Edgar Morin – Relier la science et les citoyens
Portrait d'Edgar Morin par Benoît Hamet.Par Jean-Luc Terradillos
«Je me dois de dire qu’ici – je dois le reconnaître, je dois l’avouer – à Poitiers, l’Espace Mendès France est mon bouillon de cultures favori, c’est là où j’aime venir me ressourcer, c’est là où j’aime venir, pas seulement intervenir, mais aussi apprendre, connaître, parce que c’est un vrai bouillon de cultures.» Ainsi s’exprimait Edgar Morin le 25 janvier 2017 à l’Espace Mendès France lors du lancement d’une nouvelle édition de L’Actualité Nouvelle-Aquitaine.
Si les fondateurs de l’Espace Mendès France – des scientifiques désireux d’aller à la rencontre des gens et des acteurs de la culture populaire – ont jeté les bases d’un projet original, la rencontre avec Edgar Morin en 1994 fut déterminante. C’était aux 4e rencontres CNRS «Sciences et Citoyens» tenues au Futuroscope. Avec Didier Moreau, alors directeur de l’Espace Mendès France, nous avons assisté le dimanche matin à la communication d’Edgar Morin, totalement improvisée mais lumineuse. Nous étions plusieurs à lui demander le texte… Heureusement, j’avais enregistré avec mon petit Olympus ! Il fut convenu que je décrypterais l’intervention et lui soumettrais le texte pour validation. C’est ainsi que nous avons publié «Relier la science et les citoyens» dans L’Actualité en janvier 1995. Première étape d’une longue collaboration.
Sa pensée non conformiste nous a permis de conceptualiser ce que nous cherchions en tâtonnant. Ainsi est né un dialogue fructueux qui, pendant une trentaine d’années, a ouvert des voies inédites pour la culture scientifique et étendue son champ d’action.
Ce que nous pressentions était une bonne voie. Mais il fallait oser, faire fi des modèles, ne pas chercher à imiter mais inventer. «Il n’y a pas de chemin, le chemin se fait en cheminant.» Edgar Morin aime à citer Antonio Machado… Cela nous a permis d’ouvrir un espace de liberté. Retour aux bases en quelque sorte, aux fondements de la culture populaire. Il ne s’agit pas d’asséner des vérités, de tricoter à l’infini les mêmes thèmes en vogue, les mêmes recettes, mais plutôt de parler de la science en train de se faire, y compris dans ce qu’elle a de moins spectaculaire. Donc aller au-delà de la culture du résultat, contextualiser, décloisonner, ne pas séparer la culture scientifique de la culture. Mettre l’humain au centre, la recherche c’est une aventure intellectuelle et humaine.

Relier la science et les citoyens
Par Edgar Morin
La science est reliée à l’entreprise, à l’État. Elle est très mal reliée au citoyen. C’est devenu un problème de plus en plus grave puisque la science et la technique envahissent le champ de la vie civile, les problèmes de la paternité, de la maternité, de la vie, de la mort. Les citoyens tendent à être dépossédés. La finalité de notre effort serait évidemment une démocratie cognitive, c’est-à-dire où la connaissance et la compétence puissent être partagées. Il y a loin. Mais relier ne signifie pas un consensus béat. Relier suppose la révélation de la conflictualité, de la difficulté. Donc je pense que ce travail de reliance profonde est un travail historique dont nous ne sommes qu’au début. Les citoyens par ailleurs subissent des processus d’atomisation. Ils tendent à être de moins en moins reliés les uns aux autres, malgré des tentatives, notamment dans les associations, de retrouver la communauté. […]
Nous avons des solidarités certes collectives, mais bureaucratiques et anonymes. Et au fond, dans la société montent des SOS (SOS amitié, SOS sida, SOS exclusion, SOS chômage) qui témoignent du besoin d’un lien, d’un lien de solidarité. Or dans la devise de notre République, «Liberté Egalité Fraternité», vous savez que la liberté peut être instituée et garantie par la constitution, vous savez que l’égalité peut plus ou moins être imposée par des lois, ou par l’accession à la scolarité, mais la fraternité, nul ne peut l’imposer de l’extérieur. La fraternité doit être vécue. C’est une nécessité fondamentale. La solidarité est ce qui relie. Nous sommes dans une société qui est une nation.
Vous savez que toute nation présente un double aspect : aspects de communauté et de société. J’explique ces termes : la société, c’est là où jouent les relations individuelles, égoïstes, rivalitaires, concurrentielles, antagonistes – il n’y a pas de société sans antagonismes, rivalités et conflits – ; l’aspect communautaire, c’est le sentiment d’appartenance à quelque chose qui lie. Cet aspect apparaît surtout dans les périodes de danger, quand la patrie est menacée.
Le mot patrie est important car il concentre en lui la signification de sa communauté. Pourquoi ? Voici un mot qui commence de façon masculine (le père) et qui se termine de façon féminine (la mère). Dans l’idée de patrie, il y a une substance maternelle (mère-patrie, le foyer) et une substance paternelle (l’autorité que l’on reconnaît légitime). Ce qui donne un fondement à cette idée, qui fraternise les enfants de la patrie, c’est le sentiment d’une communauté d’origine, souvent mythologique du reste, d’une communauté d’identité qui se trouve forgée par la culture et à travers un langage commun, et d’une communauté de destin, c’est-à-dire dans lesquels les membres de la communauté sentent qu’ils ont vécu dans le passé un destin commun de défaites, de victoires, d’épreuves et qu’ils veulent affronter ensemble un destin futur.
Aujourd’hui, le problème se pose non seulement de resserrer le lien au sein des patries mais je dirais même d’amplifier ce lien, c’est-à-dire de considérer aussi que nous avons une communauté de destin avec l’Europe, qui est en train, peut-être, de se construire, et je dirais aussi dans la planète. Dans le monde actuel, il y a des forces d’unification incontestables, avec la technique, la télécommunication, l’économie. Mais ces forces d’unification sont abstraites, mécaniques, mercantiles, machiniques, et en réalité, il y a en même temps des forces de dislocation formidables, de repliement sur l’identité, ethniques, religieuses, nationales.
C’est le problème de notre reliance humaine. […] Nous devons comprendre, et nous pouvons comprendre, grâce aux sciences de la Terre, qu’il y a une véritable communauté d’origine des êtres humains. Il y a aussi une communauté d’identité, parce qu’à travers la formidable diversité des individus, des caractères, des cultures, des langues, il y a un fonds commun, c’est-à-dire cette aptitude à rire, à pleurer, à sourire, et dans le fond la même machinerie qui se trouve dans chaque cerveau humain. Les sciences historiques nous montrent que nous sommes dans l’ère planétaire, que le tissu d’interactions couvre désormais toute la planète, qu’un événement qui surgit à la bourse de New York ou au Koweit retentit sur toute la planète, et que les problèmes fondamentaux de vie et de mort se posent pour toute l’humanité. C’est une communauté de destin.
Communauté d’origine, communauté d’identité, communauté de destin
La Terre est aussi une patrie. Ce n’est pas une patrie qui doit remplacer les autres patries, il n’y a pas d’alternative, comme avant, entre un cosmopolitisme sans racine et un enracinement particulier ; c’est un enracinement plus englobant et plus profond dans lequel nous pouvons avoir une identité, une poly-identité concentrique : je suis Français, je suis Méditerranéen, je suis Européen, je me sens aussi Citoyen du Monde, emporté dans le même destin que tous les humains. Relions-nous à nos racines, relions nous à notre destin commun. Savez-vous que la solidarité est une condition essentielle de la complexification de la société ? Qu’est-ce que la complexité dans le sens social ? Cela signifie que les membres de la société, notamment les individus, sont libres et peuvent développer leurs multiples aptitudes créatrices ou autres. Il y a la liberté.
À la limite, la complexité absolue signifierait la désintégration de la société puisqu’il n’y aurait plus aucune contrainte, aucun lien social. Le lien social est maintenu par la contrainte, par l’autorité, par le gendarme, par l’inhibition. Mais si l’on veut que le lien social ne soit pas fondé principalement sur la contrainte et sur l’autorité, il faut qu’il soit fondé sur quelque chose d’autre, c’est-à-dire un sentiment vécu, intériorisé, de sa propre solidarité avec le reste de sa patrie, de ses patries. La solidarité – le fait de se relier – présume l’éthique même de la complexité humaine. Et à l’inverse, la complexité humaine requiert l’éthique de la solidarité. C’est la solidarité qui permet à la liberté de ne pas être criminelle, qui permet à chacun de ne pas se livrer librement à l’agression, à la domination sur autrui.
«Vous devrez vous spécialiser, mais cultivez-vous ! N’abandonnez jamais le souci de la culture !»
La connaissance fonctionne sur deux notes, deux thèmes ou deux modes. La computation – ce mode qu’on ne peut pas réduire au mot de calcul –, c’est séparer et c’est lier. Toute connaissance est une connaissance qui distingue et qui associe. Elle sépare, elle analyse, c’est l’acte de séparation, et la synthèse, c’est l’acte de rassemblement. Le cerveau a séparé et a relié. Nous avons cette double qualité liée et toute prédominance de l’un des aspects sur l’autre aboutit à un appauvrissement et à une mutilation de la connaissance. Donc la connaissance a besoin de la reliance. Par exemple une information n’a aucun sens si elle n’est pas intégrée, c’est-à-dire reliée dans un contexte, et si possible dans une globalité qui peut être un système d’ensemble. Il est impossible de donner un sens à ce qui arrive à Sarajevo ou au Rwanda si nous ne sommes pas capables de le situer dans son contexte historique, culturel, géographique, et dans l’ensemble des problèmes de l’Europe ou de la planète. Autrement dit, une connaissance qui ne serait pas capable de relier serait une connaissance impuissante.
Finalement ce qu’on appelle la culture, c’est ce qui va nous aider à contextualiser et à globaliser, non seulement par la nécessaire variété des connaissances mais aussi par la gymnastique mentale à laquelle elles nous conduisent. C’est pourquoi le défaut n’est pas dans la spécialisation mais dans l’hyper-spécialisation qui devient une clôture et qui empêche la culture. Il faut relier les deux cultures, la culture dite des Humanités (la littérature, les arts, la philosophie) et la culture scientifique. Or, c’est très difficile. Pourquoi ? La première est une culture de réflexion et d’intégration des idées dans la vie. Alors que la culture scientifique est fondée sur un mode tout à fait différent, sur la compartimentation et sur une croissance exponentielle des savoirs et des informations.
Aujourd’hui l’une et l’autre sont paupérisées. La culture des Humanités parce qu’elle n’a plus le grain des connaissances qui viennent à son moulin, puisque ces connaissances restent ésotériques, enfermées dans les disciplines scientifiques, voire dans des banques de données. Par contre, le monde de la culture scientifique est privé de la possibilité de la réflexivité, de réfléchir sur ce qu’il fait, sur le sens évidemment humain, politique et social de son développement. Où va la science ? C’est une marche dont nous ne connaissons absolument pas la destination. C’est elle pourtant qui guide l’aventure inconnue de toute l’humanité. Donc réfléchir, lier les deux cultures, devient une nécessité vitale. Vous devrez vous spécialiser, mais cultivez-vous ! N’abandonnez jamais le souci de la culture !
La réalité, celle sur laquelle portent notre connaissance et nos sciences, est à la fois séparable et inséparable. On peut isoler les éléments qui constituent la réalité mais on se rend compte de plus en plus qu’ils sont liés les uns aux autres. En quelque sorte, les choses séparées sont liées et les choses liées sont aussi, d’une certaine façon, distinctes. Il est extrêmement important, toujours dans l’idée de relier, de voir ce qui relie les choses séparées. C’est d’autant plus fort dans les choses organisées. Qu’est-ce que c’est qu’une organisation ? C’est ce qui est constitué en un système qui lie des éléments différents en un tout, depuis le noyau des atomes jusqu’aux astres, jusqu’aux êtres vivants, jusqu’aux sociétés humaines, jusqu’à l’individu. Or les “tout” organisés produisent des qualités qui ne peuvent pas exister à l’état des parties, mais qui peuvent rétroagir sur les parties. Ainsi par exemple, la société humaine possède un certain nombre de traits qui lui permettent d’instituer une langue, une culture, un savoir, et bien que la société humaine soit créée par l’interaction entre les individus, cette société rétroagit sur les individus dès leur naissance, et même avant, en leur apportant ses normes, ses interdits, son langage, sa culture. Autrement dit, nous, individus, nous produisons la société, mais la société elle même nous produit. Les qualités émergentes, vous ne les connaîtrez jamais si vous coupez les systèmes organisés en rondelles.
« Dans ce monde physique, biologique, social, intellectuel, scientifique, où sont si puissantes, et deviennent de plus en plus puissantes, les forces de rupture, de renfermement, de dislocation, de conflit, il ne faut pas rêver à une utopie paradisiaque où tout serait réconcilié. »
Quand je parle de complexité, je me réfère au sens latin élémentaire du mot : complexus, « ce qui est tissé ensemble ». Les constituants sont différents, mais il faut voir, comme dans une tapisserie, la figure d’ensemble. Le vrai problème (de réforme de pensée) c’est que nous avons trop bien appris à séparer. Il faut mieux réapprendre à relier. Relier, c’est-à-dire pas seulement établir bout à bout une connexion, mais établir une connexion qui se fasse en boucle. Du reste, dans le mot relier, il y a le « re », c’est le retour de la boucle sur elle-même. Or la boucle est autoproductive. À l’origine de la vie, il s’est créé une sorte de boucle, une sorte de machinerie naturelle qui revient sur elle-même et qui produit des éléments toujours plus divers qui vont créer un être complexe qui sera vivant. Le monde lui-même s’est autoproduit de façon très mystérieuse. La connaissance doit avoir aujourd’hui des instruments, des concepts fondamentaux qui permettent de relier.
Même constat : nous avons une pensée qui sépare très bien mais qui relie très mal. L’excès de séparation est diabolique, dans le sens littéral du mot, diabolus, « celui qui sépare ». Mais après tout vous me direz, c’est peut-être le diable qui a créé l’univers ? Puisqu’effectivement nous ne pouvons vivre que dans la séparation. Là nous abordons un problème très complexe. Je pense à l’instant à cette fresque de la chapelle Sixtine qui montre ce moment de la Genèse. Le dieu génésique sépare les ténèbres et la lumière. Mais il a l’air de sortir lui-même de ce tourbillon, de s’autocréer lui-même pour pouvoir effectuer la séparation. C’est vrai, nous sommes dans un monde qui n’est monde que parce qu’il y a séparation du temps et de l’espace. Mais il n’existe que parce qu’il y a des forces de liaison.
La vie est une formidable force de reliance d’éléments très divers (ADN, protéines, etc.) qui a créé les êtres polycellulaires, végétaux, animaux, les écosystèmes, les sociétés… Ces forces de reliance se sont développées en intégrant leur propre ennemi en elles-mêmes, c’est-à-dire la destruction et la mort. En effet, ce qui différencie la machine vivante de la machine artificielle, c’est que la machine ne peut supporter le moindre désordre : elle se bloque, elle se détruit. Alors que l’être vivant, non seulement peut tolérer du désordre, mais il l’intègre. Et il l’intègre sous la forme la pire, qui est la destruction et la mort, pour se régénérer. En effet, il a été dit : sans arrêt nos molécules se dégradent et sans arrêt nos cellules refont ces molécules. Sans arrêt, notre organisme se régénère. La mort lui sert à se rajeunir. Héraclite disait : « Vivre de mort, mourir de vie. »
Dans la société, nous intégrons d’énormes désordres et conflits. Le conflit et la rivalité deviennent productifs, du moins jusqu’à un certain point. Nous voyons que les forces de reliance ont besoin, à un moment donné, d’intégrer les forces qui les détruisent pour continuer, pour survivre. C’est le sens du titre que Maupassant avait donné à l’un de ses romans, Fort comme la mort, il parlait de l’amour. Continuer la vie, c’est continuer à résister à la mort qui nous environne. C’est uniquement dans la mesure où nous nous sentons reliés, solidaires, fraternels et aimants, que nous pouvons affronter ce destin. Dans ce monde physique, biologique, social, intellectuel, scientifique, où sont si puissantes, et deviennent de plus en plus puissantes, les forces de rupture, de renfermement, de dislocation, de conflit, il ne faut pas rêver à une utopie paradisiaque où tout serait réconcilié, où il n’y aurait plus de conflit. Il n’y aura pas de paradis sur terre. On peut seulement espérer en un monde moins terrible, moins cruel, on peut espérer en une humanisation.
Humaniser et civiliser notre Terre. Tout ceci suppose encore la reliance. C’est une nécessité vitale pour la pensée, pour l’épanouissement des êtres humains qui ont besoin d’un métier et d’amour et qui, sans cela, dépérissent et s’aigrissent, pour la survie de l’humanité qui devra trouver sa reliance propre si elle ne veut pas sombrer dans une régression très profonde…
D’autres textes d’Edgar Morin ont été publiés dans L’Actualité :
«Tous humains », n° 35.
«Le consensus et le conflit», n° 59.
«Dépasser la notion de développement», n° 63.
«La complexité, un défi à la connaissance», n° 68.
«L’incertitude fondamentale», n° 71.
«Les livres qui ont compté», n° 117.
«Le problème d’une démocratie cognitive», n° 130.
«Les sept savoirs nécessaires à l’éducation du futur», n° 131.













