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	<title>Elsa Dorey - L'Actualité Nouvelle-Aquitaine — science et culture, innovation</title>
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	<description>La revue de la recherche, de l&#039;innovation, de la création et du patrimoine en Nouvelle-Aquitaine</description>
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	<title>Elsa Dorey - L'Actualité Nouvelle-Aquitaine — science et culture, innovation</title>
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	<item>
		<title>Frankenstein immortel</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Elsa Dorey]]></dc:creator>
		<pubDate>Thu, 23 May 2019 13:16:12 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Figures]]></category>
		<category><![CDATA[Images]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Deux siècles après que Mary Shelley a lâché son hideuse progéniture, celle-ci n’en finit pas d’être réinventée</p>
<p>The post <a href="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/frankenstein-immortel/">Frankenstein immortel</a> first appeared on <a href="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science">L'Actualité Nouvelle-Aquitaine — science et culture, innovation</a>.</p>]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<p class="wp-block-paragraph"><strong>Par Elsa Dorey</strong></p>



<p class="wp-block-paragraph">Depuis 1818, la créature de Frankenstein n’en finit pas d’être réinventée. Incarnation de la dérive du progrès, référence à des mythes anciens, icône de la culture populaire, superhéros, arme d’Hitler ou catcheur putride, le monstre a eu de multiples vies. Deux siècles après que Mary Shelley a lâché son hideuse progéniture, celle-ci continue de nous hanter. &nbsp;</p>



<p class="wp-block-paragraph"><em>Happy
birthday, Mister Frankenstein!</em> Deux cents ans que sa créature rode, depuis
la première publication de l’œuvre de Mary Shelley en 1818. Dans toute la
France, les colloques fleurissent, comme celui organisé par les chercheurs en lettres
de l’université Bordeaux Montaigne fin octobre. Les intervenants se sont
succédés pour évoquer les apparitions d’une créature de Frankenstein
continuellement renouvelée, dans les romans, les films, au théâtre, dans les
bandes dessinées, les caricatures et les jeux vidéo. Survivant aux modes, le
succès du monstre – né au lendemain de la Révolution Française dans une Europe
qui n’avait pourtant ni le même visage ni les mêmes préoccupations – ne tarit
pas. Pendant deux jours, les spécialistes ont tenté de déceler d’où provient l’immortalité
du plus célèbre des morts-vivants. </p>



<p class="wp-block-paragraph">Les adaptations sont si nombreuses
qu’on en oublierait presque l’histoire originale. Victor Frankenstein est un
savant ambitieux et acharné qui, en assemblant des parties de corps de
cadavres, créé une créature vivante. Mais dès que celle-ci s’anime, il la
rejette, elle lui fait immédiatement horreur. Il fuit, et la créature, laissée
à elle-même, découvre seule la nature, puis commence son apprentissage des
relations humaines et du langage en espionnant plusieurs mois une famille rurale.
Rejeté par celle-ci, il décide de retrouver son créateur et de lui faire payer
son abandon. Devenant un véritable monstre, il tue l’un après l’autre tous ses
proches, redoublant de cruauté lorsque son créateur refuse de
lui&nbsp;fabriquer une compagne. Le récit est rapporté par un marin, Robert
Walton, qui a recueilli Victor Frankenstein sur son bateau dans les mers du
pôle Nord, alors qu’il poursuivait la créature. Lorsque Victor meurt à la fin
du récit, la créature déclare qu’elle va mettre fin à ses jours également. Sans
que l’on sache si elle est vraiment passée à l’acte. </p>



<h4 class="wp-block-heading"><strong><em>It’s alive, it’s alive, it’s
alive!</em></strong></h4>



<p class="wp-block-paragraph">Dès la sortie du livre, la créature
vole non seulement le nom mais aussi la vedette à son créateur, entretenant
l’impression que les deux protagonistes ne sont qu’un seul et même personnage. Bien
qu’il s’agisse d’une toute petite édition, élitiste et coûteuse, le théâtre
s’empare rapidement de l’œuvre. Mary Shelley assistera en août 1823 à l’une des
37 représentations de <em>Presumption! Or,
the Fate of Frankenstein </em>par Richard Brinsley Peake. De cette pièce est
issue la fameuse réplique du créateur voyant bouger la main de sa
créature&nbsp;: «<em>It’s alive! It’s alive!
It’s alive!</em>»</p>



<p class="wp-block-paragraph">D’ores et déjà, la trame du récit
est profondément modifiée. La créature a perdu la voix. L’assistant de
Frankenstein – absent du roman – fait sa première apparition. Il sera ensuite
repris dans de nombreuses adaptations théâtrales et cinématographiques. Il sait
ce que cherche à produire Victor Frankenstein, mais par son mutisme se rend complice
de ses actes. Ainsi la responsabilité de la création du monstre devient
collective. Si le scénario lui semble mal ficelé, Mary Shelley déclare néanmoins&nbsp;que
«Cooke interprète la créature extrêmement bien, dans sa quête de soutien. Il
était bien imaginé et exécuté. J’ai été très amusée.» </p>



<div style="height:60px" aria-hidden="true" class="wp-block-spacer"></div>



<figure class="wp-block-image is-resized"><img fetchpriority="high" decoding="async" src="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2019/05/frankenstein1831inside-coverweb-628x1024.png" alt class="wp-image-30777" width="593" height="966"><figcaption>Au théâtre aussi, Victor Frankenstein est effrayé par sa créature. Frontispice de la deuxième édition du roman <em>Frankenstein</em> de Mary Shelley (1831).</figcaption></figure>



<div style="height:60px" aria-hidden="true" class="wp-block-spacer"></div>



<p class="wp-block-paragraph">La pièce voyage d’Angleterre en France, puis aux États-Unis. Trois ans plus tard, huit autres versions de l’œuvre se jouent dans le quartier du West End de Londres. Surfant sur ce succès théâtral, Mary Shelley publie une deuxième version de l’œuvre en 1831, après une série de modifications significatives. «Dans l’ouvrage de 1831, les illustrations de la couverture et du frontispice reprenaient des interprétations visuelles des pièces de théâtre», rappelle Jean-Paul Gabilliet, enseignant-chercheur à l’université Bordeaux Montaigne et spécialiste de la bande dessinée et de l’illustration du <span style="font-variant: small-caps;">xix</span><sup>e</sup> au <span style="font-variant: small-caps;">xxi</span><sup>e</sup> siècle. «Le monstre était certes massif mais ni difforme ni hideux.» La donne change lorsqu’arrivent les adaptations au cinéma. </p>



<p class="wp-block-paragraph">La première apparition de
Frankenstein à l’écran date de 1910, dans un court-métrage muet éponyme réalisé
par Searle Dawley. Le monstre bossu est présenté comme le mauvais côté du
chercheur qui le parasite. Il disparaît, vaincu par l’amour, lorsque
Frankenstein épouse Elizabeth. L’histoire s’éloigne un peu plus encore de la
version originale, et ce n’est que le début. Plusieurs autres adaptations
suivront. Le visage de la créature tel que nous le connaissons provient de l’une
d’entre elles. </p>



<div style="height:60px" aria-hidden="true" class="wp-block-spacer"></div>



<figure class="wp-block-embed-youtube wp-block-embed is-type-video is-provider-youtube wp-embed-aspect-16-9 wp-has-aspect-ratio"><div class="wp-block-embed__wrapper">
<iframe title="Frankenstein Official Trailer #1 - (1931) HD" width="650" height="366" src="https://www.youtube.com/embed/BN8K-4osNb0?feature=oembed" frameborder="0" allow="accelerometer; autoplay; clipboard-write; encrypted-media; gyroscope; picture-in-picture; web-share" referrerpolicy="strict-origin-when-cross-origin" allowfullscreen></iframe>
</div><figcaption>«Allez voir Boris Karloff dans son rôle le plus terrifiant, et vous saurez qu’il n’y aura jamais d’autre Frankenstein.» Bande-annonce du film <em>Frankenstein</em> de James Whale, 1931, Universal Pictures.</figcaption></figure>



<div style="height:60px" aria-hidden="true" class="wp-block-spacer"></div>



<p class="wp-block-paragraph">En 1931 sort en salles le <em>Frankenstein</em> de James Whale, suivi par <em>La fiancée de Frankenstein</em> en 1935 et <em>Le fils de Frankenstein</em> en 1939, tous trois produits par les studios Universal Pictures. «Lorsque <em>Frankenstein</em> est sorti, c’était l’équivalent d’un coup de tonnerre, explique Jean-Paul Gabilliet. C’est l’un des films qui a le plus marqué la période, en pleine dépression économique. Les gens se sont rués au cinéma, ils n’avaient jamais vu cela avant.» Encore aujourd’hui, on ne peut évoquer le monstre de Frankenstein sans se représenter cette grande créature gauche, verdâtre, au front haut, au crâne plat, avec des boulons sur le cou, poussant des grognements et des borborygmes. Pourtant, la créature de Mary Shelley n’a rien de monstrueux, au contraire.</p>



<blockquote class="wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow"><p>«Ses membres étaient bien proportionnés et j’avais choisi ses traits en fonction de leur beauté. Leur beauté&nbsp;! Grand Dieu&nbsp;! Sa peau jaune couvrait à peine l’assemblage des muscles et des artères&nbsp;; ses cheveux étaient d’un noir de jais, sa chevelure abondante&nbsp;; ses dents d’une blancheur nacrée. Hélas, ces merveilles accentuaient l’horrible contraste qu’offraient ses yeux aqueux – presque de la même couleur que les orbites sombres dans lesquelles ils étaient incrustés – ainsi que son teint hâlé et ses lèvres droites et noires.» </p><cite>Victor Frankenstein décrivant sa créature dans l’œuvre de Mary Shelley</cite></blockquote>



<p class="wp-block-paragraph">Rien à voir avec ce fameux visage qui a figé notre imaginaire collectif. C’est en réalité celui de l’acteur Boris Karloff, qui interpréta le monstre dans les trois films, grimé par Jack Pierce. Sortes de blockbusters avant l’heure, ces films furent l’occasion de mettre en vente de nombreux produits dérivés, ce qui n’était pas une habitude dans les années 1930. «Les studios ont mis une propriété intellectuelle sur le maquillage car ils se sont rendu compte du potentiel commercial énorme qu’il y avait derrière, précise Jean-Paul Gabilliet. Personne ne pouvait imiter de manière très précise le maquillage de Boris Karloff sans verser des droits à Universal.»</p>



<div style="height:60px" aria-hidden="true" class="wp-block-spacer"></div>



<figure class="wp-block-embed-youtube wp-block-embed is-type-video is-provider-youtube wp-embed-aspect-4-3 wp-has-aspect-ratio"><div class="wp-block-embed__wrapper">
<iframe title="Son of Frankenstein - Trailer" width="650" height="366" src="https://www.youtube.com/embed/Tf9NmGsdpaQ?feature=oembed" frameborder="0" allow="accelerometer; autoplay; clipboard-write; encrypted-media; gyroscope; picture-in-picture; web-share" referrerpolicy="strict-origin-when-cross-origin" allowfullscreen></iframe>
</div><figcaption>«En tant qu’homme, je devrais le détruire, mais en tant que scientifique, je devrais faire tout ce qui est en mon pouvoir pour le ramener à la vie.» Bande-annonce du film <em>Le fils de Frankenstein</em> de Rowland V. Lee, 1939, Universal Pictures.</figcaption></figure>



<div style="height:60px" aria-hidden="true" class="wp-block-spacer"></div>



<p class="wp-block-paragraph">Désormais affublé d’un front haut
et carré, l’anti-héros fait son irruption dans le monde de la bande dessinée. «La
première BD de super-héros date de 1938, souligne Nicolas Labarre, qui enseigne
les jeux vidéo et la bande-dessinée à l’université Bordeaux Montaigne. Donc au
moment où le <em>comic book</em> prend forme,
aux États-Unis, on est dans une série médiatique où l’image de la créature de Frankenstein
est celle d’Universal. C’est déjà l’époque des croisements entre la créature de
Frankenstein et les autres monstres, et on est juste avant les premiers films
parodiques.» Déjà, la créature de Frankenstein incarne certains symboles qui la
distinguent des autres monstres, parmi lesquels Dracula. </p>



<p class="wp-block-paragraph">Dracula, analyse David Sklar dans l’ouvrage&nbsp;<em>The Monster show: a cultural history of horror</em>, est un aristocrate précieux, incarnant la vieille Europe, tandis que la créature de Frankenstein véhicule l’idée de la couture, de la lourdeur. «C’est un monstre prolétaire, qui s’habille comme tel avec des bottes de travail et un habit de pêche, souligne Nicolas Labarre. De son côté, le <em>comic book</em> est aussi la version prolétaire, rapiécée, de la bande-dessinée américaine, alors qu’il en existe une version “draculesque ” : la bande dessinée de presse, dont les auteurs sont des vedettes. Il y a donc adéquation entre la fonction sociale du monstre et celle du <em>comic book</em>.» </p>



<h4 class="wp-block-heading"><strong>La descendance de Frankenstein</strong></h4>



<p class="wp-block-paragraph">Si le thème du savant fou existe
avant les films Universal, il y a un véritable engouement dans les années 1930,
et celui-ci permet d’appuyer l’origine des superhéros, conçus par des esprits
dérangés dans des laboratoires lugubres, exactement comme la créature de
Frankenstein. «Victor Frankenstein était une figure un peu passée, un peu trop
européenne aussi, donc dans les <em>comic
books</em> il est beaucoup question de ses descendants, qui souvent ont émigré
aux États-Unis.» La figure de la créature de Frankenstein quant à elle est un
motif un peu usé, dont on peut se moquer. «Dans certaines histoires, elle est
déjà un artifice, un masque, elle est de l’ordre de l’apparence.» </p>



<p class="wp-block-paragraph">Dans les années 1960, plusieurs
films sur Frankenstein sortent et le monstre redevient à la mode dans les <em>comics</em> après une période d’oubli. Cependant,
le Comics Code Authority interdit la représentation des personnages
traditionnels de la littérature d’horreur aux éditeurs de ces BD populaires
chez les jeunes lecteurs, arguant qu’ils les transforment en délinquants. Impossible,
dans les <em>comic books</em> soumis au Comics
Code, de croiser la vraie créature de Frankenstein. Surgissent des créatures
mécaniques qui lui ressemblent, ou des personnages qui se déguisent en Frankenstein,
mais pas la vraie créature. À cette époque apparaissent également les hybrides du
monstre. Dans l’une des aventures des Quatre Fantastiques de Marvel Comics, la
Chose se plaint d’avoir été confondue avec Hulk. «C’est amusant, car à bien des
égards ce sont quasiment les mêmes personnages, sourit Nicolas Labarre. La
Chose déclare&nbsp;: “la prochaine fois, ils me
prendront pour Frankenstein&nbsp;!” Or, Hulk
et la Chose sont des avatars de cette créature. Et les auteurs le
revendiquent&nbsp;!» </p>



<div style="height:60px" aria-hidden="true" class="wp-block-spacer"></div>



<figure class="wp-block-image"><img loading="lazy" decoding="async" width="686" height="1013" src="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2019/05/superherosfrankenstein.png" alt class="wp-image-30781" srcset="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2019/05/superherosfrankenstein.png 686w, https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2019/05/superherosfrankenstein-203x300.png 203w, https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2019/05/superherosfrankenstein-650x960.png 650w, https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2019/05/superherosfrankenstein-150x222.png 150w" sizes="auto, (max-width: 686px) 100vw, 686px"><figcaption>Frankenstein transformé en super-héros. Couverture de Dell Comics, septembre 1966.</figcaption></figure>



<div style="height:60px" aria-hidden="true" class="wp-block-spacer"></div>



<p class="wp-block-paragraph">Passant outre le Comics Code, Dell Comics, le plus gros éditeur du secteur, sort en 1966, après une adaptation de Frankenstein en BD, un <em>comics</em> où la créature se transforme… en super-héros. «<em>This is a job for Frankenstein</em>», déclare ainsi la créature avec emphase en enlevant son masque d’humain dans une cabine téléphonique, déjà affublée de ses collants de Superman. «L’histoire dure trois numéros et n’a strictement aucun sens», s’amuse Nicolas Labarre. Pourtant, l’idée de réunir l’icône de la créature de Frankenstein et du super-héros ne sort pas du chapeau de Dell Comics. La dimension de surhomme est déjà suggérée dans l’œuvre originale de Mary Shelley, par son discours et par le combat de titans qui l’oppose à son créateur. </p>



<h4 class="wp-block-heading"><strong>Frankenstein, Superman et le Golem</strong></h4>



<p class="wp-block-paragraph">De plus, derrière les deux
personnages de Superman et de la créature de Frankenstein plane une figure
légendaire de la kabbale juive&nbsp;: le Golem. Cette créature d’argile fut créée
par un rabbin pour protéger la communauté juive des pogroms. D’un point de vue
chrétien (celui des auteurs romantiques comme Mary Shelley), la création d’un
être, loin d’être un hommage, est une défiance contre Dieu. Voilà comment le
Golem de Victor Frankenstein s’est peu à peu transformé en monstre abominable,
tout en continuant de se prétendre bon. Le mythe du Golem aurait également
donné naissance à Superman, comme le souligne Michael Chabon dans <em>Les extraordinaires aventures de Kavalier et
Clay</em>. Ses deux concepteurs sont issus de familles juives et son nom
kryptonien, Kal-El, signifie d’ailleurs en hébreu «la voix de Dieu».</p>



<p class="wp-block-paragraph">Mais pour cette dernière parenté,
Nicolas Labarre est plus sceptique, estimant le lien entre le Golem et Superman
trop ténu. «Je ne crois pas qu’il s’agisse d’une influence consciente de la
part des inventeurs de Superman. Il y a un air de famille entre la créature de
Frankenstein et certains super-héros, mais pas d’influence directe et
consciente, et donc, pas d’influence sur la décision de les faire s’affronter
dans les années 1940.&nbsp;Par contre, les créateurs de récits de super-héros
des années 2000 sont tout à fait conscients de cette parenté possible, et ont
pu dans certains cas en jouer délibérément, non pas comme un clin d’œil
historique, mais plutôt comme une allusion aux théories contemporaines sur ce
genre.»</p>



<h4 class="wp-block-heading"><strong>Frankenstein coach sportif</strong></h4>



<p class="wp-block-paragraph">Dans les <em>comic books</em>, la créature est d’abord utilisée comme intertexte, c’est-à-dire comme référence à d’autres récits. Puis elle prend sa place petit à petit, jusqu’à être véritablement intégrée à l’histoire comme une composante essentielle. Marvel souligne cette prolifération des Frankensteins dans un épisode du Punisher, où les méchants s’écrient «<em>They have a Frankenstein!</em>». «Ce n’est plus Frankenstein le créateur, ni Frankenstein la créature, c’est “un” Frankenstein, c’est-à-dire un de ses multiples avatars», analyse Nicolas Labarre. </p>



<div style="height:60px" aria-hidden="true" class="wp-block-spacer"></div>



<figure class="wp-block-embed-youtube wp-block-embed is-type-video is-provider-youtube wp-embed-aspect-4-3 wp-has-aspect-ratio"><div class="wp-block-embed__wrapper">
<iframe loading="lazy" title="The Diary of Anne Frankenstein" width="650" height="488" src="https://www.youtube.com/embed/Ja6gCbPdTb8?feature=oembed" frameborder="0" allow="accelerometer; autoplay; clipboard-write; encrypted-media; gyroscope; picture-in-picture; web-share" referrerpolicy="strict-origin-when-cross-origin" allowfullscreen></iframe>
</div><figcaption>Le journal d’Anne Frankenstein, volé par Hitler, lui permet de créer un monstre qui ne manque pas d’humour juif. Court-métrage <em>The Diary of Anne Frankenstein</em>, <em>Chillerama</em>, 2011.</figcaption></figure>



<div style="height:60px" aria-hidden="true" class="wp-block-spacer"></div>



<p class="wp-block-paragraph">Totalement libérée de ses origines,
la créature de Frankenstein devient indépendante et universelle. «Parfois, met
en garde José-Louis de Miras, ce sont des coquilles vides». Le doctorant en
études cinématographiques et audiovisuelles de l’université Bordeaux Montaigne
prend l’exemple de <em>The Diary of Anne
Frankenstein</em>, un des courts-métrages de <em>Chillerama</em>,
sorti en 2011, dans lequel Adolf Hitler crée un monstre mi-nazi, mi-juif, censé
l’aider à gagner la guerre. Un nouveau pas vers l’absurde est franchi dans de
nombreux <em>cross-over</em> (films réunissant
des héros évoluant normalement séparément) où la créature de Frankenstein, devenue
produit d’appel, est réduite à une masse violente et putride. Elle affronte à
grands renforts d’hémoglobine d’autres monstres mythiques, comme dans <em>Monster Brawl</em> de Jesse Thomas Cook,
sorti en 2011, où Victor Frankenstein se transforme en coach sportif pour ces
créatures.<strong></strong></p>



<div style="height:60px" aria-hidden="true" class="wp-block-spacer"></div>



<figure class="wp-block-embed-youtube wp-block-embed is-type-video is-provider-youtube wp-embed-aspect-16-9 wp-has-aspect-ratio"><div class="wp-block-embed__wrapper">
<iframe loading="lazy" title="Official Monster Brawl Teaser Trailer" width="650" height="366" src="https://www.youtube.com/embed/7ikVXJ7cn70?feature=oembed" frameborder="0" allow="accelerometer; autoplay; clipboard-write; encrypted-media; gyroscope; picture-in-picture; web-share" referrerpolicy="strict-origin-when-cross-origin" allowfullscreen></iframe>
</div><figcaption>Sur le ring, Frankenstein croise Cyclope, la Momie, Lady Vampire, Zombie Man et le Loup-Garou. Bande-annonce du film <em>Monster Brawl</em> de Jesse T. Cook, 2011, Foresight Feature.</figcaption></figure>



<div style="height:60px" aria-hidden="true" class="wp-block-spacer"></div>



<h4 class="wp-block-heading"><strong>Un monstre réduit à quelques pixels</strong></h4>



<p class="wp-block-paragraph">Toujours incarné dans le maquillage de Boris Karloff, ce symbole de la force physique a été maintes fois utilisé dans le jeu vidéo. Outre la familiarité de cette figure, Guillaume Baychelier, artiste plasticien et auteur d’une thèse sur le corps monstrueux dans les jeux vidéo, souligne que l’utilisation de la créature de Frankenstein, telle qu’elle est représentée dans les films de James Whale, permet de rendre le jeu intelligible. Dans <em>Frankenstein’s Monster</em> par exemple, sorti sur la console Atari 2600 en 1983, le joueur doit construire une forteresse autour d’un monstre pixélisé pour éviter qu’il ne s’échappe. Muet, immobile, se remplissant de vert comme une barre de progression, réduit à quelques pixels, le monstre n’a jamais été représenté aussi schématiquement. «Dans toute conception de jeu vidéo, il faut que la lecture de l’image soit immédiate, elle est indispensable pour identifier les attendus du jeu. Avec des jeux comme celui-ci où il n’y a pas grand-chose à voir, il faut imposer des figures très identifiables, parfaitement accessibles dans leurs dimensions iconographiques et symboliques. La silhouette démesurée de Frankenstein constitue le motif idéal identifiable comme monstrueux.» </p>



<div style="height:60px" aria-hidden="true" class="wp-block-spacer"></div>



<figure class="wp-block-embed-youtube wp-block-embed is-type-video is-provider-youtube wp-embed-aspect-4-3 wp-has-aspect-ratio"><div class="wp-block-embed__wrapper">
<iframe loading="lazy" title="Frankenstein's Monster for the Atari 2600" width="650" height="488" src="https://www.youtube.com/embed/gja5Q-GgQKM?feature=oembed" frameborder="0" allow="accelerometer; autoplay; clipboard-write; encrypted-media; gyroscope; picture-in-picture; web-share" referrerpolicy="strict-origin-when-cross-origin" allowfullscreen></iframe>
</div><figcaption>Dans <em>Frankenstein’s Monster</em>, le joueur construit une forteresse autour du monstre. Extrait du jeu pour Atari 2600, 1983.</figcaption></figure>



<div style="height:60px" aria-hidden="true" class="wp-block-spacer"></div>



<h4 class="wp-block-heading"><strong>La prophétie de Mary Shelley</strong></h4>



<p class="wp-block-paragraph">Mary Shelley avait rêvé de la
créature avant qu’elle ne voie le jour sous sa plume. Passant de la réalité de
ses rêves à la fiction, le monstre est resté insaisissable dans le roman pour
son créateur. Superbe mise en abîme, elle l’est aussi pour nous dans la réalité.
Certains y voient l’incarnation de la violence bête, de la solitude ou de la
classe ouvrière, d’autres la critique du progrès, là où d’autres encore
retiennent l’image du surhomme. À tous, il nous échappe un peu. Personne n’en
saisit l’ensemble du contour. </p>



<blockquote class="wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow"><p>«Tel le docteur Frankenstein, nous créons dans ce colloque une nouvelle créature post-moderne et protéiforme composée des multiples versions du monstre, éclatées sur différents supports médiatiques. Comme le souligne Michel Faucheux dans <em>Frankenstein, une biographie</em>, la créature n’a pas une vie possible, mais plusieurs. Les vies cachées du monstre constituent des mondes indépendants les uns des autres, il n’est pas nécessaire de voir le film pour aimer le jeu vidéo et vice-versa.»</p><cite>José-Louis de Miras, doctorant en études cinématographiques et audiovisuelles à l’université Bordeaux Montaigne</cite></blockquote>



<p class="wp-block-paragraph">Michel Faucheux va d’ailleurs plus loin. «La naissance du monstre à Ingolstadt, en Allemagne, par une lugubre nuit de novembre des années 1790, n’est plus qu’une version de l’histoire parmi tant d’autres possibles. Le monstre est ainsi promis à une éternelle résurrection.» Dans la préface de 1831, Mary Shelley lançait sa prophétie&nbsp;: «Le moment est de nouveau venu d’envoyer de par le monde ma hideuse progéniture, en lui souhaitant prospérité.» Cette <em>hideuse progéniture</em>,&nbsp;au-delà du roman, désigne bien la créature. Elle erre encore aujourd’hui, hantant notre imaginaire.</p>



<div style="height:60px" aria-hidden="true" class="wp-block-spacer"></div>



<figure class="wp-block-embed-youtube wp-block-embed is-type-video is-provider-youtube wp-embed-aspect-16-9 wp-has-aspect-ratio"><div class="wp-block-embed__wrapper">
<iframe loading="lazy" title="Shiettttttt" width="650" height="366" src="https://www.youtube.com/embed/oh5Zi4MEwCc?feature=oembed" frameborder="0" allow="accelerometer; autoplay; clipboard-write; encrypted-media; gyroscope; picture-in-picture; web-share" referrerpolicy="strict-origin-when-cross-origin" allowfullscreen></iframe>
</div><figcaption>«<em>You’ve been paranoid since ‘Nam.</em>» Dans cet épisode de Rick &amp; Morty, la créature de Frankenstein est un parasite qui s’implante sous forme de faux souvenirs dans la mémoire des humains. Épisode <em>Total Rickall</em>, S2E04, Adult Swim, 2015. <br></figcaption></figure><p>The post <a href="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/frankenstein-immortel/">Frankenstein immortel</a> first appeared on <a href="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science">L'Actualité Nouvelle-Aquitaine — science et culture, innovation</a>.</p>]]></content:encoded>
					
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		<title>Henri Collomb et l’ethnopsychiatrie au Sénégal</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Elsa Dorey]]></dc:creator>
		<pubDate>Mon, 11 Mar 2019 10:38:59 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Société]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Henri Collomb a ouvert les portes de l’hôpital psychiatrique de Dakar à la culture et aux croyances sénégalaises. Il a durablement transformé le paysage psychiatrique du pays.</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p><strong>Par Elsa Dorey et Klervi Le Cozic<br>
Photos Eugénie Baccot</strong></p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Médecin militaire formé à l’école de santé navale à Bordeaux, Henri Collomb s’est démarqué de la psychiatrie coloniale de son époque en ouvrant les portes de l’hôpital de Dakar à la culture et aux croyances sénégalaises. Il a durablement transformé le paysage psychiatrique du pays.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>À&nbsp;l’ombre d’un kiosque carrelé, dans une cour brûlée par le soleil, la petite assemblée se serre sur des bancs en béton. Assis au centre sur un tapis bleu, le <em>diarafe</em>, pieds nus, jean et tee-shirt bleu, distribue la parole. C’est une coutume au Sénégal&nbsp;: les villageois se retrouvent sous l’arbre à palabres pour organiser la vie de la cité, raconter des histoires ou encore régler des conflits de voisinage. Ici pas de baobab à l’horizon. L’échange, ponctué de chants d’oiseaux et de bêlements de moutons, se tient dans l’enceinte de la clinique psychiatrique Moussa Diop de l’hôpital de Fann, à Dakar.</p>
<p>Parmi la trentaine de participants, des patients, des membres de leurs familles et des soignants – sans qu’on puisse distinguer qui est qui. Le diarafe est un patient en rémission. Il s’acquitte de la tâche avec sérieux. «Tu dois choisir un thème, ou laisser chacun parler de ce qu’il veut», lui explique l’infirmière major. Les propositions affluent. «Les hostilités en milieu hospitalier», lance un patient. «Le terme de responsabilité serait plus positif», suggère un autre. Au bout d’un quart d’heure, le thème est adopté, la discussion s’engage.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p></p><div id="attachment_30332" style="width: 1034px" class="wp-caption alignnone"><a href="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2019/03/eugenie-baccotdscf6313hopital-de-fann-dakar--pendant-le-pench-soignants-patients-et-accompagnants-se-reunissent-pour-echanger-e1552311461167.jpg"><img loading="lazy" decoding="async" aria-describedby="caption-attachment-30332" class="wp-image-30332 size-large" src="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2019/03/eugenie-baccotdscf6313hopital-de-fann-dakar--pendant-le-pench-soignants-patients-et-accompagnants-se-reunissent-pour-echanger-1024x683.jpg" alt width="1024" height="683"></a><p id="caption-attachment-30332" class="wp-caption-text">Le procédé du pënch est inspiré des discussions traditionnelles de la société sénégalaise. Photo Eugénie Baccot / Divergence</p></div>
<p>&nbsp;</p>
<p><strong>De l’asile à la psychiatrie culturelle</strong></p>
<p>À l’hôpital psychiatrique de Dakar, cette réunion s’appelle un <em>pënch</em>. Ce procédé, calqué sur les traditions sénégalaises, a été mis en place en 1958 par Henri Collomb. Ce psychiatre français fut le co-fondateur du service de psychiatrie (voir encadré), à une époque où le pays n’était pas encore indépendant. À cette époque, l’hôpital de Fann est tout jeune, trois ans à peine. Les malades mentaux qui errent dans la ville sont ramassés et déposés dans les asiles autour de la ville aux côtés de patients venus de loin. «Tous les malades ramassés à Lyon, à Bordeaux ou à Paris étaient déportés dans les asiles des colonies françaises», rappelle Mamadou Habib Thiam, le chef actuel du service de psychiatrie.</p>
<p>Là-bas, les malades sont enchaînés et laissés à eux-mêmes. Au-delà de leur prise en charge médicale, Henri Collomb va s’intéresser de près à la façon dont on soigne la folie dans les thérapies traditionnelles. Son crédo est et sera celui d’autres psychiatres français de renom, comme Georges Devereux et plus tard Tobie Nathan&nbsp;: prendre en compte la culture dont les patients sont issus dans la thérapie. L’ethnopsychiatrie venait de s’implanter en Afrique.</p>
<p>&nbsp;</p>
<blockquote><p><strong>Le parcours d’Henri Collomb</strong></p>
<p>Né en 1913, Henri Collomb avait déjà derrière lui une longue carrière de médecin à l’étranger avant de devenir psychiatre à Dakar. Il intègre en 1933 l’École de santé navale de Bordeaux dont la devise raciste, «<em>porter la médecine au pays des bantous»</em>, rappelle le passé colonial de la France. Pourtant, à 23 ans, lorsqu’il passe le concours d’interne des hôpitaux, c’est à Bordeaux qu’il envisage de poursuivre une carrière à l’université. Mais ses obligations militaires le contraignent à partir à Djibouti dès 1938. Il y passera deux ans avant de devenir le médecin du dernier Négus, l’empereur d’éthiopie. De 1948 à 1951, il rentre en France, et passe le concours pour devenir psychiatre, dans l’idée de s’installer en métropole. De nouveau, il est appelé en Indochine jusqu’en 1953. Ce n’est qu’à son retour qu’il devient enfin psychiatre avant de partir à Dakar en 1958 où il devient professeur titulaire de la chaire de psychiatrie de la faculté de médecine. Il y restera vingt ans pour développer un courant de pensée aux antipodes de la psychiatrie coloniale. Un an avant sa mort, Henri Collomb revient en France. Il cherche à nouveau à s’installer à Bordeaux, mais aucune place n’étant libre, il se rabat sur Nice. «On lui a donné un bâtiment à moitié écroulé, une ancienne abbaye qu’il a repris en main», raconte Paul Martino, président des anciens élèves de l’école de santé navale de Bordeaux, médecin et proche collaborateur de Collomb au Sénégal. «Il a essayé d’y refaire ce qu’il avait construit à Dakar, avec des guérisseurs et des portes ouvertes, mais il est décédé quelques mois plus tard.»</p></blockquote>
<p><strong><br>
</strong>«Il avait ce projet de voir ce que les gens du pays pensaient de la folie, des catégories de troubles mentaux, comment ils soignaient leurs malades», se souvient Andreas Zempléni, ethnologue à la retraite. Lorsqu’il rencontre par hasard Henri Collomb en 1960, il n’est encore qu’étudiant et s’est retrouvé dans l’hôpital de Fann avec une rage de dent. Entre deux consultations, ils font connaissance et le psychiatre lui propose une collaboration qui deviendra le sujet de sa thèse. «Évidemment, j’ai accepté. C’était fantastique comme contexte&nbsp;: avec la 2CV, j’allais dans la brousse faire des enquêtes auprès des guérisseurs. Et le résultat de mes recherches était quotidiennement utilisé à la clinique.»</p>
<p>&nbsp;</p>
<p></p><div id="attachment_30333" style="width: 1034px" class="wp-caption alignnone"><a href="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2019/03/eugenie-baccotdscf6087hopital-de-fann-service-de-psychiatrie-e1552311975777.jpg"><img loading="lazy" decoding="async" aria-describedby="caption-attachment-30333" class="wp-image-30333 size-large" src="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2019/03/eugenie-baccotdscf6087hopital-de-fann-service-de-psychiatrie-1024x683.jpg" alt width="1024" height="683"></a><p id="caption-attachment-30333" class="wp-caption-text">La clinique psychiatrique Moussa Diop à l’hôpital de Fann, Dakar. Photo Eugénie Baccot / Divergence</p></div>
<p>&nbsp;</p>
<p><strong><em>Rab</em></strong><strong>, <em>ndöep</em> et <em>nit ku bon</em></strong></p>
<p>Andreas Zempléni rapporte au psychiatre des rites, des cultes, des pratiques et des maladies inconnus des médecins blancs. À commencer par le <em>rab</em> et le <em>ndöep</em>, chez les Wolofs. Pour cette ethnie, la plus répandue du Sénégal, le <em>rab</em> – qu’on appelle aussi <em>djiné</em> ou <em>saytané</em> – est un esprit qui habite le corps de chaque individu et le protège. Mais si ce double se sent délaissé, il provoque le désordre et la folie de son hôte. Seule une cérémonie de <em>ndöep</em> peut «fixer» le rab et rétablir la paix intérieure. Après le sacrifice d’un mouton, d’une chèvre ou d’un boeuf – sur les prescriptions du guérisseur – les danses et les transes publiques du ndöep durent une journée ou huit jours au rythme des tambours. Jusqu’à ce que l’individu se déclare guéri.</p>
<p>Si certains rites libèrent le malade, d’autres sont à la source de la folie. «Lorsqu’un gosse arrivait avec un trouble qui ressemblait à de l’autisme, les psychiatres de Fann avaient en tête ce que j’avais pu observer sur les enfants <em>nit ku bon</em>», raconte l’ethnologue. À leur naissance, on donne à ces enfants le même nom qu’un proche parent décédé peu de temps avant. Pour l’entourage, l’âme du défunt est fixée sur l’enfant. On continue à s’adresser à lui comme s’il s’agissait d’un autre. L’enfant grandit avec cette double identité, engendrant de sérieux troubles de la personnalité.</p>
<p><strong>Collaborer avec un guérisseur</strong></p>
<p>Henri Collomb est allé jusqu’à rencontrer les plus grands guérisseurs du pays, pour marier ensemble psychiatrie occidentale et thérapies traditionnelles sénégalaises. C’est pour soigner une patiente dont l’état ne s’améliorait pas qu’il a fait la connaissance du grand Daouda Seck. Celui-ci s’est déplacé à l’hôpital, puis a demandé que la patiente soit envoyée chez lui, où sont ses autels et son matériel de soin. La légende dit que la jeune femme est revenue deux semaines plus tard «toute pimpante, bien habillée, ne souffrant de rien.» Daouda Seck a catégoriquement refusé de venir s’installer à l’hôpital. «Cela nécessiterait de déplacer tous les esprits, et le lien risque de se casser.» La collaboration se fera donc à distance, mais main dans la main pendant des décennies.</p>
<p>Ainsi, Henri Collomb tend peu à peu l’oreille aux coutumes du pays qui l’accueille. Et lorsque le patient doit rester à l’hôpital, il tente de le déraciner le moins possible de son environnement familial, conscient que la simple folie est en soi un facteur d’exclusion sociale. Fini les visites dans les chambres. «Personnel, patients et familles, tout le monde se rejoignait dehors, sous la paillotte», se souvient Paul Martino, psychiatre et collaborateur d’Henri Collomb à cette époque.</p>
<p><strong>Hospitaliser avec un membre de la famille</strong></p>
<p>Si dans la même ligne, le pënch restaurait une communication perdue du malade avec le groupe, d’autres outils ont été mis en place à son époque. Chaque patient devait être accompagné d’un membre de sa famille pendant toute la durée de son séjour. Cette habitude s’est un peu perdue, et à la clinique Moussa Diop, on ne croise aujourd’hui que de rares accompagnants familiaux, comme Mamadou, 22 ans. «Cela fait trois semaines que je suis ici. Mon oncle Omar est malade depuis quarante ans, mais pour la première fois c’est mon tour de l’accompagner. Parfois on discute, lorsqu’il se sent bien<em>.»</em></p>
<p>&nbsp;</p>
<p></p><div id="attachment_30301" style="width: 1034px" class="wp-caption alignnone"><a href="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2019/03/eugenie-baccotdscf6155hopital-de-fann-dakar--mamadou-accompagnant-familial-e1552301875583.jpg"><img loading="lazy" decoding="async" aria-describedby="caption-attachment-30301" class="wp-image-30301 size-large" src="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2019/03/eugenie-baccotdscf6155hopital-de-fann-dakar--mamadou-accompagnant-familial-1024x683.jpg" alt width="1024" height="683"></a><p id="caption-attachment-30301" class="wp-caption-text">Tant que possible, pour garder un lien avec la communauté, l’accompagnement se fait par un membre de la famille. Ici, Mamadou et Omar. Photo Eugénie Baccot / Divergence</p></div>
<p>&nbsp;</p>
<p>Grâce à la présence de son neveu, Omar garde ainsi le lien avec sa communauté, tandis que l’accompagnant s’occupe de lui. «Je l’aide à prendre sa douche, à laver son linge, à prendre ses médicaments, témoigne le jeune homme. Lorsque les médecins viennent, ils posent beaucoup de questions sur le malade&nbsp;: comment il se sent, comment il s’est couché hier, est-ce qu’il a bien dormi ?» Omar étant souvent mutique, son neveu est un informateur précieux pour les soignants. Il a développé une véritable expertise. «C’est mon rôle de leur dire comment il se sent ici, et c’est très important.» Il ajoute en riant&nbsp;: «Je suis presque un infirmier maintenant.» Lorsqu’après une crise, le couple accompagnant-malade rentre à la maison, le patient se réinsère plus facilement dans son groupe social.</p>
<p><strong>Les villages psychiatriques</strong></p>
<p>Luttant toujours contre l’idée que l’hôpital psychiatrique est un lieu de gardiennage dans lequel on peut abandonner le malade, le médecin créé en 1972 et 1978 deux villages psychiatriques en brousse, à Kénia et à Botou. «La population de ces villages se compose de soignants, d’accompagnants et de malades, écrivait Henri Collomb en 1978 dans une publication scientifique. L’essentiel de la thérapie est la vie communautaire. La famille participe aux soins et à l’économie du village. Le coût du malade est 15 à 20 fois inférieur à celui de l’hôpital psychiatrique classique.» Les malades et leurs accompagnants étaient accueillis pendant la durée de leur séjour dans les familles du village et parfois, les gens s’y sont installés définitivement.</p>
<p>À la mort d’Henri Collomb en 1979, Léopold Sédar Senghor, premier président de la République sénégalaise lui rend hommage. «J’en suis sûr, on parlera de l’École de Dakar, de médecine négro-africaine. Et le nom du professeur Collomb y sera étroitement lié&nbsp;: ses vingt années de labeur à Dakar ont à jamais marqué la recherche médicale en Afrique. Car ce Français a su mourir aux préjugés les plus solidement établis<em>.</em>»</p>
<p>&nbsp;</p>
<blockquote class="ensavoirplus"><p>Ce projet a été financé avec l’aide du Centre européen du journalisme (EJC) via son&nbsp;<a href="https://health-fr.journalismgrants.org/">programme de bourse dédié à la santé mondiale</a>.</p></blockquote>
<div class="qnimate-post-series-post-content">
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		<title>Henri Collomb, le fantôme de l’hôpital</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Elsa Dorey]]></dc:creator>
		<pubDate>Mon, 11 Mar 2019 10:32:43 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Société]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Évolution sociétale, recours systématique aux médicaments et manque de moyens financiers cachent souvent un rejet plus profond d’un système de soins établi sous la colonisation.</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p><strong>Par Elsa Dorey et Klervi Le Cozic<br>
Photos Eugénie Baccot<br>
</strong></p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Quarante ans après le départ du psychiatre français, l’héritage d’Henri Collomb est à peine visible dans les couloirs des cliniques sénégalaises. Évolution sociétale, recours systématique aux médicaments et manque de moyens financiers cachent souvent un rejet plus profond d’un système de soins établi sous la colonisation.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Dans le dédale des couloirs froids et carrelés de la clinique psychiatrique Moussa Diop de Dakar, de rares éclats de voix résonnent dans le silence. Derrière les portes à la peinture écaillée, des chambres sommaires, des sanitaires délabrés, la salle des infirmières, puis l’accueil. Dans cette petite pièce mal aérée, les patients attendent leur tour, parfois depuis des heures. Certains se sont même endormis. Le temps semble figé.</p>
<p>Par moments, la porte du secrétariat climatisé s’ouvre, laissant s’échapper un filet de fraîcheur avant qu’un autre patient ne s’y engouffre. La pièce d’à côté est l’ancien bureau d’Henri Collomb. L’actuel chef de service l’occupe, Mamadou Habib Thiam. Le mur du fond est décoré d’une immense carte jaunie du Sénégal, installée par le psychiatre français pour suivre ses déplacements à travers le pays. Quarante ans après son départ, personne n’a encore osé changer la décoration. «Henri Collomb est le premier à avoir développé la psychiatrie moderne en Afrique. Au Bénin, au Gabon, au Sénégal… tous les grands maîtres ont été formés dans cette salle», indique le directeur de la clinique Moussa Diop, en pointant le vieux tableau noir. Ces maigres reliques sont les derniers vestiges du passage d’Henri Collomb à Dakar.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p></p><div id="attachment_30300" style="width: 1034px" class="wp-caption alignnone"><a href="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2019/03/eugenie-baccotdscf5786hopital-de-fann-mamadou-habib-thiam-chef-du-service-psychiatrie-e1552301822936.jpg"><img loading="lazy" decoding="async" aria-describedby="caption-attachment-30300" class="wp-image-30300 size-large" src="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2019/03/eugenie-baccotdscf5786hopital-de-fann-mamadou-habib-thiam-chef-du-service-psychiatrie-1024x683.jpg" alt width="1024" height="683"></a><p id="caption-attachment-30300" class="wp-caption-text">Le chef du service de psychiatrie Mamadou Habib Thiam, à l’hôpital de Fann, Dakar. Photo Eugénie Baccot / Divergence</p></div>
<p>&nbsp;</p>
<p><strong>L’hôpital manque de moyens</strong></p>
<p>En vingt ans, le psychiatre a marqué une rupture avec les méthodes coloniales. En s’inspirant de l’ethnopsychiatrie, il a notamment développé le rôle de la famille dans le parcours de soin du patient grâce aux accompagnants familiaux, et la collaboration entre psychiatres et guérisseurs. Des initiatives qui tendent à disparaître. Même les <em>pënchs</em>, ces réunions inspirées d’une tradition très ancrée dans la culture sénégalaise, se font rares. Faute de moyens. «Il y a de plus en plus de malades alors que le recrutement de personnel ne suit pas, que ce soit pour les médecins, les psychiatres, les infirmières ou les travailleurs sociaux, pointe Idrissa Ba, psychiatre à Dakar. Ils ont de moins en moins de temps à consacrer aux patients.» Au pënch, le psychiatre préfère les causeries – où l’on parle de VIH, de problèmes familiaux, de drogues – ou les groupes de paroles animés par un thérapeute. «Plus cadrés, ces rendez-vous ont une visée psychothérapeutique.»</p>
<p><strong>Formés sur le tas</strong></p>
<p>Tandis que le pënch disparaît, d’autres pratiques se transforment en même temps que la société comme celles des accompagnants familiaux. Ainsi, les proches de malades se font de plus en plus souvent remplacer. «Maintenant que tout le monde travaille, c’est dur de mobiliser à plein temps un membre de la famille», constate Ousmane Seck. En guise de plan B, les proches font appel à des accompagnants dits «mercenaires», des inconnus sans formation. «Les gens vont chercher quelqu’un dans la rue et l’amènent comme accompagnateur.» Le psychiatre de Thiaroye n’exagère pas. Aliou Diouf, l’un des accompagnants de son unité, est arrivé un peu par hasard à l’hôpital de Thiaroye et s’est formé sur le tas.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p></p><div id="attachment_30329" style="width: 1034px" class="wp-caption alignnone"><a href="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2019/03/eugenie-baccotdscf6406hopital-de-thiaroye-senegal-e1552310185779.jpg"><img loading="lazy" decoding="async" aria-describedby="caption-attachment-30329" class="wp-image-30329 size-large" src="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2019/03/eugenie-baccotdscf6406hopital-de-thiaroye-senegal-1024x683.jpg" alt width="1024" height="683"></a><p id="caption-attachment-30329" class="wp-caption-text">L’hôpital de Thiaroye au Sénégal. Photo Eugénie Baccot / Divergence</p></div>
<p>&nbsp;</p>
<p>«Je traînais dans la rue, je n’avais rien à faire. Quelqu’un m’a proposé de venir aider les patients pour gagner un peu d’argent.» C’était il y a dix-huit ans. Depuis ses premières journées où il rentrait en courant chez lui «apeuré par les patients», Aliou a passé jours, nuits, fêtes religieuses et jours fériés aux côtés des patients. Il est devenu indispensable à l’unité. «On assiste les infirmiers, et les médecins. On s’occupe aussi des parents trop âgés pour gérer leur proche malade.» Ousmane Seck acquiesce. «À force, Aliou et les autres accompagnants comprennent les malades, savent comment s’occuper des plus agités. Aujourd’hui, même s’ils ne font pas partie de l’hôpital, ils sont tolérés car on ne pourrait pas fonctionner sans eux», résume le psychiatre.</p>
<p><strong>Gris-gris, médicaments et talismans</strong></p>
<p>À l’hôpital de Fann aussi, les accompagnants mercenaires se multiplient. Se payer les services de ces gardes-malades indépendants coûte cher, entre 2&nbsp;500 et 4&nbsp;000 francs CFA (6&nbsp;€) par jour. Une charge supplémentaire pour les familles qui ont déjà suivi un long parcours de soin. Car avant d’arriver à l’hôpital, les patients ont souvent consulté un guérisseur. «Pendant que vous l’auscultez, le patient a son talisman, ses infusions, ses <em>safaras</em>, ses gris-gris qu’il prendra en même temps que les médicaments que vous allez lui procurer», souligne Idrissa Ba. Mais les tradipraticiens ont des tarifs exorbitants. Pour se débarrasser d’un génie, «une maladie que le médecin ne peut pas soigner», la guérisseuse lébou Aïssatou Diaw organise des cérémonies de <em>ndoëp</em> qu’elle facture 50&nbsp;000&nbsp;francs CFA (76&nbsp;€), sans compter l’achat du mouton ou du bœuf qui sera immolé.</p>
<p><strong>Des guérisseurs tabous</strong></p>
<p>Consulter un guérisseur est une pratique qui reste cependant très ancrée dans la culture populaire. «Quand on nous amène un malade mental à l’hôpital, c’est pour qu’on le calme, relève Idrissa Ba. Car dans l’esprit des gens, le médecin, c’est celui qui soigne, le guérisseur, c’est celui qui guérit.» Une concurrence que n’apprécient pas les psychiatres mais qu’ils sont bien obligés de tolérer pour ne pas brusquer les malades. «En thérapie, on n’a pas le droit de rejeter les croyances de l’autre, ce qui est important c’est que le patient soit bien dans son délire», explique Mamadou Habib Thiam.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p></p><div id="attachment_30330" style="width: 1034px" class="wp-caption alignnone"><a href="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2019/03/eugenie-baccotdscf5726sur-une-plage-de-dakar-une-femme-collecte-des-cailloux-quelle-va-utiliser-pour-un-rituel-de-soin-e1552310298303.jpg"><img loading="lazy" decoding="async" aria-describedby="caption-attachment-30330" class="wp-image-30330 size-large" src="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2019/03/eugenie-baccotdscf5726sur-une-plage-de-dakar-une-femme-collecte-des-cailloux-quelle-va-utiliser-pour-un-rituel-de-soin-1024x683.jpg" alt width="1024" height="683"></a><p id="caption-attachment-30330" class="wp-caption-text">Sur une plage de Dakar, une femme collecte des cailloux qu’elle va utiliser dans un rituel de soins. Photo Eugénie Baccot / Divergence</p></div>
<p>&nbsp;</p>
<p>Désormais, à l’hôpital de Fann, les guérisseurs sont presque tabous. Ce rejet est assez récent, car en son temps, Henri Collomb avait établi des relations avec les plus grands tradipraticiens. Par son approche, il a permis la promotion des médecines traditionnelles au Sénégal. «Lorsqu’il a commencé à parler des guérisseurs, de leur savoir et de la collaboration possible avec les psychiatres, les gens ont arrêté de se cacher et ont osé dire “je vais voir le guérisseur”», raconte Oumou Diodo Kane, psychologue du centre de pédopsychiatrie de Fann.</p>
<p><strong>Encadrer la médecine traditionnelle</strong></p>
<p>Pour que cet élan perdure il aurait fallu encadrer légalement la médecine traditionnelle pour distinguer les guérisseurs des charlatans, comme l’ont fait plusieurs pays voisins. «C’est le cas au Burkina, au Bénin, au Mali mais aussi en Côte d’Ivoire. Tandis qu’au Sénégal, on n’y parvient toujours pas», constate Oumou Diodo Kane. Ce rejet est d’autant plus surprenant que les rares psychiatres de ces pays, aussi bien que la trentaine de psychiatres sénégalais, sont tous diplômés de la même école de Fann qui encourageait la collaboration entre guérisseurs et psychiatres.</p>
<p>«Nous sommes dans un pays moderne, donc vouloir instituer une médecine traditionnelle n’est pas aisé», reconnaît Emmanuel Bassane, pharmacien en charge de la cellule de la médecine traditionnelle à la direction générale de la santé. Quant à la collaboration entre psychiatres et guérisseurs, «il faudrait d’abord assainir le milieu de la médecine traditionnelle au niveau national», explique Alama Koundou, psychiatre de l’hôpital Kénia (voir notre <a href="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/kenia-dernier-village-psychiatrique-senegalais/">article</a> dans ce dossier) situé au sud du pays. Les apprentis guérisseurs se pressent surtout dans les banlieues des grandes villes, à l’affût d’une clientèle facile. «Aujourd’hui n’importe qui peut se réveiller un beau matin, se déclarer tradithérapeute et concocter des potions. Nous en tant que psychiatres, on ne peut pas se lancer là-dedans, ce serait la porte ouverte à toute forme de charlatanisme. Il faut d’abord vérifier l’efficacité de leurs traitements. Si ce travail était fait, la collaboration serait facile et se ferait à tête reposée.»</p>
<p><strong>Héritage en carton</strong></p>
<p>Ainsi à l’hôpital de Fann, l’héritage d’Henri Collomb se cantonne de plus en plus à des boîtes d’archives et des classeurs de notes poussiéreux, mal référencés, empilés sur les étagères, trop hautes pour être atteintes. Et pourtant, ce maigre filet de souvenirs assure à lui seul le prestige de la clinique. Faute de mieux à entendre le directeur de la clinique Moussa Diop, encombré de ces vieilleries. «Nous n’osons pas… nous n’avons pas le droit non plus…» hésite-t-il avant de lâcher&nbsp;: «Pour déplacer un concept, il faut en proposer un autre. Nous n’avons pas trouvé.» L’une de ses collègues est plus catégorique. «Les gens viennent toujours d’Europe pour voir Henri Collomb, mais désormais, c’est nous qui avons pris la relève.» Dans un sourire amer, elle finit par lâcher. «Vous venez voir quelqu’un qui n’est plus là.»</p>
<p>&nbsp;</p>
<p></p><div id="attachment_30303" style="width: 1034px" class="wp-caption alignnone"><a href="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2019/03/eugenie-baccotdscf6239hopital-de-fann-dakar--archives-de-la-bibliotheque-e1552302062974.jpg"><img loading="lazy" decoding="async" aria-describedby="caption-attachment-30303" class="wp-image-30303 size-large" src="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2019/03/eugenie-baccotdscf6239hopital-de-fann-dakar--archives-de-la-bibliotheque-1024x683.jpg" alt width="1024" height="683"></a><p id="caption-attachment-30303" class="wp-caption-text">Archives de la bibliothèque de l’hôpital de Fann, Dakar. Photo Eugénie Baccot / Divergence</p></div>
<p>&nbsp;</p>
<blockquote class="ensavoirplus"><p>Ce projet a été financé avec l’aide du Centre européen du journalisme (EJC) via son&nbsp;<a href="https://health-fr.journalismgrants.org/">programme de bourse dédié à la santé mondiale</a>.</p></blockquote>
<div class="qnimate-post-series-post-content">
<div>Cet article fait partie du dossier <a href="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/post-series/ethnopsychiatrie-au-senegal/">Ethnopsychiatrie au Sénégal</a>.</div>
</div><p>The post <a href="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/henri-collomb-le-fantome-de-lhopital/">Henri Collomb, le fantôme de l’hôpital</a> first appeared on <a href="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science">L'Actualité Nouvelle-Aquitaine — science et culture, innovation</a>.</p>]]></content:encoded>
					
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			</item>
		<item>
		<title>Psychiatres progressistes ou colons curieux&#160;?</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Elsa Dorey]]></dc:creator>
		<pubDate>Mon, 11 Mar 2019 10:27:48 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Société]]></category>
		<guid isPermaLink="false">https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/?p=30286</guid>

					<description><![CDATA[<p>Entretien avec deux collaborateurs d’Henri Collomb qui ont partagé son quotidien au Sénégal dans les années 1960</p>
<p>The post <a href="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/psychiatres-progressistes-ou-colons-curieux/">Psychiatres progressistes ou colons curieux ?</a> first appeared on <a href="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science">L'Actualité Nouvelle-Aquitaine — science et culture, innovation</a>.</p>]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<p><strong>Par Elsa Dorey et Klervi Le Cozic<br>
Photos Eugénie Baccot<br>
</strong></p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Entretien avec Paul Martino et Andreas Zempleni. Le médecin bordelais et l’ethnologue italien, désormais tous deux retraités, ont été parmi les plus proches collaborateurs d’Henri Collomb à la clinique Moussa Diop de l’hôpital de Fann, à Dakar. Ils ont partagé son quotidien au Sénégal dans les années 1960.</p>
<p><strong>&nbsp;</strong></p>
<p><strong>L’Actualité. — Qu’avez-vous retenu de votre collaboration avec Henri Collomb ?</strong></p>
<p><strong>Paul Martino.&nbsp;</strong>— C’était un séjour très enrichissant parce qu’à la clinique psychiatrique de Fann, plus qu’ailleurs, nous n’étions pas obnubilés par les symptômes. Au Sénégal, les troubles mentaux n’étaient pas les mêmes qu’en France. Faute de pouvoir se référer aux classifications cloisonnantes de maladies mentales, on cherchait à savoir ce qu’il y avait derrière ces troubles. Par exemple, on allait voir s’il n’y avait pas eu un conflit dans la famille, ou un problème au niveau du respect des esprits et des rituels. C’était redonner sa juste part à la vie psychique du sujet, c’est-à-dire reconnaître à chacun son histoire.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p><strong>Henri Collomb est parti du Sénégal en 1978, comment s’est faite la succession ?</strong></p>
<p>PM. — Quand Collomb est mort en 1979, certains ont dit que les <em>rabs</em> (les esprits) avaient dû intervenir là-dedans tellement on lui reprochait d’être parti. Et en même temps, dès qu’il est parti, tout ça a été mis de côté. Cela voulait dire aussi qu’on avait peut-être mis les pieds où il ne fallait pas, qu’on s’y était perdu, qu’on avait été trop investigateurs. D’une certaine manière, on s’est mêlé d’une façon tellement intense de leur histoire avec nos recherches sur la représentation de la folie au Sénégal que cela devait certainement déranger.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p></p><div id="attachment_30306" style="width: 1034px" class="wp-caption alignnone"><a href="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2019/03/eugenie-baccotdscf6694hopital-de-kenia-casamance--pharmacie-e1552302344977.jpg"><img loading="lazy" decoding="async" aria-describedby="caption-attachment-30306" class="wp-image-30306 size-large" src="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2019/03/eugenie-baccotdscf6694hopital-de-kenia-casamance--pharmacie-1024x683.jpg" alt width="1024" height="683"></a><p id="caption-attachment-30306" class="wp-caption-text">La pharmacie du centre psychiatrique de Kénia. Après le départ d’Henri Collomb, la plupart des psychiatres se sont tournés vers une approche plus médicamenteuse. Photo Eugénie Baccot / Divergence</p></div>
<p>&nbsp;</p>
<p><strong>Les psychiatres sénégalais qui ont pris sa suite avaient-ils peur de déranger à leur tour ? </strong></p>
<p><strong>Andreas Zempleni.</strong> — C’est une des racines de la résistance à ce type d’ethnopsychiatrie. Un Sénégalais – qu’il soit médecin ou pas – ne se sent pas autorisé à bricoler de la même manière dans ces affaires-là. Pour les psychiatres du pays, s’occuper de maladies liées à la magie, à la sorcellerie, aux esprits ancestraux de la famille ne signifie pas du tout la même chose que pour un étranger. Parce qu’ils sont personnellement impliqués, alors qu’un Blanc ne sera pas touché.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p><strong>Avez-vous ressenti cette gêne sur place ?</strong></p>
<p>AZ. — Les psychiatres n’aimaient pas trop en parler, parce qu’ils pouvaient être personnellement impliqués. Au Sénégal, n’importe qui, n’importe quand, peut avoir un problème de magie. Le sentiment d’être attaqué par son voisin, par sa co-épouse, par son collègue au travail. C’est très banal, cela fait partie de la vie quotidienne d’un psychiatre comme de n’importe qui.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p><strong>Quelle était l’incidence sur le travail des psychiatres ?</strong></p>
<p>PM. — Il y a vraiment des codes que nous nous permettions de transgresser par notre position… et notre pouvoir en quelque sorte. À une femme enceinte par exemple, il ne fallait jamais poser de questions directement sur sa grossesse. Cela voulait dire «mon bébé l’intéresse, il ou elle va le manger». Alors que le <em>toubab</em> (le Blanc), lui, pouvait se le permettre. De par notre différence, notre parole n’était pas perçue comme dangereuse au sein de la communauté.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p><strong>À vous entendre, Collomb partait avec un avantage ?</strong></p>
<p>AZ. — Premièrement Henri Collomb était français et blanc, comme la plupart des membres son équipe. N’oublions pas que c’était l’époque coloniale.</p>
<p>PM. — C’était un type très charismatique, donc c’était difficile de prendre sa succession pour un Sénégalais encore plus que pour un Blanc. Et puis pour l’anecdote, il avait son avion personnel et pouvait se déplacer partout. On a pu reprocher à Collomb d’être trop proche du pouvoir. Mais il s’est entouré de gens de toutes les disciplines qui étaient susceptibles de permettre ce travail de recherche. Certes, il était respecté par ces gens-là mais cela n’avait aucune incidence sur son travail : il était conscient de ce qu’il pouvait faire mais aussi de ses limites.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p><strong>Les psychiatres sénégalais disent que les méthodes d’Henri Collomb ne correspondent plus à la société sénégalaise d’aujourd’hui, qu’en pensez-vous ?</strong></p>
<p>PM. — En fait, dès qu’il est parti, ils sont revenus à la psychiatrie française avec les médicaments. Pour certains, rester enfermé dans les méthodes d’Henri Collomb était contraire à la modernité.</p>
<p>AZ. — Mais dans le fond, les médicaments, les nouvelles techniques, c’était souvent une justification pour ne pas parler d’autre chose.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p><strong>Êtes-vous retournés à la clinique Moussa Diop récemment ?</strong></p>
<p>PM. — Quand je suis revenu en 2016, les murs du service de psychiatrie des femmes n’avaient pas été repeints depuis mon départ, c’était dans un état minable. Cela m’a fichu un coup quand même.</p>
<p></p><div id="attachment_30340" style="width: 1034px" class="wp-caption alignnone"><a href="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2019/03/eugenie-baccotdscf6249hopital-de-fann-dakar-e1552313424318.jpg"><img loading="lazy" decoding="async" aria-describedby="caption-attachment-30340" class="wp-image-30340 size-large" src="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2019/03/eugenie-baccotdscf6249hopital-de-fann-dakar-1024x683.jpg" alt width="1024" height="683"></a><p id="caption-attachment-30340" class="wp-caption-text">Dans l’enceinte de l’hôpital de Fann, Dakar. Photo Eugénie Baccot / Divergence</p></div>
<blockquote class="ensavoirplus"><p>Ce projet a été financé avec l’aide du Centre européen du journalisme (EJC) via son&nbsp;<a href="https://health-fr.journalismgrants.org/">programme de bourse dédié à la santé mondiale</a>.</p></blockquote>
<div class="qnimate-post-series-post-content">
<div>Cet article fait partie du dossier <a href="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/post-series/ethnopsychiatrie-au-senegal/">Ethnopsychiatrie au Sénégal</a>.</div>
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		<item>
		<title>Kénia, dernier village psychiatrique sénégalais</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Elsa Dorey]]></dc:creator>
		<pubDate>Mon, 11 Mar 2019 10:18:38 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Société]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Dernier vestige de l’œuvre d’Henri Collomb, la structure a gardé l’esprit d’origine qui rapproche famille et patients.</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p><strong>Par Elsa Dorey et Klervi Le Cozic<br>
</strong><strong>Photos Eugénie Baccot</strong></p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Dernier vestige de l’œuvre d’Henri Collomb, le village psychiatrique de Kénia, en Casamance, a failli tomber dans l’oubli. Malgré un manque de moyens, il renaît peu à peu de ses cendres suite à une catastrophe meurtrière qui a frappé la région. La structure a gardé l’esprit d’origine qui rapproche famille et patients.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Il est 8h30 au centre Émile Badiane, l’hôpital psychiatrique de Kénia. Assis sous une moustiquaire devant la cabine 12, Fodé regarde passer un énorme escargot pendant que son neveu Ousmane prépare le petit déjeuner sous le soleil matinal. Dans une casserole en équilibre sur le petit réchaud, il cuisine du fondé, une spécialité sénégalaise à base de mil. L’infirmier major vient de passer pendant sa tournée de routine.</p>
<p>«Il a donné ses médicaments à mon oncle», raconte Ousmane pendant qu’il ajoute du fromage blanc, de la fleur d’oranger et de la muscade à la bouillie. Fodé complète. «Il m’a demandé si le médicament me fait trembler. Non, je ne tremble pas, mais je me sens lourd.» Oncle et neveu partagent la même chambre depuis une semaine. Si celui-ci a passé effectivement une bonne nuit, ce n’est pas le cas de son colocataire. L’oncle ronfle, mais Ousmane garde le sourire.</p>
<p>Le centre psychiatrique Émile Badiane ne ressemble pas à un hôpital mais plutôt à un village où les patients circulent librement au milieu des arbres fruitiers couverts de fruits et d’oiseaux. Chacun d’entre eux dort dans une maisonnette, accompagné par un membre de sa famille qui reste durant toute la durée de son séjour. Pour éviter de marcher dans les herbes hautes dans lesquelles grouillent des petites mouches urticantes, les chambres organisées en cercle sont reliées par des coursives qui convergent en étoile jusqu’à un kiosque central. À côté du kiosque, Nafissatou et son fils actionnent la pompe à eau. Ils font leur lessive puis l’étendent sur le fil à linge. La chaleur moite et étouffante aura tôt fait de sécher le survêtement de Yakouba avant la prochaine pluie. En ce mois d’août, la saison des moussons bat son plein dans cette région du sud du Sénégal, la Casamance.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p></p><div id="attachment_30307" style="width: 1034px" class="wp-caption alignnone"><a href="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2019/03/eugenie-baccotdscf6515hopital-de-kenia-casamance--yakouba-patient-hospitalise-et-son-aidant-familial-nafissatou-e1552302389671.jpg"><img loading="lazy" decoding="async" aria-describedby="caption-attachment-30307" class="wp-image-30307 size-large" src="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2019/03/eugenie-baccotdscf6515hopital-de-kenia-casamance--yakouba-patient-hospitalise-et-son-aidant-familial-nafissatou-1024x683.jpg" alt width="1024" height="683"></a><p id="caption-attachment-30307" class="wp-caption-text">Nafissatou est l’accompagnante de son fils Yakouba au centre psychiatrique de Kénia. Photo Eugénie Baccot / Divergence</p></div>
<p>&nbsp;</p>
<p>Le village, créé par Henri Collomb, a ouvert ses portes aux premiers patients en 1974, lorsque le premier infirmier major arrivé de Fann, Émile Badiane, y a déposé ses valises. «Comme disait le psychiatre français, la meilleure façon de prendre en charge une personne est de le faire dans son milieu socioculturel», explique Alama Koundou, actuel chef du centre psychiatrique et son unique psychiatre. Ainsi au départ, les habitants du village de Kénia recevaient les patients et leurs familles, qui pouvaient venir de très loin. «Ils les parrainaient, un peu comme des tuteurs», raconte Alama Koundou. Certains rentraient chez eux une fois guéris, d’autres restaient.</p>
<p>À l’époque, Henri Collomb avait déjà ouvert un autre village psychiatrique à Bodou, au nord du Sénégal. Celui-ci a disparu depuis, faute de moyens. Le village de Kénia a failli prendre le même chemin. En 1998, le dernier infirmier est parti à la retraite, le village s’est plongé dans une profonde léthargie tandis que les toits de paille des cases s’effritaient lentement. Mais le souvenir de ce centre continuait de faire venir des patients et leurs familles. «À l’arrivée, on leur disait qu’il n’y avait plus rien et ils étaient obligés de rentrer chez eux, souligne le chef du centre. Alors des habitants de Kénia se sont mobilisés pour que le village ne tombe pas dans l’oubli.»</p>
<p>Résultat, l’infirmier en retraite a repris du service depuis chez lui, tandis que le village s’est transformé en dépôt de médicaments que les patients passaient prendre avant de rentrer chez eux. Dans cette région, les besoins étaient nombreux. «Il y a un conflit armé qui sévit ici depuis 1982.» Alama Koundou fait référence au mouvement séparatiste de Casamance. «C’est une région meurtrie, beaucoup de gens ont souffert, certains ont été déplacés et ont tout perdu, d’autres ont été victimes de mines.»</p>
<p>Le centre a vivoté ainsi jusqu’en 2002, quand le naufrage du <em>Joola</em> a endeuillé toute la région<sup>1</sup>. Conçu pour transporter 500 passagers, le ferry qui assurait la navette entre Dakar et Ziguinchor (ville voisine de Kénia) s’est retourné le 2 septembre à 23h. Piégées à l’intérieur, 1&nbsp;863 personnes périrent, bien plus que lors du naufrage du <em>Titanic</em>. «Les familles des victimes ont eu besoin d’un accompagnement psychologique, explique Alama Koundou. Jusqu’en 2006, une équipe de psychiatres et de psychologues venait une fois par mois. Finalement, les autorités ont décidé de reconstruire le centre Émile Badiane.»</p>
<p>Depuis 2009, date de la réouverture du centre, les motos Jakarta qui livrent les repas pétaradent tous les midis devant l’entrée. Aujourd’hui, elles contournent non sans difficultés d’énormes nids de poule formés par les pluies. Patients, proches et villageois sont en train de les reboucher. Ousmane récupère le plat que lui apporte un autre oncle, pendant que Safi, la voisine de la case 11, jette un œil à Fodé resté devant sa chambre. Une vraie vie de village.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p></p><div id="attachment_30308" style="width: 1034px" class="wp-caption alignnone"><a href="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2019/03/eugenie-baccotdscf6575hopital-de-kenia-casamance--ousmane-accompagnant-familial-de-fode-e1552302674866.jpg"><img loading="lazy" decoding="async" aria-describedby="caption-attachment-30308" class="wp-image-30308 size-large" src="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2019/03/eugenie-baccotdscf6575hopital-de-kenia-casamance--ousmane-accompagnant-familial-de-fode-1024x683.jpg" alt width="1024" height="683"></a><p id="caption-attachment-30308" class="wp-caption-text">Ousmane, accompagnant, avec son oncle Fodé dans sa chambre. Photo Eugénie Baccot / Divergence</p></div>
<p>&nbsp;</p>
<p>«On ne veut pas que cet hôpital devienne un dépotoir de malades qui sont gênants à la maison», lâche Alama Koundou. Ici, le patient n’est pas admis s’il n’est pas accompagné d’un membre de sa famille. «Cela nous permet de préparer les proches aux attitudes et aux comportements qu’il faut avoir devant la maladie.» Ce principe, développé par Henri Collomb dans les hôpitaux psychiatriques, s’est perdu dans la capitale, où des accompagnants mercenaires (des garde-malades sans formation, voir notre <a href="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/henri-collomb-le-fantome-de-lhopital/">article</a> dans ce dossier) ont pris la place des proches. Le chef du centre les qualifie de «squatteurs». Le message est clair&nbsp;: à Kénia, ils ne sont pas les bienvenus. Ce séjour en famille évite également que certains proches coupent les ponts avec le malade. «Souvent, les accompagnants sont des gens qui occupent un rôle prépondérant dans la famille&nbsp;: la mère, le père, l’oncle ou la tante. Donc même si les proches ne viennent pas pour voir le malade, ils viendront pour voir ce membre de la famille.»</p>
<p>Cette présence diminue l’angoisse des patients et rapproche les individus. Pressant le pas pour rejoindre Fodé, Ousmane raconte ses échanges quotidiens avec son oncle. «Je parle beaucoup avec lui, j’essaye de comprendre et de l’aider pour qu’il retrouve la raison. Je lui demande de me raconter sa vie en Espagne, et de sa famille restée là-bas. Il commence à s’exprimer et petit à petit je vois qu’il y a un changement.» Les deux compères s’attablent par terre, faute de mieux. Le bâtiment du réfectoire, à moitié construit, est à peine visible sous les hautes herbes. Deux ans que le chantier est en cours, attendant des fonds qui tardent à venir.</p>
<p>Le repas est fini. Yakouba, un casque sur les oreilles, chante à tue-tête «<em>Weed is my best friend</em>» en parcourant de long en large la coursive menant à sa chambre. Sa mère tente de se concentrer sur sa lecture, un essai titré <em>Le retour du général Aoun à Beyrouth en 2005.</em> Il n’y a rien d’autre à lire. «C’est Cheikh, un malade en rémission, qui me l’a prêté, précise Nafissatou. Il est en train de réparer le trou que l’eau a creusé à l’entrée.» Les activités se font rares et les pensionnaires avouent s’ennuyer ferme. «Il n’y a rien à faire à part rester assis, dormir, manger, explique Mamadou, le grand frère de Cheikh. Il faudrait que les patients puissent faire du sport pour s’occuper l’esprit pour ne pas penser à leur état. Et qu’ils soient préparés à leur sortie aussi, pour que les personnes en sortant soient libres et indépendantes.»</p>
<p>Le directeur du centre psychiatrique est loin de ces préoccupations. La blouse blanche d’Alama Koundou navigue de bâtiment en bâtiment. Pour l’heure, il est en consultation avec une patiente venue de Guinée-Conakry, assisté par une infirmière peule pour la traduction. Khadija, recroquevillée sur sa chaise, rabat mécaniquement son voile lorsqu’on l’interroge sur ses épisodes de crises. Elle dit entendre la voix de quelqu’un qui récite le Coran et raconte la fatigue intense qui s’ensuit.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p></p><div id="attachment_30309" style="width: 1034px" class="wp-caption alignnone"><a href="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2019/03/eugenie-baccotdscf6738hopital-de-kenia-casamance--alama-koundou-chef-psychiatre-e1552302807168.jpg"><img loading="lazy" decoding="async" aria-describedby="caption-attachment-30309" class="wp-image-30309 size-large" src="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2019/03/eugenie-baccotdscf6738hopital-de-kenia-casamance--alama-koundou-chef-psychiatre-1024x683.jpg" alt width="1024" height="683"></a><p id="caption-attachment-30309" class="wp-caption-text">Alama Koundou, chef du centre psychiatrique de Kénia. Photo Eugénie Baccot / Divergence</p></div>
<p>&nbsp;</p>
<p>Après un quart d’heure d’échanges auxquels le frère et l’oncle de la patiente sont invités à participer, le docteur glisse quelques mots en français pour parler du traitement qui soignera les convulsions hystériques de Khadija. C’est l’infirmière qui achèvera la consultation par quelques conseils, tandis que le professeur sort, appelé pour une urgence. Au milieu de l’accueil rempli de monde, un vieil homme a la moitié du visage et du corps paralysé&nbsp;: depuis quelques mois, il ne peut plus parler et a très mal à la tête.</p>
<p>Au diable le secret médical. Le médecin interroge ses proches à voix haute, «pour bien montrer le degré d’urgence aux autres patients qui attendent leur tour». Cette fois, c’est en wolof et mandingue que l’échange se fait. Verdict&nbsp;: l’homme a visiblement fait un AVC et doit aller à l’hôpital pour des examens impossibles à réaliser ici. «Même si on ne peut rien faire de plus pour lui, il ne faut jamais renvoyer quelqu’un sans l’écouter.»</p>
<p>Pas trop longtemps quand même car devant son bureau, les sièges en plastique alignés sont encore tous occupés. En franchissant la porte de la salle de consultation, il glisse quelques consignes dans le téléphone qu’on lui tend. «Pour se préparer à l’examen, votre fille doit se laver la tête avec du savon et faire quatre tresses de chaque côté.» La file de patients est encore longue et le docteur ne peut pas compter sur l’aide d’un interne pour assurer les consultations.&nbsp;D’ordinaire envoyé chaque semestre par le CHU de Dakar, aucun étudiant n’est arrivé à Kénia depuis deux mois. «à Dakar, on m’a dit qu’il n’y avait pas suffisamment d’internes ces temps-ci», pointe Alama Koundou, le visage creusé par de larges cernes. Il faut faire sans, mais ce n’est pas nouveau&nbsp;: depuis sa fondation en 1972 et jusqu’en 2004, le village psychiatrique fonctionnait… sans psychiatre.</p>
<p>L’actuel infirmier major du centre est le bras droit de l’unique psychiatre de Kénia. Dans la cour, il est en train de charger un pick-up de matériel médical. Demain, comme chaque deuxième samedi du mois, une équipe se rendra à Kolda, à 200 kilomètres, pour assurer une journée de consultations psychiatriques et éviter la fatigue et le coût du trajet aux malades et à leurs familles. «Ceux qui viennent de Ziguinchor ont déboursé 500 francs CFA de taxi (0,75&nbsp;€) quand ça coûte 20&nbsp;000 francs CFA (30&nbsp;€) à un malade et son accompagnant pour venir en autocar depuis Kolda. Beaucoup de familles ne peuvent pas se le permettre.» Kénia est le seul centre psychiatrique de toute la Casamance et même au-delà. Certains patients viennent de Guinée-Bissau, de Gambie ou de Guinée-Conakry. Beaucoup se sont levés à l’aube pour venir et espèrent pouvoir repartir avant la nuit.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p></p><div id="attachment_30315" style="width: 1034px" class="wp-caption alignnone"><a href="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2019/03/eugenie-baccotdscf6492hopital-de-kenia-casamance-e1552304335902.jpg"><img loading="lazy" decoding="async" aria-describedby="caption-attachment-30315" class="wp-image-30315 size-large" src="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2019/03/eugenie-baccotdscf6492hopital-de-kenia-casamance-1024x683.jpg" alt width="1024" height="683"></a><p id="caption-attachment-30315" class="wp-caption-text">Le centre psychiatrique permet l’accès aux soins, y compris au médicament. Photo Eugénie Baccot / Divergence</p></div>
<p>&nbsp;</p>
<p>Seize heures, le soleil a commencé à baisser. Alama Koundou entame sa deuxième journée par l’analyse des examens du cerveau effectués le matin. Le centre possède le seul électroencéphalogramme de la région. En effet, pour assurer une rentrée d’argent, le centre a dû développer ses activités. Adossée à l’hôpital, une infirmerie permet aussi d’effectuer des vaccinations, des suivis gynécologiques, des traitements antipaludiques. Sans cela, il ne pourrait pas fonctionner. «Dans ce centre nous sommes vingt-deux en tout, soignants et personnel administratif compris», énumère le psychiatre sans quitter des yeux les lignes colorées des électroencéphalogrammes. «L’état prend en charge financièrement le salaire de trois personnes. Or trois personnes ne pourraient jamais faire fonctionner ce centre à elles toutes seules !»</p>
<p>Enfin, le professeur Koundou s’apprête à rentrer chez lui après dix heures de travail d’affilée. Il a troqué sa blouse contre un calot brodé et une tunique assortie. Avant de franchir le seuil du centre psychiatrique, il marque un arrêt au pied de l’arbre à palabres qui le borde. Ousmane y discute avec les anciens. «C’est pas facile avec mon oncle mais telle est la vie. Les plus âgés que moi me disent souvent d’y croire. Et que chaque nuit est suivie d’un matin.» Celle d’Alama Koundou pourrait être plus courte que prévue&nbsp;: il est d’astreinte pour les deux prochaines nuits. Il presse le pas sur la route cabossée, son téléphone à la main, prêt à revenir en cas de besoin.</p>
<p>&nbsp;</p>
<blockquote class="ensavoirplus"><p>Ce projet a été financé avec l’aide du Centre européen du journalisme (EJC) via son&nbsp;<a href="https://health-fr.journalismgrants.org/">programme de bourse dédié à la santé mondiale</a>.</p></blockquote>
<p>&nbsp;</p>
<blockquote><p>1. Voir la vidéo <a href="https://www.youtube.com/watch?v=rRtHMmapa7w"><em>Sénégal : le naufrage du Joola, 15 ans après, des plaies toujours à vif</em></a>, RFI, septembre 2017.</p></blockquote>
<div class="qnimate-post-series-post-content">
<div>Cet article fait partie du dossier <a href="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/post-series/ethnopsychiatrie-au-senegal/">Ethnopsychiatrie au Sénégal</a>.</div>
</div><p>The post <a href="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/kenia-dernier-village-psychiatrique-senegalais/">Kénia, dernier village psychiatrique sénégalais</a> first appeared on <a href="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science">L'Actualité Nouvelle-Aquitaine — science et culture, innovation</a>.</p>]]></content:encoded>
					
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			</item>
		<item>
		<title>Être ou ne paraître&#160;: le dilemme de Nicole Tran Ba Vang</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Elsa Dorey]]></dc:creator>
		<pubDate>Mon, 19 Nov 2018 13:50:05 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Images]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Rencontre avec une artiste qui interroge les codes de la mode, à même la peau et le vêtement, et sur papier glacé.</p>
<p>The post <a href="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/etre-ou-ne-paraitre-le-dilemme-de-nicole-tran-ba-vang/">Être ou ne paraître : le dilemme de Nicole Tran Ba Vang</a> first appeared on <a href="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science">L'Actualité Nouvelle-Aquitaine — science et culture, innovation</a>.</p>]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<p><strong>Par Elsa Dorey</strong></p>
<p>Sur la couverture, cheveux bruns en bataille, diadème en toc, épaules nues, une femme grimace. Peut-être à cause du code barre qui se promène sur son épaule, au-dessus duquel est écrit&nbsp;: «Buy me 29 € only!» <em><a href="http://www.disvoir.com/fr/fo/a/222.html">Revue</a></em> est un pastiche de magazine féminin réalisé par Nicole Tran Ba Vang, une artiste qui depuis vingt ans <em>«&nbsp;sonde les aspects du paraître&nbsp;»</em>. Les premières pages de l’œuvre sont occupées, à l’instar de véritables magazines, par une série de fausses pubs. Sur l’une d’elle, une jeune femme au fard à paupières dégoulinant et au rouge à lèvres bavant sur son menton sourit d’un air épuisé, à côté du parfum <em>J’adore</em>. Sur la page suivante, le «J’» a disparu. Seule l’injonction demeure, «adore»&nbsp;: l’absence de choix se révèle. En face du sommaire, une page de pub vacante attend son annonceur. L’unique homme des pages de publicité y tient un bout de carton sur lequel on peut lire <em>«This space for rent»</em> (espace à vendre). Il regarde ailleurs, semblant désintéressé par le sujet.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p><a href="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2018/11/etre-ou-ne-paraitre.jpeg"><img loading="lazy" decoding="async" class="alignnone size-large wp-image-29770" src="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2018/11/etre-ou-ne-paraitre-1024x663.jpeg" alt width="1024" height="663"></a></p>
<h3></h3>
<h3></h3>
<h3>Des «&nbsp;habits de nudité&nbsp;»</h3>
<p>Le reste de la revue continue d’emprunter les codes journalistiques pour brouiller les pistes. Cependant, les articles sont signés de philosophes, d’artistes ou d’écrivains, et sont illustrés par les œuvres de Nicole Tran Ba Vang. Ainsi, <em>Revue</em> est une rétrospective qui retrace deux décennies de son travail artistique. <em>«Dans un jeu de va-et-vient, je voulais renvoyer au magazine ce que je lui avais emprunté»</em>, déclare l’artiste. Car Nicole Tran Ba Vang présente ses œuvres comme des collections de vêtements. Les plus connues sont des séries de photos montrant des modèles féminins vêtus de ce qu’elle nomme des <em>«habits de nudité.»</em> Les modèles semblent revêtir leur propre peau, sous laquelle on aperçoit pourtant une seconde peau. <em>«L’identité est liée à l’apparence</em>, analyse l’artiste. <em>Le vêtement est comme un écran, donc j’ai voulu transformer le vêtement en corps. On ne sait plus si c’est le corps qui est vêtement ou si le vêtement est corps.»</em> Et on hésite&nbsp;: doit-on voir une femme habillée ou nue&nbsp;?</p>
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<p><a href="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2018/11/icone.jpeg"><img loading="lazy" decoding="async" class="alignnone size-large wp-image-29771" src="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2018/11/icone-1024x663.jpeg" alt width="1024" height="663"></a></p>
<h3></h3>
<h3></h3>
<h3>«&nbsp;Si vous étiez né dans un autre corps, vous auriez eu une autre vie&nbsp;»</h3>
<p>Avant d’être artiste et d’interroger les codes de la mode, Nicole Tran Ba Vang était styliste. «<em>Je voyageais en première classe, je descendais dans les plus beaux palaces et en plus, je gagnais beaucoup d’argent. Bref, j’étais persuadée que c’était ça, la réussite…»</em> Elle arrête ce métier à la mort de sa mère. Elle commence en 1997 à peindre de la peau sur les vêtements présentés dans les magazines de mode, <em>«pour jouer avec notre perception du nu et la valeur statutaire du vêtement.»</em> Plus tard, elle comprend qu’il y avait, en dénudant ses modèles, un geste paradoxal de recouvrement. Et que la censure du Vietnam, où toute sa famille est née, a inspiré cette démarche. <em>«Pendant des années, le contenu des magazines y était soigneusement contrôlé pour éliminer les photographies pornographiques ou jugées trop dénudées. Dans ce cas, le contrôleur recouvrait le corps en redessinant au feutre un vêtement.»</em> Mais l’inspiration est aussi familiale et la ramène à des souvenirs sombres. Dans un entretien de la revue, elle raconte qu’à la suite d’une dispute, son père jeta du vitriol à la figure de sa mère et de sa sœur. <em>«Le vitriol, la peau&nbsp;: il y a sans doute une part autobiographique dans mon travail, alors qu’à première vue, il a peut-être un côté “&nbsp;papier glacé&nbsp;”. Mais justement, je décolle le papier, et la peau…»</em></p>
<p>Ainsi, l’apparente frivolité de ces collections laissent place à des questions plus profondes. <em>«Si vous étiez né dans un autre corps, vous auriez eu une autre vie,</em> explique simplement l’artiste. <em>À ce sujet, Paul Valéry a déclaré&nbsp;: “&nbsp;Ce qu’il y a de plus profond dans l’homme, c’est la peau.&nbsp;” Donc ce n’est pas superficiel.»</em> Marie Darrieussecq, écrivaine, souligne dans <em>Revue</em> le contraste entre la frivolité du contexte et ce qui hante notre mémoire collective. <em>«Comment ne pas penser aux gants de peau humaine fabriqués par les nazis, aux abat-jours, aux reliures et autres objets monstrueux&nbsp;?»</em></p>
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<p><a href="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2018/11/revue-page_14.jpeg"><img loading="lazy" decoding="async" class="alignnone size-large wp-image-29772" src="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2018/11/revue-page_14-1024x663.jpeg" alt width="1024" height="663"></a></p>
<h3></h3>
<h3>Marie Darrieussecq&nbsp;: «On ne se brode pas tous les jours les jambes»</h3>
<p>Tout d’abord, Nicole Tran Ba Vang ne publie pas sa première collection d’habits de nudité. <em>«On voyait trop que c’était un tee-shirt repeint. Or, je voulais le maximum d’ambiguïté possible.»</em> Elle explore alors d’autres medium et fabrique des vêtements en silicone. Là encore, l’effet n’est pas assez réaliste pour l’artiste. Elle se tourne vers la retouche photo et cette fois, l’effet est au rendez-vous. Plus tard, elle entame une nouvelle collection sur le corps et le décor en utilisant la broderie. Ces photos de femmes nues dont le corps est brodé ont inspiré Marie Darrieussecq qui signe dans <em>Revue</em> une nouvelle de midinette intitulée On ne se brode pas tous les jours les jambes. Dans un monde imaginaire, les femmes muent très régulièrement. L’héroïne raconte le tabou associé à ce phénomène cyclique et naturel et les stratégies mises en place pour se débarrasser le plus vite possible des mues. Dans le même temps, se broder la peau est du meilleur goût pour les grandes occasions. L’héroïne, dont la sœur se marie, raconte les calculs qu’elle réalise pour se broder les jambes au bon moment, entre sa prochaine mue et la disparition des hématomes qui, suite à la broderie, imprègnent la peau plusieurs jours. Dans cette fiction non plus, les femmes n’échappent pas à l’adage <em>«il faut souffrir pour être belle»</em>.</p>
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<p><a href="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2018/11/oceans-nicole-tran-ba-vang_2016_2017.jpg"><img loading="lazy" decoding="async" class="alignnone size-large wp-image-29774" src="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2018/11/oceans-nicole-tran-ba-vang_2016_2017-1024x768.jpg" alt width="1024" height="768"></a></p>
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<blockquote>
<h3>La piscine de rue, cour de l’Argonne</h3>
<p>La femme s’approche d’une piscine désaffectée. Elle plonge et fait des allers-retours dans l’eau, sans jamais reprendre sa respiration. Si bien que s’installe peu à peu chez le spectateur une impression de suffocation inconsciente. À l’occasion de la première édition du Week-end d’art contemporain de Bordeaux, en septembre 2017, Nicole Tran Ba Vang a projeté <em>Océans</em> (2016–2017), une vidéo de quelques minutes tournant en boucle dans la vitrine de Metavilla, cours de l’Argonne. L’image projetée ayant envahi toute la vitrine, comme une énorme télé, les murs de la galerie sont devenus&nbsp;le bord de la piscine. <em>«Il y a là une idée d’enfermement, comme si la nageuse voulait sortir de son cadre social,</em> explique Nicole Tran Ba Vang. <em>La piscine est couverte d’algues car polluée. Ici l’étouffement est aussi lié à la pollution.»</em></p>
<p>Caroline Corbal est une artiste à l’origine de la création de Metavilla. Elle est aussi chercheuse au laboratoire de recherche en sciences de l’information et de la communication en arts de l’université Bordeaux-Montaigne (MICA). Elle voit dans cette œuvre d’autres allégories. <em>«Les gens qui passent devant cette vitrine sont plongés dans leurs pensées. Comme la femme qui nage à l’infini, on est perdu dans ses songes, dans la psyché de l’inconscient.»</em> Les passants s’arrêtent, miment parfois la nageuse s’amusent avec l’image. <em>«J’ai déjà vu cette vidéo mais je n’ai jamais su ce que c’était</em>, déclare Alain Bernardet, ancien boulanger qui habite en face de Métavilla. <em>Elle anime le quartier&nbsp;: j’ouvre les volets et c’est la télé&nbsp;!»</em></p>
<p>Dans le cadre de ses recherches, Caroline Corbal réfléchit à la place de l’art numérique dans la ville. Elle filme les réactions des passants. <em>«Quand on est dans une exposition, la réaction courante c’est “&nbsp;j’aime&nbsp;” ou “&nbsp;je n’aime pas&nbsp;”</em>, explique la chercheuse. Mais lorsque je projette une vidéo dans la vitrine de Metavilla, <em>on me demande quel est le message, à quoi ça sert. Ce ne sont pas les mêmes questions.»</em> Dans un espace où les images sont souvent des publicités pour vendre un produit, les passants s’étonnent devant ces vidéos inclassables. L’art transgresse les règles tacites de l’image de rue en s’imposant dans l’espace public sans afficher son message.</p></blockquote>
<p>&nbsp;</p>
<blockquote>
<h3>Photocall</h3>
<p>Une installation de <a href="http://www.tranbavang.com/">Nicole Tran Ba Vang</a> &amp; <a href="http://lievre.fr/">Pascal Lièvre</a> est présentée à la <a href="http://www.ruevisconti-editions.com/pages/galerie/prochainement-galerie.html">galerie Mouvements</a> à Paris du 19 au 29 novembre 2018. Toute personne qui entre dans l’exposition est invitée à poser ou à performer devant un mur recouvert de logos, selon le principe du <em>photocall</em> utilisé pour faire poser des personnalités. Sauf qu’ici les marques ne sont pas des marques de luxe mais des noms de femmes et d’hommes féministes, cisgenres, transgenres… Les photographies sont ensuite tirées et installées au fur et à mesure dans la galerie.</p>
<h3>Rêver l’obscur</h3>
<p>Sur une proposition de Nicole Tran Ba Vang, Pascal Lièvre est invité à Bordeaux par la quinzaine de l’égalité, en collaboration avec l’Espace 29. Jusqu’au 30 novembre, il présente sa vidéo <em><a href="http://lievre.fr/rever-lobscur-a-lespace-29/">Rêver l’obscur</a></em>.</p>
<p>Cette présence s’inscrit dans le cadre du colloque international <a href="http://www.u-bordeaux-montaigne.fr/fr/actualites/culture/les-cabotines-sur-le-theme-du-savoir-rire-de-l-art.html">«Le savoir-rire de l’art»</a>. Direction scientifique du colloque&nbsp;: Bernard Lafargue et Bertrand Rougé, Université de Bordeaux-Montaigne MICA &amp; Université de Pau et des pays de l’Adour. Curators des expositions Cabotines : Cécile Croce et Pierre-Antoine Irasque.</p>
<p>Nicole Tran Ba Vang participe également à l’exposition collective <i>Enveloppes charnelles</i>, à <a href="http://www.galeriemargueritemilin.com">la galerie Marguerite Milin</a>, à Paris, jusqu’au 30 novembre 2018.</p></blockquote>
<blockquote class="ensavoirplus"><p><em>REVUE, Ceci n’est pas un magazine</em>, par Nicole Tran Ba Vang, 180 p., éditions <a href="http://www.disvoir.com/">Dis Voir</a>.</p>
<p>Distribution Presses du Réel, France, artbook DAP, États-Unis, Corner House, Royaume-Uni</p>
<p>© Nicole Tran Ba Vang</p></blockquote><p>The post <a href="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/etre-ou-ne-paraitre-le-dilemme-de-nicole-tran-ba-vang/">Être ou ne paraître : le dilemme de Nicole Tran Ba Vang</a> first appeared on <a href="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science">L'Actualité Nouvelle-Aquitaine — science et culture, innovation</a>.</p>]]></content:encoded>
					
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			</item>
		<item>
		<title>Trois fromagers français, sur Lisbonne perchés</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Elsa Dorey]]></dc:creator>
		<pubDate>Wed, 19 Sep 2018 14:25:36 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Société]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Au Portugal, trois Français ont ouvert une fromagerie Maître Renard dans un quartier de Lisbonne. Ils font découvrir les fromages du Poitou, des Charentes et d'ailleurs aux riverains.</p>
<p>The post <a href="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/trois-fromagers-francais-sur-lisbonne-perches/">Trois fromagers français, sur Lisbonne perchés</a> first appeared on <a href="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science">L'Actualité Nouvelle-Aquitaine — science et culture, innovation</a>.</p>]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<p><strong>Par Elsa Dorey</strong><br>
<strong>Photos Thomas Dusseau</strong></p>
<p>&nbsp;</p>
<p>«<em>Nous cherchions une raison de rester au Portugal et de monter un projet d’entreprise autour de la nourriture.</em>» Ulysse Jasinsky, Léonie Benoist et Quentin Bouyaghi sont trois gourmets exilés au Portugal. Ils viennent d’ouvrir une petite fromagerie française… à Campo de Ourique, en plein Lisbonne. Chez Maître Renard s’invite la fine fleur des frometons, parmi lesquels une belle sélection du Poitou-Charentes, la région d’origine des trois comparses. Ici, pas question de vendre des produits bas de gamme tout droit sortis d’un supermarché français&nbsp;: le fromage artisanal au lait cru est de mise.</p>
<p></p><div id="attachment_29134" style="width: 5902px" class="wp-caption alignnone"><img loading="lazy" decoding="async" aria-describedby="caption-attachment-29134" class="wp-image-29134 size-full" src="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2018/07/td_maitrerenardlisbonne_002.jpg" alt width="5892" height="3928" srcset="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2018/07/td_maitrerenardlisbonne_002.jpg 1024w, https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2018/07/td_maitrerenardlisbonne_002-300x200.jpg 300w, https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2018/07/td_maitrerenardlisbonne_002-768x512.jpg 768w, https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2018/07/td_maitrerenardlisbonne_002-650x434.jpg 650w, https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2018/07/td_maitrerenardlisbonne_002-150x100.jpg 150w" sizes="auto, (max-width: 5892px) 100vw, 5892px"><p id="caption-attachment-29134" class="wp-caption-text">Ulysse Jasinsky, Léonie Benoist et Quentin Bouyaghi, les trois gérants français de la fromagerie Maître Renard, à Lisbonne (Portugal)</p></div>
<p>En effet, même si la France reste championne toute catégorie avec ses 1 200 variétés de fromages recensés, les Portugais ne sont pas des ingénus en la matière. Dans un pays à peine plus grand que la Nouvelle-Aquitaine, on compte une cinquantaine de variétés de fromages, souvent des pâtes molles et cuites. Néanmoins, le procédé de conception diffère sur un point&nbsp;: un fromage portugais sera souvent affiné plus longtemps qu’un fromage français, ce qui lui confère un goût piquant prononcé. «<em>En France, ces fromages sont considérés comme trop vieux ou ayant mal vieilli</em>», précise Léonie Benoist. S’ils finissent à la poubelle dans l’Hexagone, ils font le bonheur des papilles portugaises. «<em>Les gens ont l’habitude d’un fromage prononcé et fort. Donc ils ne sont pas effrayés d’essayer des fromages de caractère, au contraire</em>», se réjouit-elle. D’ailleurs, lorsqu’ils ont ouvert la fromagerie en septembre 2017, le succès ne se fait pas attendre. Les trois jeunes ont mis quatre mois à repeindre les murs de la boutique, poser le mur en pin gascon, installer les étals, passer les premières commandes. Intrigués, les riverains passaient devant la boutique, tendait l’oreille, regardaient ce qui s’y tramait. «<em>Le premier soir, un jeudi, on a ouvert le rideau vers 17 heures</em>, raconte Ulysse Jasinsky<em>. On a eu des clients non-stop dans la boutique. Le lundi, on a fermé&nbsp;: on avait tout vendu, le frigo était vide. Nous étions en rupture de stock&nbsp;!</em>»</p>
<p><strong>&nbsp;</strong></p>
<h3><strong>«Notre produit phare, c’est le mothais sur feuille»</strong></h3>
<p>Pour beaucoup de leurs clients, le fromage français n’est pas une découverte. «<em>Il y a une grande communauté portugaise en France</em>, explique Quentin Bouyaghi. <em>Beaucoup de gens s’y sont rendus dans les années 1970</em>, <em>et ils reviennent passer leur retraite au Portugal. Ils connaissent très bien les fromages français et sont contents d’en trouver dans cette boutique.</em>» Si l’indétrônable camembert a bien sûr sa place sur l’étalage à côté du saint-nectaire, du comté, de la mimolette et du chabichou du Poitou, les entrepreneurs consacrent la moitié de leurs rayonnages à des spécialités françaises confidentielles, afin de surprendre leurs clients. «<em>Notre produit phare, c’est le mothais sur feuille</em>, s’enthousiasme Ulysse. <em>Il y en a partout sur les marchés de Poitiers et environs, mais au-delà, les Français ne connaissent pas trop</em>.» Ce qui plaît aux clients chez ce chèvre rond, c’est sans conteste la feuille de platane ou mieux, de châtaignier qui l’entoure. «<em>En automne, les Portugais célèbrent plein de fêtes, dont la fête de la châtaigne. Ce fromage s’inscrit dans le thème</em>», glisse Léonie.</p>
<p>Débusquer des fromages rares est ainsi devenu leur passe-temps favori. Parfois, ce sont les clients eux-mêmes qui les aiguillent. C’est ainsi qu’ils ont testé la boulette d’Avesnes. Ces expérimentations ne sont pas toujours convaincantes. «<em>Nous avons testé le gaperon à la demande d’un fidèle client portugais qui a vécu en France</em>, se lance Ulysse, pendant que Léonie sort un vieux magazine et tourne rapidement les pages jaunies à la recherche d’une photo dudit gaperon. <em>Sur dix Français, il y en a peut-être deux qui connaissent. C’est un fromage au lait cru de vache, avec de l’ail et du poivre à l’intérieur.» </em>Mais ce produit, trop confidentiel, n’a pas fait l’unanimité.<em> «Le client était content, il a quasiment tout acheté. Mais on ne pouvait pas continuer de commander un fromage pour lui tout seul&nbsp;!</em>»</p>
<p></p><div id="attachment_29135" style="width: 5734px" class="wp-caption alignnone"><img loading="lazy" decoding="async" aria-describedby="caption-attachment-29135" class="size-full wp-image-29135" src="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2018/07/td_maitrerenardlisbonne_008.jpg" alt width="5724" height="3816" srcset="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2018/07/td_maitrerenardlisbonne_008.jpg 1024w, https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2018/07/td_maitrerenardlisbonne_008-300x200.jpg 300w, https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2018/07/td_maitrerenardlisbonne_008-768x512.jpg 768w, https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2018/07/td_maitrerenardlisbonne_008-650x434.jpg 650w, https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2018/07/td_maitrerenardlisbonne_008-150x100.jpg 150w" sizes="auto, (max-width: 5724px) 100vw, 5724px"><p id="caption-attachment-29135" class="wp-caption-text">Ulysse Jasinsky, l’un des trois gérants de la fromagerie Maître Renard, à Lisbonne.</p></div>
<p>À côté des fromages, toute une gamme de produits sont proposés pour accompagner la dégustation&nbsp;: pineau des Charentes, huiles de l’huilerie de Neuville-de-Poitou, miel de Châtellerault, bière artisanale poitevine des Pirates du Clain, foie gras de la maison Mitteault. Quentin Bouyaghi les ramène lorsqu’il rentre en France, toutes les six semaines. Autre source d’approvisionnement, un grossiste de Rungis travaillant avec plusieurs coopératives de producteurs artisanaux. Un partenaire précieux, qui accepte de livrer les produits jusqu’à la pointe de l’Europe.</p>
<p>&nbsp;</p>
<h3><strong>Détours par la Chine, le Monténégro et les gorges du Tarn</strong></h3>
<p>Avant de créer leur commerce, les trois jeunes ont beaucoup voyagé. Ulysse Jasinsky a quitté Poitiers pour poursuivre ses études à Shenzhen, en Chine. Quentin Bouyaghi, qui fut à ses heures perdues bénévole pendant dix ans au festival de Confolens, sa ville d’origine, est devenu préparateur méthode à Dassault, au Monténégro puis au Portugal. «<em>J’ai fait découvrir des produits de France à mes collègues. Ils n’avaient jamais mangé de camembert au four et ils m’ont immédiatement demandé où ils pourraient s’en procurer.</em>» Quant à Léonie Benoist, originaire de Lavausseau, entre Latillé et Vouillé dans la Vienne, elle a vécu à Shanghai. Mais avant de s’envoler loin de France, elle a passé quelques étés à jouer les Heidi chez sa tante, fromagère. «<em>Elle est productrice de fromage de chèvre du côté de Florac, dans les gorges du Tarn. Elle a trente chèvres qu’elle emmène deux fois par jour dans les montagnes, et elle les traite à la main. J’ai appris avec elle à faire du fromage.</em>»</p>
<p>&nbsp;</p>
<h3><strong>À la rencontre des petits producteurs</strong></h3>
<p>Ces expériences ont sûrement guidé leur choix. Car pour les trois Picto-Charentais, proposer des fromages de leur région ne relève pas uniquement du chauvinisme. «<em>On ne propose pas plus de fromage de Poitou-Charentes… mais on les vend mieux</em>, assure Quentin Bouyaghi. <em>Parce qu’on les connaît, et parce que cela nous fait plaisir de les vendre.</em>» Sans compter qu’encouragés par des clients connaisseurs, ils n’ont pas tout de suite éliminé la possibilité de vendre aussi des fromages portugais. Quentin Bouyaghi raconte les excursions dans la campagne portugaise pour y trouver les petits producteurs. «<em>C’était l’aventure</em>, se souvient-il. <em>Nous allions chercher ces spécialités sur conseils de nos clients. Sauf que, lorsqu’ils revenaient dans le magasin, ils n’achetaient pas les fromages portugais, ils venaient pour le fromage français&nbsp;!</em>»</p>
<p>Comme dans la fable qui a inspiré le nom de leur enseigne, ils déclarent alors <em>qu’on ne les y prendrait plus</em>&nbsp;: les trois entrepreneurs rayent définitivement les fromages portugais de leur carte, conscients que «<em>du fromage portugais, il y en a partout dans le quartier</em>». Ils explorent à présent leurs spécialités autrement. «<em>Nous proposons nos propres créations»</em>, souligne Léonie. Ainsi les truffes du Périgord enrobées dans du mascarpone garnissent les coulommiers à point. D’autres fromages se retrouvent farcis de mendiants ou d’une salade coriandre-menthe. À Noël, le summum du métissage gastronomique fut atteint. «<em>Nous avons fait mariner de la fourme d’Ambert – un fromage auvergnat très fort – dans de la ginga, la liqueur de cerise portugaise très sucrée», </em>détaille Léonie. Elle rit en ajoutant&nbsp;:<em> «Les Portugais se demandaient comment c’est possible de faire ça&nbsp;!</em>» Eh bien… nous aussi&nbsp;!</p>
<p>&nbsp;</p>
<h3><strong>«Bonjour Maître»</strong></h3>
<p><em>«Maître Corbeau, sur un arbre perché, tenait dans son bec un fromage…</em>» De nombreux clients ont appris le français à l’école à travers les fables de La Fontaine et comprennent que le nom de la fromagerie s’y réfère. «<em>Les Portugais âgés entrent dans la boutique et nous récitent la fable en français</em>», relate Ulysse Jasinsky, impressionné. Parfois même, ils gratifient le vendeur d’un «<em>Bonjour Maître</em>». «<em>C’est mignon de voir que les gens sont sensibles au nom et à l’image de marque de la boutique</em>», s’émeut-il. Un clin d’œil que les clients apprécient, d’autant plus que le corbeau est l’animal qui orne l’emblème de Lisbonne. Dans la boutique, de petites figurines de renard trônent à côté de leur «proie». Conscients d’avoir trouvé une niche, les trois entrepreneurs tiennent à préserver leur marché et rester <em>le phénix des hôtes de ces bois</em>. Ou en tout cas, du quartier.</p><p>The post <a href="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/trois-fromagers-francais-sur-lisbonne-perches/">Trois fromagers français, sur Lisbonne perchés</a> first appeared on <a href="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science">L'Actualité Nouvelle-Aquitaine — science et culture, innovation</a>.</p>]]></content:encoded>
					
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		<title>Bain glacé avec les Ours Blancs</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Elsa Dorey]]></dc:creator>
		<pubDate>Wed, 28 Feb 2018 13:39:00 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Bibliodiversité]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>À Biarritz, les Ours Blancs se baignent par tous les temps dans l’océan, avec des effets positifs sur leur santé. L’ouvrage que l’association a publié y consacre tout une partie. J’ai testé. Immersion glacée dans un monde de baigneurs euphoriques.</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p><strong>Par Elsa Dorey</strong></p>
<p>Hilare, elle plaque sa main glacée et ruisselante sur ma joue. <em>«&nbsp;Voilà ce qui t’attend.&nbsp;»</em> Armelle porte un bonnet de bain rouge caractéristique des Ours Blancs de Biarritz. Elle et deux autres Ourses sortent de leur baignade quotidienne à la plage du Port-Vieux. Elles me dévisagent, ouvertement moqueuses, avant de s’engouffrer en gloussant dans le vestiaire. L’association des Ours Blancs a publié un livre qui retrace quatre-vingt-huit ans de bains journaliers dans cette baie de l’Atlantique. Des bains que les membres de l’association apprécient quel que soit l’état de l’océan et surtout l’hiver, lorsque personne d’autre n’oserait mettre un orteil dans l’eau. Des bains qui ont forgé leur légende. Fanfaronne, j’avais décidé pour l’occasion de venir faire trempette avec eux en plein mois de décembre. Mais là, debout sur cette plage en maillot de bain, les pieds enfoncés dans ce qui tient plus de la glace pilée que du sable, ma tête brûlée refroidit à vue d’œil.</p>
<h3>Se déshydrater dans l’eau froide</h3>
<p>Jean-Bernard Colas me tire de la rêverie. <em>«&nbsp;Il est 11 h, il fait 4 °C, l’eau est à 14 °C&nbsp;»</em>, déclare-t-il en regardant sa montre. Cheveux Blancs, yeux bleus et barbe savamment taillée, le vice-président de l’association a le look d’un vieux pêcheur. Médecin gynécologue à la retraite, il a coécrit un chapitre du livre, consacré à l’effet bénéfique des baignades glacées sur la santé. Il avance vers le rivage et je le suis, résignée. Mes pieds étant déjà congelés, je me console en pensant que par contraste, l’eau va presque me sembler chaude. J’ai tort. <em>«&nbsp;Vous allez sûrement avoir la respiration coupée&nbsp;»</em>, prévient mon guide qui a déjà de l’eau jusqu’à mi-cuisse. Ce phénomène en accompagne un second. <em>« Au contact du froid, le corps ramène le sang vers les organes vitaux pour maintenir l’énergie, et il resserre les vaisseaux pour éviter les déperditions de chaleur en périphérie du corps.&nbsp;»</em> Il ajoute, attendant patiemment que je le rejoigne&nbsp;: <em>«&nbsp;Cela implique une augmentation de la pression, avec une conséquence insolite : on urine beaucoup plus dans l’eau froide pour compenser l’augmentation de la pression des vaisseaux. Contrairement à une idée reçue, on peut rapidement se déshydrater dans l’eau glacée&nbsp;!&nbsp;»</em></p>
<h3>Je n’irai pas jusqu’en Bretagne</h3>
<p>J’écoute d’une oreille. Concentrée sur le filet de volonté qu’il me reste, je m’enfonce dans l’eau, pas après pas, et j’entame spontanément une nage frénétique dans l’espoir de me réchauffer un peu. Erreur, là encore. <em>«&nbsp;La perte de chaleur est vingt-cinq fois plus rapide dans l’eau que dans l’air, me glisse le médecin retraité, et ce phénomène est encore multiplié par dix si l’eau circule sur le corps, comme quand on nage vite.&nbsp;»</em> Il ajoute que nager fait affluer le sang dans les muscles et accélère son refroidissement par le contact de l’eau sur la peau.<em> «&nbsp;Donc si on a très froid, mieux vaut ralentir, sortir le plus possible la tête de l’eau et l’exposer au soleil s’il y en a.&nbsp;Celle-ci fonctionne comme un chauffage central&nbsp;car elle est hypervascularisée »</em>, précise le médecin. Me voici donc à contrôler chaque mouvement pour les caler sur la brasse modérée et régulière de mon voisin. Imperturbable, il se lance dans une visite guidée du site qu’il a lui-même délimité en plusieurs bassins de nage. <em>«&nbsp;Jusqu’au plongeoir, j’appelle ce petit bain le “Rika Zaraï”, en référence à cette chanteuse qui préconisait les bains de siège. Même lorsque la mer est démontée, on peut s’y baigner. »</em> Viennent ensuite les limites des piliers menant au rocher de la Vierge. <em>«&nbsp;C’est une baignade bénie&nbsp;»</em>, lance Jean-Bernard Colas avec une pointe de malice. Les courageux vont jusqu’à la pantoufle, un rocher situé près de la Vierge, voire <em>«&nbsp;jusqu’en Bretagne&nbsp;»</em>, nom d’un autre rocher immergé. Arrivés au Boucalot, ils auront nagé 800 mètres aller-retour, encore plus s’ils vont jusqu’au rocher du Canon.</p>
<p></p><div id="attachment_26584" style="width: 1034px" class="wp-caption alignnone"><a href="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2018/02/ours_blancs_ecume.jpg"><img loading="lazy" decoding="async" aria-describedby="caption-attachment-26584" class="size-large wp-image-26584" src="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2018/02/ours_blancs_ecume-1024x681.jpg" alt width="1024" height="681"></a><p id="caption-attachment-26584" class="wp-caption-text">Reconnaissable à son bonnet rouge, cet Ours Blanc ne se laisse pas impressionner par cette mer d’écume. Photo Laurence Gallien.</p></div>
<h3>L’homme grenouille triche</h3>
<p>Les Ours Blancs se regroupent par clans&nbsp;: le clan de dix heures, le clan de onze heures, celui du premier dimanche du mois… Même si certains viennent pour nager, <em>«&nbsp;ce n’est pas un club de sportifs&nbsp;»</em>, tient à souligner le vice-président. Ce serait plutôt, selon sa propre expression, <em>«&nbsp;le dernier salon où l’on cause&nbsp;»</em>, en référence aux discussions pointues qui naissent souvent entre les baigneurs. Port-Vieux n’est pas une plage privée, il est donc possible de venir nager sans faire partie de la tribu des Ours. Alors qu’est-ce qui explique leur succès&nbsp;? Peut-être pour l’émulation, la convivialité, le plaisir d’appartenir à un groupe, comme le mettent en avant les membres. Peut-être aussi un certain élitisme, qui crée l’envie chez les non membres. Éloignés du rivage, nous apercevons un bonnet de bain à lunettes foncer droit sur nous, entourés de deux bras nageant le crawl. <em>«&nbsp;Salut&nbsp;»</em>, lance mon accompagnateur. Le nageur lui répond puis s’éloigne sans tarder en fendant les vagues dans un mouvement régulier. L’homme grenouille, comme l’appelle Jean-Bernard Colas en référence à la combinaison qu’il porte, a demandé plusieurs fois la permission d’entrer dans l’association. Les Ours Blancs ont refusé, à cause de sa combinaison justement, qui permet au nageur de grappiller quelques degrés dans l’eau. <em>«&nbsp;Il triche&nbsp;»</em>, tranche le vice-président avec le plus grand sérieux. Les Ours Blancs sont un peu sauvages. Les chanceux qui ont l’autorisation de mettre une patte dans le club doivent d’ailleurs faire leur preuve avant d’être intronisés. <em>«&nbsp;Les nouveaux nous rejoignent souvent en été, parce que c’est très facile d’être Ours Blanc au mois de juin. Donc pour intégrer le club, il faut passer le premier hiver. »</em> À l’entrée du vestiaire, un agenda trône, dans lequel les Oursons doivent inscrire leur jour de baignade. Au bout d’un an, s’ils sont venus assez régulièrement, une dizaine d’Oursons reçoivent alors la cocarde bleue brodée d’un ours blanc, prouvant qu’ils en sont vraiment.</p>
<p></p><div id="attachment_26585" style="width: 1034px" class="wp-caption alignnone"><a href="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2018/02/ours_blancs_neige.jpg"><img loading="lazy" decoding="async" aria-describedby="caption-attachment-26585" class="size-large wp-image-26585" src="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2018/02/ours_blancs_neige-1024x768.jpg" alt width="1024" height="768"></a><p id="caption-attachment-26585" class="wp-caption-text">Les Ours Blancs se baignent par tout temps, y compris lorsqu’il neige. Photo Claude Thétaz.</p></div>
<h3>À 14 °C, on reste 14 minutes dans l’eau</h3>
<p>Les Ours Blancs sont très fiers de ces bains extrêmes et préfèrent largement se baigner l’hiver. <em>«&nbsp;En 2011,</em> témoigne une Ourse dans l’ouvrage, <em>nous nous sommes baignés deux fois sous la neige. Nous n’arrivions pas à nous quitter tellement c’était extraordinaire. Un bain ouaté, sans bruit, comme si nous étions dans ces boîtes à souvenirs dans lesquelles la neige tombe quand on les secoue.&nbsp;»</em> Aujourd’hui, il ne neige pas, mais l’eau glacée a fini par m’envelopper comme une couverture. Un coup d’œil à sa montre et mon guide estime qu’il est temps de rentrer. <em>«&nbsp;Il faut connaître ses limites et s’écouter. Par sécurité, les Ours se sont fixés une règle&nbsp;: la durée du bain ne doit pas dépasser, en minutes, le nombre de degrés de l’eau. 14 °C&nbsp;: 14 minutes de bain. On peut la transgresser et rester plus longtemps, mais il est alors plus difficile de se réchauffer et on a des coups de fatigue dans l’après-midi.&nbsp;»</em> Dommage, je commençais enfin à m’y habituer… mais Jean-Bernard Colas est inflexible. <em>«&nbsp;Lorsque la température du corps baisse trop, on est pris d’un sentiment euphorique. Il faut s’en méfier et sortir immédiatement dans ce cas.&nbsp;»</em></p>
<h3>Ça va mais j’ai froid</h3>
<p>Le retour me semble plus long que l’aller. Exit le sentiment de bien-être, en retrouvant la glace pilée de la plage, je ne pense plus qu’à prendre une douche chaude. Dans le vestiaire, accueillie par les bravos des autres membres comme un sprinter en fin de course, je me contente d’un expéditif <em>«&nbsp;ça-va-mais‑j’ai-froid&nbsp;»</em>, les dents serrées et les bras recroquevillés, avant de disparaître dans une cabine. Sous la douche, surprise&nbsp;: impossible de déterminer si l’eau est chaude ou froide. Mes récepteurs nerveux sont tout engourdis. J’attends leur réveil en écoutant le chant basque qu’a entamé un Ours – forcément euphorique – à plein poumon. Mes pieds&nbsp;ont une couleur étrange&nbsp;: beaucoup trop rouge au niveau des chevilles, blanc carrelage à la naissance des orteils et jusqu’au bout des ongles. Mes vaisseaux sont encore bien contractés par le froid. Je les passe sous le sèche-cheveux pendant que Jean-Bernard, qui force la voix pour couvrir le bruit, m’explique ce qui se passe dans mes doigts de pieds. <em>«&nbsp;Lorsqu’on réchauffe les extrémités des membres, par de l’eau ou de l’air chaud, on dilate les vaisseaux et le sang retourne abondamment en périphérie du corps. Mais la pression du sang redescend en contrepartie.&nbsp;»</em></p>
<h3>Se réchauffer de l’intérieur</h3>
<p>Dans un cas d’hypothermie, ces réflexes sont ainsi déconseillés. <em>«&nbsp;Il faut réchauffer les gens de l’intérieur plutôt que de l’extérieur,</em> précise le médecin. <em>Dans les services de réanimation, on les perfuse avec du sérum chaud.&nbsp;»</em> Nous avons quitté le vestiaire pour aller s’installer 10 mètres plus loin, au QG des Ours, le café Miguel. Liant le geste à la parole, mon guide commande deux jus de citron chauds et sucrés. Je sirote le mien en tremblant comme une feuille. <em>«&nbsp;C’est une bonne chose de greloter</em>, me rassure-t-il, <em>car on fabrique du chaud grâce aux contractions musculaires. Cependant, le frisson consomme beaucoup d’énergie, il faut compenser cette déperdition calorique en mangeant du sucre rapidement.&nbsp;»</em> Rejoint par les autres membres, nous commandons un plat du jour, tandis qu’on me raconte la genèse de ce livre, qui a débuté, comme tout le reste chez les Ours Blancs, par une vague.</p>
<p></p><div id="attachment_26586" style="width: 1034px" class="wp-caption alignnone"><a href="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2018/02/ours_blancs_plage_port-vieux.jpg"><img loading="lazy" decoding="async" aria-describedby="caption-attachment-26586" class="size-large wp-image-26586" src="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2018/02/ours_blancs_plage_port-vieux-1024x768.jpg" alt width="1024" height="768"></a><p id="caption-attachment-26586" class="wp-caption-text">En hiver, les Ours Blancs sont souvent les seuls baigneurs sur la plage du Port-vieux. Photo Claude Nori.</p></div>
<h3>Pas de rhume en hiver chez les Ours</h3>
<p><em>«&nbsp;C’était une vague scélérate, si puissante qu’elle est entrée dans le local des Ours et a détruit une grande partie des archives&nbsp;»</em>, se souvient Philippe Mahou, l’Ours assis en face de moi. Les membres de l’association décident alors d’écrire un livre avec les documents sauvés. On y lit qu’en 1929, lors de la création de l’association, les médecins ont eu des réactions très négatives, pariant que les nageurs allaient attraper froid.&nbsp;Mais au contraire, les bains provoquent le renforcement des défenses immunitaires, stimulées quotidiennement par l’agression du froid. Pas de rhume en hiver chez les Ours. Beaucoup de personnes âgées, dont le doyen de 87 ans, témoignent également des effets antalgiques du froid sur leurs douleurs articulaires. Sans compter l’effet bénéfique sur le système cardiovasculaire. <em>«&nbsp;Les variations de température entrainent une modification du calibre des artères qui sont ainsi entretenues »</em>, précise Jean-Bernard.</p>
<h3>La cocarde des Ours Blancs</h3>
<p>Le docteur Affre expliquait cependant dès 1845 que pour ressentir les effets de ces bains froids, <em>«&nbsp;l’action du temps est indispensable et l’on se ferait une illusion si l’on espérait obtenir d’un séjour fugitif des effets durables.&nbsp;»</em> Il faudra donc que je revienne… Les effets de ces bains hivernaux réguliers sont décrits dans l’ouvrage : les nageurs se sentent plus vigoureux, plus énergiques, plus actifs, plus vifs, moins tendus et moins fatigués. La décharge d’endorphines accompagnant le bain, qui entraîne le sentiment d’euphorie évoqué par Jean-Bernard, n’y est pas pour rien. Très vite, l’activité devient addictive. <em>«&nbsp;L’été,</em> décrit Philippe Mahou, <em>on se baigne longtemps, on fait de grands tours, bref, on attend que la température baisse pour ressentir ce bien-être.&nbsp;»</em> Cette addiction a également été identifiée par le docteur Guillaume Barucq dans l’ouvrage. Ours lui-même, il mène actuellement une étude épidémiologique prospective sur les effets des bains de mer sur la santé. <em>«&nbsp;Le sevrage peut s’avérer douloureux pour certains qui se déclarent d’humeur triste stressés, irritables ou ralentis quand ils ne peuvent pas se baigner pendant plusieurs jours&nbsp;»</em>, déclare-t-il. Le repas touchant à sa fin, Jean-Bernard s’assure une dernière fois que je suis bien réchauffée. Il épingle sur mon sac la fameuse cocarde des Ours Blancs, réservée aux membres confirmés. Me voilà bien fière… Même si je sais, au fond, que c’est un peu de la triche.</p>
<p><a href="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2018/02/ours_blancs_couverture.jpg"><img loading="lazy" decoding="async" class="alignnone size-full wp-image-26587" src="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2018/02/ours_blancs_couverture.jpg" alt width="594" height="715" srcset="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2018/02/ours_blancs_couverture.jpg 594w, https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2018/02/ours_blancs_couverture-249x300.jpg 249w, https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2018/02/ours_blancs_couverture-150x181.jpg 150w" sizes="auto, (max-width: 594px) 100vw, 594px"></a></p>
<p><em>Les Ours Blancs de Biarritz, Nager toute l’année dans l’océan</em>, <a href="http://www.editions-contrejour.com/project/ours-Blancs-de-biarritz/">éditions Contrejour</a> (31 rue Lavigerie, 64200 Biarritz), 112 p. 30 €</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p><p>The post <a href="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/bain-glace-ours-blancs/">Bain glacé avec les Ours Blancs</a> first appeared on <a href="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science">L'Actualité Nouvelle-Aquitaine — science et culture, innovation</a>.</p>]]></content:encoded>
					
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		<title>Carte blanche, rouge à lèvres et bleu de travail</title>
		<link>https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/carte-blanche-rouge-a-levres-et-bleu-de-travail/?utm_source=rss&#038;utm_medium=rss&#038;utm_campaign=carte-blanche-rouge-a-levres-et-bleu-de-travail</link>
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		<dc:creator><![CDATA[Elsa Dorey]]></dc:creator>
		<pubDate>Thu, 30 Nov 2017 09:10:38 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Images]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Qu’elles soient argument marketing, porteuse de valeurs ou question de point de vue, les couleurs racontent notre société.</p>
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										<content:encoded><![CDATA[<p><strong>Par Elsa Dorey</strong></p>
<p>Accrochés aux murs de la cellule, une multitude de baisers. Certains proviennent de lèvres célèbres, comme celles de Catherine Deneuve. D’autres ont été fraîchement déposés par les nombreux visiteurs sur de petites cartes blanches. Ici, on embrasse d’un coup d’œil les efforts déployés par l’industrie cosmétique pour renouveler sans cesse son nuancier de rouge à lèvres. Jusqu’au 3 décembre, l’ancienne prison municipale qui jouxte l’hôtel Lalande accueille l’exposition <em>Oh Couleurs&nbsp;!</em>, créée par le musée des arts décoratifs et du design de Bordeaux. Chaque cellule mise en scène par le designer Pierre Charpin est l’occasion de raconter les couleurs, à travers leur perception, les valeurs qu’elles inspirent, leur intérêt marketing ou encore leur origine. Le tout dans une économie de mots&nbsp;: les objets se suffisent souvent à eux-mêmes.</p>
<p>Cette cellule par exemple exhibe toutes sortes de boîtes en plastique. Dans son laboratoire des couleurs à Joué-les-Tours, Tupperware a suivi et créé les tendances de nos cuisines depuis sa création en 1946. La première gamme était couleur pastel, en hommage aux orchidées présentes dans la région d’implantation de la société. Puis, marron, jaunes ou orange, les boîtes suivent la mode des années 1960 et 1970. Dans les années 1980, c’est au tour des noirs, des bleus foncés et des rouges bordeaux d’être à l’honneur car Tupperware veut séduire une clientèle plus masculine. À cette période, Tupperware lance le bleu turquoise associé encore aujourd’hui à la congélation. Alors qu’on se questionne à propos des effets du plastique sur la santé dans les années 1990, la baisse des ventes oblige la marque à revenir sur des gammes qui ont bien marché, comme le pastel, et à introduire des plastiques translucides censés rassurer le consommateur.</p>
<p></p><div id="attachment_25721" style="width: 693px" class="wp-caption alignnone"><a href="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2017/11/tupperware.jpg"><img loading="lazy" decoding="async" aria-describedby="caption-attachment-25721" class="size-large wp-image-25721" src="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2017/11/tupperware-683x1024.jpg" alt width="683" height="1024"></a><p id="caption-attachment-25721" class="wp-caption-text">Tupperware, des années 1940 à aujourd’hui.<br>Madd Bordeaux – J.C. Garcia.</p></div>
<h3>Bleu du Barry, noir Médicis</h3>
<p>Une autre cellule transporte le visiteur dans l’industrie automobile. Paule Marrot, décoratrice et dessinatrice de tissus bordelaise exerçant à Paris, avait déjà révolutionné la décoration d’intérieur en 1932. Dans les années 1950, depuis sa fenêtre, elle observe les couleurs beiges, grises ou noires des 4 CV, et les trouve bien tristes. Assez en tout cas pour contacter le PDG de la Régie Renault, Pierre Lefaucheux. Celui-ci lui répond que <em>«&nbsp;la solution pour avoir des teintes de carrosseries à son goût serait qu’elle veuille bien concevoir les couleurs des automobiles pour la Régie&nbsp;»</em>. Dans un univers très masculin, la voilà qui s’attelle à diversifier la gamme de couleurs des carrosseries et des intérieurs de la prochaine voiture de Renault, la Dauphine. Les tissus pied de poule des sièges sont inspirés des tailleurs des dames de l’époque. C’est elle aussi qui introduit la couleur différente du toit et du reste de la carrosserie. Dans les prémices de la télévision couleur, les seules publicités de voitures qui seront en couleur avec des produits colorés, seront encore celles de la Dauphine. La voix off y vantera les nuances bleu du Barry, rouge corail, noir Médicis, ou encore jaune parchemin de sa carrosserie, ces noms exotiques sûrement tout droit sortis de l’imagination de Paule Marrot. Un avant-gardisme que Renault réitère dans les années 1990 avec les couleurs fluo de la Twingo. Il fallait oser&nbsp;!</p>
<p></p><div id="attachment_25723" style="width: 1034px" class="wp-caption alignnone"><a href="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2017/11/boro-yogi.jpg"><img loading="lazy" decoding="async" aria-describedby="caption-attachment-25723" class="size-large wp-image-25723" src="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2017/11/boro-yogi-1024x682.jpg" alt width="1024" height="682"></a><p id="caption-attachment-25723" class="wp-caption-text">Boro, détail Yogi, couverture en forme de kimono, fin du XIX<sup>e</sup> siècle – début du XX<sup>e</sup> siècle.<br>Madd Bordeaux – J.C. Garcia.</p></div>
<h3>À chaque poste, sa couleur&nbsp;!</h3>
<p>Loin d’être simplement un instrument marketing, la couleur peut être vectrice de messages. La boîte aux lettres de La Poste est jaune depuis les années 1960 pour sa visibilité. Intériorisée par les Français, cette couleur est automatiquement associée aux courriers qu’on envoie. <em>«&nbsp;Récemment, une boîte aux lettres grise a été posée à l’entrée d’un bureau de poste de Bordeaux, raconte la médiatrice culturelle. Personne n’y postait son courrier : tout le monde passait devant, entrait dans l’agence et demandait où était la boîte aux lettres.&nbsp;»</em></p>
<p>Autre contexte, dans le bruit assourdissant des machines, les ouvriers de chantier se reconnaissent car chaque couleur de casque correspond à un corps de métier. Le chef de chantier est coiffé d’un casque blanc, le maçon est en jaune et l’électricien en bleu. Ce même bleu qui donne son nom au bleu de travail. Aux États-Unis aussi, le jean bleu était à l’origine un vêtement d’ouvrier. Mais pourquoi travailler en bleu&nbsp;? <em>«&nbsp;C’est une couleur sur laquelle les tâches se voient peu »</em>, révèle la médiatrice. À l’autre bout du monde, les paysans japonais avaient fait le même constat&nbsp;: leurs Boro, ces magnifiques haillons rapiécés dont quelques-uns sont présentés dans l’exposition étaient teints grâce à la fleur jaune d’indigo.<em> «&nbsp;Lorsqu’on sort le tissu d’une infusion de ces fleurs jaunes, c’est un peu magique&nbsp;: en réaction avec l’air, il bleuit. »</em></p>
<p></p><div id="attachment_25725" style="width: 1034px" class="wp-caption alignnone"><a href="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2017/11/irisation.jpg"><img loading="lazy" decoding="async" aria-describedby="caption-attachment-25725" class="size-large wp-image-25725" src="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/wp-content/uploads/2017/11/irisation-1024x713.jpg" alt width="1024" height="713"></a><p id="caption-attachment-25725" class="wp-caption-text">Irisation, lorsque la couleur est structurelle.<br>Madd Bordeaux – M. Delanne et J.C. Garcia.</p></div>
<h3>La structure, créatrice de couleurs</h3>
<p>La couleur ne vient pas toujours des molécules colorées, naturelles ou synthétiques, qu’on incorpore au matériau. Elle peut aussi découler de la surface de l’objet, dont la structure, en «&nbsp;fractionnant&nbsp;» la lumière blanche, fait apparaître toutes les nuances qu’elle contient, à la manière d’une goutte d’eau qui donne naissance à l’arc en ciel. Dans l’espace central du bâtiment, témoignant de cette irisation, une robe de Paco Rabanne en capsules de bouteilles, un paon empaillé, de superbes ailes de papillons et une paire de chaussures chatoient sans l’aide d’aucun pigment. <em>« Regardez cette robe monsieur, je suis sûre que de là où vous êtes, vous n’y voyez pas les mêmes nuances vertes que moi.&nbsp;»</em> En effet, l’homme distingue plutôt des nuances roses. Mais si la perception de la couleur est ici une question de point de vue, au sens littéral, c’est aussi une affaire de culture. Au Groenland, pays très enneigé, la langue inuit distingue plus d’une cinquantaine de nuances au blanc. Belle performance.</p><p>The post <a href="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/carte-blanche-rouge-a-levres-et-bleu-de-travail/">Carte blanche, rouge à lèvres et bleu de travail</a> first appeared on <a href="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science">L'Actualité Nouvelle-Aquitaine — science et culture, innovation</a>.</p>]]></content:encoded>
					
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		<title>Noëlline Castagnez – François Mitterrand ou le mystère de Solutré</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Elsa Dorey]]></dc:creator>
		<pubDate>Wed, 21 Jun 2017 14:30:42 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[Société]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Noëlline Castagnez, historienne à l’université d’Orléans et spécialiste de l’histoire du Parti socialiste, revient sur l'ascension de Solutré par Mitterrand.</p>
<p>The post <a href="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/noelline-castagnez-francois-mitterrand-ou-le-mystere-de-solutre/">Noëlline Castagnez – François Mitterrand ou le mystère de Solutré</a> first appeared on <a href="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science">L'Actualité Nouvelle-Aquitaine — science et culture, innovation</a>.</p>]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<p class="p1"><strong>Par Elsa Dorey</strong></p>
<p class="p1">Pendant cinquante ans, François Mitterrand a enfilé chaque année ses chaussures de randonnée, sa casquette et son bâton de marche pour s’en aller gravir avec ses proches la roche de Solutré. <i>«</i>&nbsp;<i>Sans rien laisser au hasard&nbsp;»</i>, comme il aimait le dire, il a su distiller la bonne dose de mystère pour transformer une agréable promenade familiale en symbole mitterrandien.</p>
<p class="p1">À la tribune du <a href="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/post-series/francois-mitterrand-et-les-territoires/">colloque de l’université de Poitiers</a> sur François Mitterrand et les territoires organisé à l’Espace Mendès France&nbsp;fin mars 2017, Noëlline Castagnez, historienne à l’université d’Orléans et spécialiste de l’histoire du Parti socialiste, plante le décor<i>. «</i>&nbsp;<i>La roche de</i> <i>Solutré est un superbe escarpement calcaire au profil de sphinx situé</i> <i>au sud de la Bourgogne</i>. <i>Elle surplombe de 484 mètres le vignoble de Pouilly et la vallée de la Saône. » </i>À l’instar de tout personnage politique, François Mitterrand tirait une légitimité de son ancrage territorial. Mais Solutré n’est pas située sur sa terre d’élection, <a href="https://actualite.nouvelle-aquitaine.science/jean-vigreux-du-centre-droit-a-la-rose/">la Nièvre</a>. Alors pourquoi venir chaque année à cet endroit précis&nbsp;?</p>
<h3 class="p1">Le serment de Solutré</h3>
<p class="p1">Le rituel de Solutré est resté dans l’ombre jusqu’en 1981. En cherchant bien, l’historienne a déniché une mention de cette escapade annuelle en juin 1973 dans <i>L’Unité</i>, l’hebdomadaire du Parti socialiste dont François Mitterrand était à cette époque le premier secrétaire. <i>«&nbsp;Je reste longtemps à contempler ce spectacle auquel je me suis abonné il y a vingt-huit ans&nbsp;»</i>, confie-t-il. Mais il ne dit mot sur les raisons de sa présence.</p>
<p class="p1">Même retenue sur TF1 en 1976&nbsp;: <i>«</i>&nbsp;<i>Cela fait trente ans que j’ai rendez-vous avec ce paysage, je n’y ai jamais manqué depuis 1946. C’est l’histoire d’une vie</i>.&nbsp;<i>»</i> Cette histoire, il commence à la raconter aux médias en 1981. Car le 7 juin de cette année-là, Mitterrand n’est plus un simple promeneur. Radios, télés et journaux se bousculent pour rendre compte de la première ascension médiatisée du Président de la République. Au journal télévisé de TF1, Bruno Masure rattache la roche de Solutré au passé résistant de François Mitterrand, en expliquant qu’elle est située <i>«</i>&nbsp;<i>près de Cluny, où il s’était réfugié après sa troisième évasion</i>&nbsp;<i>»</i>. En 1940 en effet, François Mitterrand est fait prisonnier par les Allemands et s’évadera un an après. Il faudra se contenter de cette allusion.</p>
<p class="p1">Enfin l’année suivante, Roger Gouze, beau-frère de François Mitterrand, dévoile dans <i>Les Miroirs parallèles</i> la symbolique de cette balade annuelle. Il y raconte que pendant la Seconde Guerre mondiale, ses parents avaient hébergé de nombreux résistants comme Henri Frenay, Berty Albrecht et Morland – le pseudonyme de François Mitterrand. C’est d’ailleurs ainsi que celui-ci aurait rencontré Danielle Gouze, la sœur de Roger Gouze, avec qui il se mariera par la suite. En avril 1946, ils se retrouvent dans la maison familiale à Cluny et ils entreprennent l’ascension de l’escarpement calcaire. Roger Gouze déclare&nbsp;: <i>«</i>&nbsp;<i>Nous y fîmes ce que nous nommons aujourd’hui avec un humour attendri “le Serment de Solutré” selon lequel nous nous retrouverions, les trois enfants Gouze, leurs alliés et leurs amis, tous les ans à Pâques. Nous n’y avons jamais failli.&nbsp;»</i></p>
<p><iframe loading="lazy" src="https://player.ina.fr/player/embed/I05007944/1/1b0bd203fbcd702f9bc9b10ac3d0fc21/620/349/0" width="620" height="349" frameborder="0" marginwidth="0" marginheight="0" scrolling="no"></iframe></p>
<div class="notice__headings">
<h6 class="h2--title">&nbsp;30 septembre 1976, 02min 48s, François Mitterrand explique les raisons qui l’amènent à faire chaque année une escalade de la Roche de Solutré.</h6>
<h3 class="p1">&nbsp;Un passé recomposé</h3>
<p class="p1">Chaque année, les journalistes utilisèrent les mêmes formules, déformant au passage la réalité : <i>«</i>&nbsp;<i>fidèle à une promesse faite à des amis sous la Résistance</i>&nbsp;<i>»</i>, <i>«</i>&nbsp;<i>un vœu qu’il avait fait pendant l’Occupation&nbsp;»</i>… Selon Noëlline Castagnez, cette erreur n’est pas due au hasard. «&nbsp;<i>Au lendemain de la guerre, François Mitterrand veut éviter que la mémoire de la Résistance soit monopolisée par les communistes et les gaullistes.&nbsp;» </i>Elle rappelle également que François Mitterrand doit faire oublier son ralliement à Vichy qui lui valut d’être décoré en 1943 de la francisque, une marque spéciale d’estime du maréchal Pétain. En effet, le futur chef de l’État travailla pendant l’année 1942 à la Légion française des combattants et des volontaires de la révolution nationale, puis au Commissariat au reclassement des prisonniers de guerre, avant de démissionner et de rejoindre la Résistance.</p>
<p class="p1">Pourtant, lorsque l’affaire Bousquet éclate, François Mitterrand ne jouera pas la carte Solutré pour se défendre. <i>«</i>&nbsp;<i>Le message de Solutré est complexe, et sa principale portée symbolique était sans doute ailleurs&nbsp;», </i>avance Noëlline Castagnez<i>. </i>Il déclarait vouloir <i>«</i>&nbsp;<i>donner au temps sa densité&nbsp;»</i> en y allant. <i>«</i>&nbsp;<i>De là, expliquait-il, j’aperçois mieux ce qui va, ce qui vient et surtout ce qui ne bouge pas</i>.&nbsp;<i>»</i> D’ailleurs, le 23 mai 1983 au journal télé Midi 2, le journaliste Pierre Allain assure que <i>«</i>&nbsp;<i>c’est un Président au-dessus de la mêlée et serein qui s’est présenté aux journalistes&nbsp;».</i> Il souligne la <i>«</i>&nbsp;<i>force tranquille&nbsp;»</i> incarnée par le Président. <i>«</i>&nbsp;<i>Il voulait montrer que la simplicité faite homme</i> <i>»</i>, décrypte Noëlline Castagnez.</p>
<p><iframe loading="lazy" src="https://player.ina.fr/player/embed/CAC89052241/1/1b0bd203fbcd702f9bc9b10ac3d0fc21/620/349/0" width="620" height="349" frameborder="0" marginwidth="0" marginheight="0" scrolling="no"></iframe></p>
<h6 class="h2--title">&nbsp;14 mai 1989, 01min 53s, Confidences et conférence de presse de François Mitterrand lors de l’ascension de la Roche de Solutré.</h6>
<h3 class="p1">Des références bibliques et mythologiques</h3>
<p class="p1">Peu à peu, cette ascension devient une signature Mitterrand et lui permet de personnaliser le parti et le pouvoir. Il se mue en véritable rite présidentiel. <i>«</i>&nbsp;<i>La périodicité annuelle, la date religieuse, sa stricte observance, le serment en 1946, la présence des “fidèles”, tous ces éléments expliquent qu’une fois rendu public, le rituel soit qualifié invariablement par les médias de pèlerinage</i>&nbsp;<i>»</i>, souligne l’historienne.</p>
<p class="p1">Sans compter que la forme de la roche de Solutré elle-même fut comparée à celle du sphinx. <i>«</i>&nbsp;<i>Voulue ou non, la référence au mythe grec du monstre poseur d’énigmes indéchiffrables résonne étrangement avec la personnalité secrète de Mitterrand&nbsp;»</i>, ajoute-t-elle. Le sociologue Denis Fleurdorge ira même jusqu’à parler d’une <i>«</i>&nbsp;<i>hiérophanie républicaine</i><i> </i><i>»</i> car ce lieu que l’on gravit permet au président de s’exhiber, de faire des annonces et des confidences aux auditeurs, puis de disparaître, telle une apparition sacrée (<i>Lorsque le président paraît</i>, Imago, 2012). Les conférences de presse <i>«</i>&nbsp;<i>improvisées</i>&nbsp;<i>»</i> sont d’ailleurs qualifiées par certains <i>«</i>&nbsp;<i>d’oracles&nbsp;»</i>. Et puis il y a la date,<i> </i>Pâques, et ensuite la Pentecôte. <i>«</i>&nbsp;<i>Choisir ce jour-là pour converser avec les journalistes n’est certainement pas sans signification&nbsp;»</i>, souligne l’historienne.</p>
<p><iframe loading="lazy" src="https://player.ina.fr/player/embed/CAB90021651/1/1b0bd203fbcd702f9bc9b10ac3d0fc21/620/349/0" width="620" height="349" frameborder="0" marginwidth="0" marginheight="0" scrolling="no"></iframe></p>
<h6 class="h2--title">&nbsp;03 juin 1990, 02min 28s, le pèlerinage et la promesse faite à la Roche de Solutré.</h6>
<h3 class="p1">Une simple promenade familiale</h3>
<p class="p1">Venu témoigner pendant le colloque, Gilbert Mitterrand, le fils cadet de l’ancien président, n’a pas vécu les choses ainsi. <i>«</i>&nbsp;<i>L’origine de Solutré est uniquement familiale.&nbsp;Il n’y a pas du tout de recherche de résistancialisation.</i> <i>»</i> Lors de la Seconde Guerre mondiale, les parents de Danielle Gouze, enseignants à Villefranche-sur-Saône, à côté de Lyon, sont révoqués de leurs fonctions pour avoir refusé de donner les noms des enfants et professeurs juifs. Ils se réfugient à Cluny, y passent la guerre et hébergent effectivement des résistants. Présent chaque année aux côtés de son père, Gilbert Mitterrand explique que Roger Gouze était un littéraire. François Mitterrand et lui échangeaient beaucoup sur le sujet.<i> «&nbsp;Mon oncle lui a fait découvrir mètre par mètre le pays de Lamartine&nbsp;: le château de Saint-Point, les sentiers lamartiniens, les châteaux où il avait une maîtresse…</i>&nbsp; <i>Cette balade se terminait par la roche de Solutré.</i> <i>»</i></p>
<p class="p1">Gilbert Mitterrand met en garde l’auditoire contre <i>«</i>&nbsp;<i>les explications anachroniques d’évènements</i> <i>qui n’étaient pas dans ce jus-là avant que les communicants s’en emparent</i>&nbsp;<i>»</i> et revient sur le choix de la date. «&nbsp;<i>Pourquoi la Pentecôte&nbsp;? Parce qu’il fallait bien que les enfants soient en vacances&nbsp;! À Noël, il fait froid, en été, chacun part dans son coin. À la Toussaint, il fait mauvais, donc ce rendez-vous tombait forcément au printemps. À Pâques, il pleuvait tout le temps. Donc un jour, on a décidé de se retrouver à la Pentecôte.&nbsp;» </i>Les autres interprétations sur le changement de date et ce pèlerinage <i>«</i> <i>n’ont rien à voir, d’ailleurs le mot est mal choisi&nbsp;»</i>, tranche-t-il. <i>«</i>&nbsp;<i>François Mitterrand était partout, c’était un nomade. Quand est-ce qu’il avait le temps de retrouver sa famille ou ses amis&nbsp;? Et comment était-il sûr que nous étions disponibles&nbsp;? Nous avions des rendez-vous fixes auxquels nous nous engagions à être fidèles.&nbsp;»</i></p>
<h3 class="p1">Overdose médiatique</h3>
<p class="p1">Mais effectuer l’ascension avec un Président de la République peut être pesant pour sa famille. <i>«</i>&nbsp;<i>Faites un jour la roche de Solutré. Là-haut, il ne faut pas trop se bousculer et regarder où on met les pieds. Avec une forêt de journalistes, c’est dangereux.&nbsp;»</i> Les amis de toujours – Georges Beauchamp, Patrice Pelat, Georges Dayan, Roger Hanin – font régulièrement partie de la troupe de marcheurs, ainsi que des politiques – Marie-Thérèse Eyquem, Charles Hernu, Georges Fillioud, Joseph Franceschi, Jack Lang – et même son chauffeur, Pierre Tourlier.</p>
<p class="p1">C’était une grande faveur de la part de Mitterrand de faire partie de son cercle restreint de Solutré.&nbsp;Dans <i>Conduite à gauche.</i> <i>Mémoires du chauffeur de François Mitterrand </i>(Denoël, 2000), Pierre Tourlier raconte&nbsp;: <i>«</i>&nbsp;<i>Je me souviens qu’au creux de la vague, dans les années 1970, nous étions fort peu nombreux, seuls huit ou neuf fidèles. Puis quand est venu le temps des conquêtes et des victoires, sont arrivés derrière Mitterrand les nouveaux amis, les courtisans et les quémandeurs en tout genre.</i>&nbsp;<i>»</i> Le fils de François Mitterrand se souvient de cette époque avec un peu d’amertume. <i>«</i>&nbsp;<i>Quand il y a des caméras, il y a toujours des gens qui aiment être devant et la famille disparaissait, reléguée derrière</i>.&nbsp;<i>»</i> D’ailleurs, Gilbert Mitterrand faisait l’ascension une heure avant en famille.<i> «&nbsp;Parce qu’on en avait marre de ce cirque. C’était dénaturé. Lui ne pouvait pas y échapper et le regrettait.&nbsp;</i>»</p>
<p class="p1">Malgré tout, pendant dix ans, les journalistes sont les bienvenus. Mais en 1991, François Mitterrand prétexte d’éviter des manifestants hostiles au tracé du TGV et joue à cache-cache&nbsp;avec les journalistes. Il gravit la roche le lundi aux aurores. <i>«</i> <i>Il commençait à ne pas savoir s’il allait pouvoir la monter et voulait s’épargner un malaise en direct</i>, concède Gilbert Mitterrand. <i>Peut-être aussi que la </i>vox familia<i> avait fini par lui faire comprendre qu’on regrettait le temps d’avant. Comme il ne savait pas ce qu’il en serait du temps d’après, il a peut-être voulu revenir à l’esprit de cette balade</i>.&nbsp;<i>»</i></p>
<p>&nbsp; <iframe loading="lazy" src="https://player.ina.fr/player/embed/CAB95033816/1/1b0bd203fbcd702f9bc9b10ac3d0fc21/620/349/0" width="620" height="349" frameborder="0" marginwidth="0" marginheight="0" scrolling="no"></iframe></p>
<h6 class="h2--title">&nbsp;04 juin 1995, 01min 50s, 50<sup>e</sup> ascension de la Roche de Solutré par François Mitterrand.</h6>
<h3 class="p1">Lieu de “culte” posthume</h3>
<p class="p1">François Mitterrand est opéré de son cancer de la prostate en 1992. La famille décide de contourner la presse en escaladant la roche de Vergisson, située juste à côté. <i>«</i>&nbsp;<i>Ce n’était pas très respectueux des médias, </i>en rigole encore Gilbert Mitterrand, <i>ils attendaient tous en haut de la roche de Solutré et ils étaient furieux</i>.&nbsp;<i>»</i> Il se cachera ainsi des médias jusqu’en 1994. L’année suivante, lors de son dernier rendez-vous avec la roche, il ne fait que quelques pas. <span class="Apple-converted-space">&nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp;</span></p>
<p class="p1">Le site de Solutré, dont la notoriété a grandi à chaque visite du président, recevait 12 000 visiteurs par an en 2000. Il fut labellisé grand site de France en 2013 de manière à le protéger de la surfréquentation touristique. C’est maintenant un lieu de mémoire et de culte posthume. Beaucoup d’admirateurs et de militants viennent faire la balade et dépose des fleurs au sommet. Gilbert Mitterrand revient tous les ans avec son cousin Michel Gouze et leurs descendants. «&nbsp;<i>Cela fait soixante-dix ans que ça dure</i>.&nbsp;<i>»</i> Ironie de l’histoire, ils y ont même retrouvé <i>«</i>&nbsp;<i>certains</i> <i>de ces journalistes si envahissants à l’époque qui reviennent faire à leur tour cette promenade. Ils ont dû découvrir les charmes et la beauté de cette évasion.&nbsp;»</i></p>
</div>
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