Crime à Ronce-les-Bains

Seul devant les rouleaux de la Pointe espagnole. Archives familiales.

Par Ulysse Iparraguirre

Été 1974, 23 h 15, ciné Saint-Martin, Ronce-les-Bains, Xavier Latour, jeune khâgneux fils d’enseignants, est assis dans la salle, la séance va commencer. Quelques rangées plus loin, Flavie Lassalle est seule, elle aussi. Elle a une robe gitane, un chemisier blanc, des chaussures basses et un visage «de princesse romaine de l’Empire». Pour Xavier, c’est le coup de foudre. Le cinéma continue : dans sa tête, le jeune homme de 19 ans monte des plans pour «s’en faire aimer» malgré ses origines bourgeoises. Il se fait voyeur, les suit dans sa 4L à trois vitesses, elle et son groupe, au flipper du bar Saint-Jean, au camping Mon bonheur et sur la plage de la Pointe espagnole, où ils pratiquent le naturisme sauvage. Sans succès. «On est con quand on a 18 ans, a dit à peu près Rimbaud.»

Les années passent et Xavier range la fille de la pointe dans un coin de sa tête. Il devient avocat, se marie avec une copine institutrice puis divorce, cinq ans plus tard. Seul pour les congés d’été de 1988, il décide, pour la première fois depuis longtemps, de retourner à Ronce-les-bains.

Un matin, Flavie est là, à la Maison de la presse, achetant le journal du jour. Il l’aborde. Elle aussi est fraîchement divorcée. Ils prennent un verre au Saint-Jean, se baignent à la plage de la Pointe et ne se quittent plus de l’été. En octobre, Flavie, de passage à Poitiers, lui apprend qu’elle est enceinte : le mariage suivra bientôt.

Chaque année, la petite famille retourne à Ronce-les-Bains, dans la villa Geneviève, une des plus belles de la station, pour passer l’été. Flavie s’occupe des enfants, Xavier, lui, va et vient depuis le tribunal de Poitiers. Un été, alors qu’il est en ville, Flavie l’appelle. Elle a retrouvé une amie de jeunesse, Cécile, et aimerait la recevoir à Ronce.

Quelques jours se transforment en semaines. Quand Xavier Latour rentre de Poitiers, quelque chose dans l’air est étrange. Les deux femmes ne se quittent plus, elles semblent s’être beaucoup rapprochées. Les a‑t-il vraiment vues s’embrasser ?

Évincé, peu à peu, de son couple et de la villa, doublé par Cécile qui s’avère être le premier amour adolescent de Flavie, Xavier ne vient plus à Ronce que pour voir sa fille. Il essaie de se faire une raison, fait un tour à Paris et se plonge dans le travail – il suit le procès d’un homme accusé d’avoir envoyé des centaines de lettres à une amourette de jeunesse en apprenant la mort de son mari. Pas d’Hercule Poirot ici, encore moins de Colombo. Les pages ne s’ouvrent pas sur une scène macabre, bien au contraire. La mort sait s’y faire attendre. D’ailleurs, y a t‑il vraiment un meurtre dans ce roman noir ? Le lecteur se le demandera encore aux deux tiers du livre.

Pourtant, une idée fait son chemin chez ce grand lecteur de romans. Dans Mademoiselle Giraud, ma femme d’Adolphe Belot, le crime parfait existe… mais c’était il y a 100 ans.

Crime à Ronce-les-Bains. La fille de la Pointe de Jean-Paul Bouchon, La Geste, 2026, 328 p. 13,90 €

Lire d’autres témoignages, contributions scientifiques et faits divers dans L’Actualité Nouvelle-Aquitaine « Faits divers, faits d’histoire, des experts, des romans noirs», n° 132, été-automne, 196 pages, 2021. Notamment «Sherlock à Poitiers» avec Jean-Paul et Alain Bouchon.

Couverture du numéro 140 de l'Actualité Nouvelle-Aquitaine. Dessin de Benoît Hamet.