Kénia, dernier village psychiatrique sénégalais

L'entrée du centre Émile Badiane, village psychiatrique de Kénia en Casamance. Photo Eugénie Baccot / Divergence

Par Elsa Dorey et Klervi Le Cozic
Photos Eugénie Baccot

 

Dernier vestige de l’œuvre d’Henri Collomb, le village psychiatrique de Kénia, en Casamance, a failli tomber dans l’oubli. Malgré un manque de moyens, il renaît peu à peu de ses cendres suite à une catastrophe meurtrière qui a frappé la région. La structure a gardé l’esprit d’origine qui rapproche famille et patients.

 

Il est 8h30 au centre Émile Badiane, l’hôpital psychiatrique de Kénia. Assis sous une moustiquaire devant la cabine 12, Fodé regarde passer un énorme escargot pendant que son neveu Ousmane prépare le petit déjeuner sous le soleil matinal. Dans une casserole en équilibre sur le petit réchaud, il cuisine du fondé, une spécialité sénégalaise à base de mil. L’infirmier major vient de passer pendant sa tournée de routine.

«Il a donné ses médicaments à mon oncle», raconte Ousmane pendant qu’il ajoute du fromage blanc, de la fleur d’oranger et de la muscade à la bouillie. Fodé complète. «Il m’a demandé si le médicament me fait trembler. Non, je ne tremble pas, mais je me sens lourd.» Oncle et neveu partagent la même chambre depuis une semaine. Si celui-ci a passé effectivement une bonne nuit, ce n’est pas le cas de son colocataire. L’oncle ronfle, mais Ousmane garde le sourire.

Le centre psychiatrique Émile Badiane ne ressemble pas à un hôpital mais plutôt à un village où les patients circulent librement au milieu des arbres fruitiers couverts de fruits et d’oiseaux. Chacun d’entre eux dort dans une maisonnette, accompagné par un membre de sa famille qui reste durant toute la durée de son séjour. Pour éviter de marcher dans les herbes hautes dans lesquelles grouillent des petites mouches urticantes, les chambres organisées en cercle sont reliées par des coursives qui convergent en étoile jusqu’à un kiosque central. À côté du kiosque, Nafissatou et son fils actionnent la pompe à eau. Ils font leur lessive puis l’étendent sur le fil à linge. La chaleur moite et étouffante aura tôt fait de sécher le survêtement de Yakouba avant la prochaine pluie. En ce mois d’août, la saison des moussons bat son plein dans cette région du sud du Sénégal, la Casamance.

 

Nafissatou est l’accompagnante de son fils Yakouba au centre psychiatrique de Kénia. Photo Eugénie Baccot / Divergence

 

Le village, créé par Henri Collomb, a ouvert ses portes aux premiers patients en 1974, lorsque le premier infirmier major arrivé de Fann, Émile Badiane, y a déposé ses valises. «Comme disait le psychiatre français, la meilleure façon de prendre en charge une personne est de le faire dans son milieu socioculturel», explique Alama Koundou, actuel chef du centre psychiatrique et son unique psychiatre. Ainsi au départ, les habitants du village de Kénia recevaient les patients et leurs familles, qui pouvaient venir de très loin. «Ils les parrainaient, un peu comme des tuteurs», raconte Alama Koundou. Certains rentraient chez eux une fois guéris, d’autres restaient.

À l’époque, Henri Collomb avait déjà ouvert un autre village psychiatrique à Bodou, au nord du Sénégal. Celui-ci a disparu depuis, faute de moyens. Le village de Kénia a failli prendre le même chemin. En 1998, le dernier infirmier est parti à la retraite, le village s’est plongé dans une profonde léthargie tandis que les toits de paille des cases s’effritaient lentement. Mais le souvenir de ce centre continuait de faire venir des patients et leurs familles. «À l’arrivée, on leur disait qu’il n’y avait plus rien et ils étaient obligés de rentrer chez eux, souligne le chef du centre. Alors des habitants de Kénia se sont mobilisés pour que le village ne tombe pas dans l’oubli.»

Résultat, l’infirmier en retraite a repris du service depuis chez lui, tandis que le village s’est transformé en dépôt de médicaments que les patients passaient prendre avant de rentrer chez eux. Dans cette région, les besoins étaient nombreux. «Il y a un conflit armé qui sévit ici depuis 1982.» Alama Koundou fait référence au mouvement séparatiste de Casamance. «C’est une région meurtrie, beaucoup de gens ont souffert, certains ont été déplacés et ont tout perdu, d’autres ont été victimes de mines.»

Le centre a vivoté ainsi jusqu’en 2002, quand le naufrage du Joola a endeuillé toute la région1. Conçu pour transporter 500 passagers, le ferry qui assurait la navette entre Dakar et Ziguinchor (ville voisine de Kénia) s’est retourné le 2 septembre à 23h. Piégées à l’intérieur, 1 863 personnes périrent, bien plus que lors du naufrage du Titanic. «Les familles des victimes ont eu besoin d’un accompagnement psychologique, explique Alama Koundou. Jusqu’en 2006, une équipe de psychiatres et de psychologues venait une fois par mois. Finalement, les autorités ont décidé de reconstruire le centre Émile Badiane.»

Depuis 2009, date de la réouverture du centre, les motos Jakarta qui livrent les repas pétaradent tous les midis devant l’entrée. Aujourd’hui, elles contournent non sans difficultés d’énormes nids de poule formés par les pluies. Patients, proches et villageois sont en train de les reboucher. Ousmane récupère le plat que lui apporte un autre oncle, pendant que Safi, la voisine de la case 11, jette un œil à Fodé resté devant sa chambre. Une vraie vie de village.

 

Ousmane, accompagnant, avec son oncle Fodé dans sa chambre. Photo Eugénie Baccot / Divergence

 

«On ne veut pas que cet hôpital devienne un dépotoir de malades qui sont gênants à la maison», lâche Alama Koundou. Ici, le patient n’est pas admis s’il n’est pas accompagné d’un membre de sa famille. «Cela nous permet de préparer les proches aux attitudes et aux comportements qu’il faut avoir devant la maladie.» Ce principe, développé par Henri Collomb dans les hôpitaux psychiatriques, s’est perdu dans la capitale, où des accompagnants mercenaires (des garde-malades sans formation, voir notre article dans ce dossier) ont pris la place des proches. Le chef du centre les qualifie de «squatteurs». Le message est clair : à Kénia, ils ne sont pas les bienvenus. Ce séjour en famille évite également que certains proches coupent les ponts avec le malade. «Souvent, les accompagnants sont des gens qui occupent un rôle prépondérant dans la famille : la mère, le père, l’oncle ou la tante. Donc même si les proches ne viennent pas pour voir le malade, ils viendront pour voir ce membre de la famille.»

Cette présence diminue l’angoisse des patients et rapproche les individus. Pressant le pas pour rejoindre Fodé, Ousmane raconte ses échanges quotidiens avec son oncle. «Je parle beaucoup avec lui, j’essaye de comprendre et de l’aider pour qu’il retrouve la raison. Je lui demande de me raconter sa vie en Espagne, et de sa famille restée là-bas. Il commence à s’exprimer et petit à petit je vois qu’il y a un changement.» Les deux compères s’attablent par terre, faute de mieux. Le bâtiment du réfectoire, à moitié construit, est à peine visible sous les hautes herbes. Deux ans que le chantier est en cours, attendant des fonds qui tardent à venir.

Le repas est fini. Yakouba, un casque sur les oreilles, chante à tue-tête «Weed is my best friend» en parcourant de long en large la coursive menant à sa chambre. Sa mère tente de se concentrer sur sa lecture, un essai titré Le retour du général Aoun à Beyrouth en 2005. Il n’y a rien d’autre à lire. «C’est Cheikh, un malade en rémission, qui me l’a prêté, précise Nafissatou. Il est en train de réparer le trou que l’eau a creusé à l’entrée.» Les activités se font rares et les pensionnaires avouent s’ennuyer ferme. «Il n’y a rien à faire à part rester assis, dormir, manger, explique Mamadou, le grand frère de Cheikh. Il faudrait que les patients puissent faire du sport pour s’occuper l’esprit pour ne pas penser à leur état. Et qu’ils soient préparés à leur sortie aussi, pour que les personnes en sortant soient libres et indépendantes.»

Le directeur du centre psychiatrique est loin de ces préoccupations. La blouse blanche d’Alama Koundou navigue de bâtiment en bâtiment. Pour l’heure, il est en consultation avec une patiente venue de Guinée-Conakry, assisté par une infirmière peule pour la traduction. Khadija, recroquevillée sur sa chaise, rabat mécaniquement son voile lorsqu’on l’interroge sur ses épisodes de crises. Elle dit entendre la voix de quelqu’un qui récite le Coran et raconte la fatigue intense qui s’ensuit.

 

Alama Koundou, chef du centre psychiatrique de Kénia. Photo Eugénie Baccot / Divergence

 

Après un quart d’heure d’échanges auxquels le frère et l’oncle de la patiente sont invités à participer, le docteur glisse quelques mots en français pour parler du traitement qui soignera les convulsions hystériques de Khadija. C’est l’infirmière qui achèvera la consultation par quelques conseils, tandis que le professeur sort, appelé pour une urgence. Au milieu de l’accueil rempli de monde, un vieil homme a la moitié du visage et du corps paralysé : depuis quelques mois, il ne peut plus parler et a très mal à la tête.

Au diable le secret médical. Le médecin interroge ses proches à voix haute, «pour bien montrer le degré d’urgence aux autres patients qui attendent leur tour». Cette fois, c’est en wolof et mandingue que l’échange se fait. Verdict : l’homme a visiblement fait un AVC et doit aller à l’hôpital pour des examens impossibles à réaliser ici. «Même si on ne peut rien faire de plus pour lui, il ne faut jamais renvoyer quelqu’un sans l’écouter.»

Pas trop longtemps quand même car devant son bureau, les sièges en plastique alignés sont encore tous occupés. En franchissant la porte de la salle de consultation, il glisse quelques consignes dans le téléphone qu’on lui tend. «Pour se préparer à l’examen, votre fille doit se laver la tête avec du savon et faire quatre tresses de chaque côté.» La file de patients est encore longue et le docteur ne peut pas compter sur l’aide d’un interne pour assurer les consultations. D’ordinaire envoyé chaque semestre par le CHU de Dakar, aucun étudiant n’est arrivé à Kénia depuis deux mois. «à Dakar, on m’a dit qu’il n’y avait pas suffisamment d’internes ces temps-ci», pointe Alama Koundou, le visage creusé par de larges cernes. Il faut faire sans, mais ce n’est pas nouveau : depuis sa fondation en 1972 et jusqu’en 2004, le village psychiatrique fonctionnait… sans psychiatre.

L’actuel infirmier major du centre est le bras droit de l’unique psychiatre de Kénia. Dans la cour, il est en train de charger un pick-up de matériel médical. Demain, comme chaque deuxième samedi du mois, une équipe se rendra à Kolda, à 200 kilomètres, pour assurer une journée de consultations psychiatriques et éviter la fatigue et le coût du trajet aux malades et à leurs familles. «Ceux qui viennent de Ziguinchor ont déboursé 500 francs CFA de taxi (0,75 €) quand ça coûte 20 000 francs CFA (30 €) à un malade et son accompagnant pour venir en autocar depuis Kolda. Beaucoup de familles ne peuvent pas se le permettre.» Kénia est le seul centre psychiatrique de toute la Casamance et même au-delà. Certains patients viennent de Guinée-Bissau, de Gambie ou de Guinée-Conakry. Beaucoup se sont levés à l’aube pour venir et espèrent pouvoir repartir avant la nuit.

 

Le centre psychiatrique permet l’accès aux soins, y compris au médicament. Photo Eugénie Baccot / Divergence

 

Seize heures, le soleil a commencé à baisser. Alama Koundou entame sa deuxième journée par l’analyse des examens du cerveau effectués le matin. Le centre possède le seul électroencéphalogramme de la région. En effet, pour assurer une rentrée d’argent, le centre a dû développer ses activités. Adossée à l’hôpital, une infirmerie permet aussi d’effectuer des vaccinations, des suivis gynécologiques, des traitements antipaludiques. Sans cela, il ne pourrait pas fonctionner. «Dans ce centre nous sommes vingt-deux en tout, soignants et personnel administratif compris», énumère le psychiatre sans quitter des yeux les lignes colorées des électroencéphalogrammes. «L’état prend en charge financièrement le salaire de trois personnes. Or trois personnes ne pourraient jamais faire fonctionner ce centre à elles toutes seules !»

Enfin, le professeur Koundou s’apprête à rentrer chez lui après dix heures de travail d’affilée. Il a troqué sa blouse contre un calot brodé et une tunique assortie. Avant de franchir le seuil du centre psychiatrique, il marque un arrêt au pied de l’arbre à palabres qui le borde. Ousmane y discute avec les anciens. «C’est pas facile avec mon oncle mais telle est la vie. Les plus âgés que moi me disent souvent d’y croire. Et que chaque nuit est suivie d’un matin.» Celle d’Alama Koundou pourrait être plus courte que prévue : il est d’astreinte pour les deux prochaines nuits. Il presse le pas sur la route cabossée, son téléphone à la main, prêt à revenir en cas de besoin.

 

Ce projet a été financé avec l’aide du Centre européen du journalisme (EJC) via son programme de bourse dédié à la santé mondiale.

 

1. Voir la vidéo Sénégal : le naufrage du Joola, 15 ans après, des plaies toujours à vif, RFI, septembre 2017.

Cet article fait partie du dossier Ethnopsychiatrie au Sénégal.

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