François Prigent - Une relation intime à la Bretagne

François Prigent, docteur en histoire contemporaine à Rennes 2. Photo Jean-Luc Terradillos.

Par Clément Barraud

Les relations de François Mitterrand avec la Bretagne, comme dans d’autres régions, ont été construites par des liens personnels, amicaux, partisans. S’y ajoutent également des « interactions, des échanges, une relation sensible, passionnelle, familiale, mais aussi une gestion particulière, partisane », explique François Prigent. Auteur d’une thèse sur les réseaux socialistes en Bretagne entre 1930 et 1980, il était invité au colloque de l’université de Poitiers sur François Mitterrand et les territoires à l’Espace Mendès France fin mars 2017.

À partir des années 1980 s’opère un basculement de la Bretagne. Cette région modérée et démocrate-chrétienne devient un fief électoral de la « Mitterrandie » – ce qu’il est encore aujourd’hui. « On observe une fabrication de liens a posteriori, qui sont des moyens pour François Mitterrand d’avoir un rapport sensible et familial avec le territoire breton, mais aussi d’introduire toute une série de nouvelles politiques. »

Des attaches familiales oubliées

« François Mitterrand aurait pu naître en Bretagne », avance François Prigent. Son père, Joseph, est en effet sous-chef de gare à Quimper entre 1911 et 1915. Il travaille également à Nantes où il vit dans le quartier de Chantenay, puis quitte cette région juste avant la naissance de François Mitterrand en 1916. Les liens avec cette région sont également créés à travers l’expérience de sa femme, Danièle Gouze, qui a vécu son enfance à Dinan. Une période difficile pour elle car son père, Antoine Gouze, est muté suite à sa mise en cause dans un incendie du collège de la ville. En 1981, François Mitterrand fait de nombreux meetings en Bretagne. Le basculement géopolitique entre 1974 et 1981, rien qu’à l’échelle de la Bretagne, suffit à justifier le basculement national. Danièle Mitterrand revient à Dinan en février 1986 et en février 1993 pour l’inauguration d’un collège, où elle relate cette histoire familiale intime. « Cette expérience familiale donne à voir à François Mitterrand la réalité du catholicisme progressiste en Bretagne qu’il va expérimenter au sein de la Convention des institutions républicaines (CIR), beaucoup de réseaux en Bretagne passant par ce milieu catholique », précise François Prigent.

Son espace historique personnel est également lié à la Bretagne à travers un épisode précis : le débarquement du 26 février 1944 sur la plage de Beg-an-Fry à Guimaëc, auquel François Mitterrand a participé. Mais si des cérémonies ont été organisées et une stèle érigée sur le site après la mort de François Mitterrand, Beg-an-Fry n’est pas réellement devenu un lieu de pèlerinage, un « Solutré maritime » comme le nomme le professeur d’histoire-géographie Patrick Gourlay.

Connaissance sensible de la Bretagne

Des années plus tard, François Mitterrand va de nouveau tisser des liens avec la Bretagne. Au moment de la CIR, il laisse un de ses proches, Charles Hernu, faire le lien avec des réseaux d’élus bretons. Dans les années 1980, François Mitterrand utilise ses ressources familiales, par exemple à Quimper lors d’un voyage officiel en 1985. « Pour lui, c’est un moyen de centrer sur ce qu’il veut faire en matière de politique urbaine, explique François Prigent. La même chose se produit lorsqu’il vient à Nantes en 1989. Jean-Marc Ayrault, maire de Saint-Herblain et candidat à la mairie de Nantes, le reçoit. François Mitterrand introduit une réflexion sur la rénovation des quartiers urbains, il passe par l’ancrage local du quartier populaire de Chantenay, et d’une connaissance sensible, subliminale, familiale de ces territoires. C’est une façon d’investir des ressources politiques, une forme de story-telling de l’individu et sa politique sur ses attaches familiales. »

Les trois cibles du socialisme breton

Pourtant, le personnage de Mitterrand est « répulsif pour la Bretagne ». « C’est le Mitterrand de la guerre d’Algérie. Cette figure tend à s’estomper avec le vote PS en Bretagne, mais il y a malgré tout une dissonance des mémoires. Il réussira quand même à capter les trois cibles du socialisme breton : le socialisme de classe révolutionnaire d’avant 1914, le socialisme républicain du Front populaire et le socialisme chrétien post-1968. En 1974, les meetings de Mitterrand sont très suivis, c’est souvent le point de départ de l’engagement politique de cette nouvelle génération. Mais le tournant interviendra plus tard avec ses trois dernières visites, en 1977, en 1978 et en 1981, lorsqu’il prononce un discours sur les langues régionales. »

Plus globalement, la CIR va jouer un rôle important dans le renouvellement politique du Parti socialiste, selon François Prigent. « C’est une structure particulière, à l’intersection entre un club et un parti. » Avant d’intégrer le PS, 127 militants bretons sont passés par cette Convention. Parmi eux, huit parlementaires, dix-huit conseillers généraux, une dizaine de conseillers régionaux. « Un certain basculement géopolitique au PS favorise les chrétiens sociaux, mais ceux qui ont adhéré précocement au PS, du courant laïc ou de la CIR, ont aussi une place prédominante. C’est le cas de Jacques Floch, Louis Le Pensec, Charles Josselin, mais aussi des responsables avec un rôle local fondateur et avec lesquels François Mitterrand entretient des relations épistolaires : François Richoux, Jean-Marie Garrigou-Lagrange. La sociologie des militants de la CIR est très décalée avec l’électorat PS mais aussi avec le profil des élus PS. Il y a beaucoup de femmes, un réseau plus jeune, qui va finalement porter la Mitterrandie dans les années 1980 dans un espace alors dominé par les Rocardiens. »

Soutien agricole : avec les anciens de la JAC

La richesse agricole de la Bretagne a également permis à François Mitterrand de recevoir des soutiens précieux en vue de l’élection présidentielle de 1981, souligne Henri Nallet, ancien ministre de l’agriculture : « Une partie des catholiques sociaux bretons a basculé pour le PS. Les organisations professionnelles agricoles ont aussi joué un rôle important. De nombreux militants formés dans les années 1950 et 1960 par la Jeunesse agricole catholique (JAC) vont basculer à la fin des années 1970 du côté du PS. Une grande partie de ces organisations agricoles bretonnes va soutenir Mitterrand, ce qui sera décisif dans la victoire de 1981. »

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