Michel Charasse — L’attachement à la France profonde

Michel Charasse, ancien ministre de François Mitterrand, et Gilbert Mitterrand. Photo Jean-Luc Terradillos.

Par Clé­ment Bar­raud

Le pre­mier man­dat de François Mit­ter­rand en tant que député de la Nièvre en 1946 lui a fait pren­dre con­science de l’importance de son ancrage local qu’il n’avait pas avant, selon Michel Cha­rasse, invité à Poitiers en tant que témoin lors du col­loque de l’université de Poitiers con­sacré à François Mit­ter­rand et les ter­ri­toires fin mars à l’Espace Mendès France. Pour l’ancien min­istre et con­seiller de l’Élysée, les réseaux de la Résis­tance ont con­tribué à forg­er cet ancrage. « C’est comme ça qu’il a décidé de con­quérir tous les pou­voirs locaux qu’il esti­mait néces­saires. Il a com­pris qu’il était dif­fi­cile d’être élu député, mais encore plus d’être réélu. C’est grâce à l’ancrage local que, s’il a été bat­tu aux lég­isla­tives en 1958, il a été élu séna­teur dans ce départe­ment trois mois après. Il a exer­cé ses man­dats locaux jusqu’à un mois avant d’être élu Prési­dent ! »

François Mit­ter­rand a tou­jours voulu mon­tr­er qu’il n’était pas hors-sol, même s’il n’est pas orig­i­naire de la Nièvre. « Ayant été lui-même para­chuté, il n’aimait pas beau­coup les para­chutages. Les para­chutés élus étaient priés de tra­vailler… », assure Michel Cha­rasse, avant de citer l’exemple de Ségolène Roy­al dans les Deux-Sèvres. « En 1988, elle n’avait aucune cir­con­scrip­tion dans laque­lle se présen­ter aux lég­isla­tives. Le matin de la céré­monie de con­fir­ma­tion de la réélec­tion de François Mit­ter­rand, Louis Mer­maz (qui a été min­istre et prési­dent de l’Assemblée nationale) trou­ve une cir­con­scrip­tion dans les Deux-Sèvres, dif­fi­cile à rem­porter. Et je ne suis pas sûr que Ségolène Roy­al savait vrai­ment où étaient les Deux-Sèvres… Mais elle a finale­ment été élue, la preuve qu’elle avait bien tra­vail­lé. »

Les paroisses l’Ancien Régime transformées en communes

De 1971 à 1981, les mul­ti­ples con­quêtes locales ont donc don­né au PS cet ancrage qui a per­mis l’élection de 1981. « S’il n’y avait pas eu ce réseau d’élus départe­men­taux, locaux, Mit­ter­rand n’aurait pas été élu », estime Michel Cha­rasse. La fonc­tion prési­den­tielle n’a pas coupé François Mit­ter­rand de son intérêt pour le pays : « Il n’était pas enfer­mé à l’Élysée. Il aimait toute la France et se sen­tait chez lui partout. L’affiche de 1981, avec le slo­gan “La force tran­quille”, a sou­vent été réduite à l’église et à la déf­i­ni­tion de Mit­ter­rand comme un catholique de Jarnac. Mais pour lui, la France, c’était d’abord les paroiss­es de l’Ancien Régime d’où sont par­tis les cahiers de doléances de la Révo­lu­tion de 1789, lesquels ont été la plu­part du temps rédigés par ceux qui savaient lire et écrire c’est-à-dire les curés de vil­lages. La Révo­lu­tion a trans­for­mé les paroiss­es en com­munes sans rien y chang­er mais dans toutes les com­munes il y a une église et de cette église sont par­ties les idées nou­velles qui ont fait 1789. […] Pour lui la France, que ce soit une ville ou un vil­lage, c’était tou­jours une église, une cathé­drale, et une mairie en face. […] Donc cette affiche, c’est ce sym­bole, pas celui de la dom­i­na­tion d’une reli­gion sur le pays, même s’il ne niait pas les racines chré­ti­ennes de la France. Mais sur ce plan-là il était gal­li­can. »

Défense des collectivités locales

L’ancrage local est la sig­na­ture d’un fort attache­ment de François Mit­ter­rand à la France pro­fonde. « Il a été un grand défenseur des col­lec­tiv­ités locales : l’équilibre des pou­voirs entre Paris et la province. Il voulait ren­forcer l’État dans les domaines où il doit être fort mais ren­forcer la lib­erté locale pour équili­br­er la démoc­ra­tie et répon­dre au quo­ti­di­en aux besoins de la pop­u­la­tion. »

Lors d’un dis­cours le 22 mars 1990 à Moulins, pour le bicen­te­naire des départe­ments, François Mit­ter­rand a exprimé son souhait de main­tenir une prox­im­ité entre le pou­voir et les habi­tants. « Il s’est affir­mé comme départe­men­tal­iste et a estimé que la Région ne peut être un super-départe­ment : “On ne s’est pas débar­rassé de la toute-puis­sance de Paris pour avoir une infinité de féo­dal­ités locales.” » Cette volon­té de préserv­er les can­tons a guidé sa poli­tique locale. « Il attachait beau­coup d’importance à la réal­ité de nos petits pays, à leur his­toire », rap­pelle Michel Cha­rasse. Pour François Mit­ter­rand, il fal­lait donc trou­ver un com­pro­mis entre la représen­ta­tion des can­tons, qui doit être main­tenue en milieu rur­al notam­ment, et la recherche d’une plus grande égal­ité entre les électeurs d’un même départe­ment.

« Aimer les Français »

Michel Cha­rasse est con­va­in­cu que François Mit­ter­rand « n’était pas telle­ment un Parisien. Cela s’est ressen­ti en novem­bre 1994, la seule fois où il a accep­té d’aller au con­grès des maires de France. C’était sa tournée des adieux. Je lui avais pré­paré trois fich­es, sur des sujets pas­sion­nants comme la dota­tion de fonc­tion­nement… Il a lais­sé les fich­es de côté et a par­lé aux maires de France avec leur lan­gage. Il a con­clu en dis­ant : “Pour être élu, il faut aimer la France, aimer les Français et qu’ils sen­tent que vous les aimez”. Il a reçu des applaud­isse­ments extra­or­di­naires des maires, de gauche et droite con­fon­dues, beau­coup pleu­raient. Ce n’est pas parce que sa cir­con­scrip­tion était dev­enue la France qu’il avait oublié les autres cir­con­scrip­tions et les petits coins de France. »

This post is a part 4 of François Mit­ter­rand et les ter­ri­toires post series.

Laisser un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.


*