa famille et d’amis, à Pâques puis à la Pentecôte. Un rite dont Gilbert Mitterrand, fils cadet, donne une explication : «Rien de métaphysique dans ce choix, ni de volonté de célébrer l’esprit de la Résistance pour faire oublier les soi-disant errements vichystes ! Pour François Mitterrand, il s’agissait d’un temps de partage familial et amical. Étant donné les activités de chacun, et les siennes en particulier, il importait de fixer une date annuelle, récurrente, ayant fonction de repère pour un rendez-vous, et quasi-valeur d’engagement pour être sûr de pouvoir se retrouver. Un rite si l’on veut. Mais ni un rituel, ni un cérémonial, ni un pèlerinage qui sous-entendraient d’autres fondements. C’était comme cela que nous fonctionnions tout au long de l’année pour préserver nos différents moments plus intimes.»

D’autre part, il raconte comment, au détriment de l’île de Ré, François Mitterrand a adopté les Landes au point de faire de l’ancienne bergerie de Latche le lieu de villégiature où il aimait recevoir «des écrivains, journalistes, scientifiques, politiques et personnalités internationales» – «une façon informelle de faire de la politique». «Latche et Solutré ont fait partie de ces lieux où il avait la possibilité de faire se rencontrer les sphères intimes et politiques qui faisaient son unité personnelle.»

Le Promeneur enraciné. François Mitterrand, un cheminement politique et sensible à travers les territoires, PUR, 270 p., 24 €

A propos de Jean-Luc Terradillos
Journaliste, rédacteur en chef de la revue L'Actualité Nouvelle-Aquitaine.

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