Frankenstein immortel

Boris Karloff dans le rôle du monstre de Frankenstein (image promotionnelle du film La Fiancée de Frankenstein, 1935)

Par Elsa Dorey

Depuis 1818, la créature de Frankenstein n’en finit pas d’être réinventée. Incarnation de la dérive du progrès, référence à des mythes anciens, icône de la culture populaire, superhéros, arme d’Hitler ou catcheur putride, le monstre a eu de multiples vies. Deux siècles après que Mary Shelley a lâché son hideuse progéniture, celle‐ci continue de nous hanter.  

Happy birthday, Mister Frankenstein! Deux cents ans que sa créature rode, depuis la première publication de l’œuvre de Mary Shelley en 1818. Dans toute la France, les colloques fleurissent, comme celui organisé par les chercheurs en lettres de l’université Bordeaux Montaigne fin octobre. Les intervenants se sont succédés pour évoquer les apparitions d’une créature de Frankenstein continuellement renouvelée, dans les romans, les films, au théâtre, dans les bandes dessinées, les caricatures et les jeux vidéo. Survivant aux modes, le succès du monstre – né au lendemain de la Révolution Française dans une Europe qui n’avait pourtant ni le même visage ni les mêmes préoccupations – ne tarit pas. Pendant deux jours, les spécialistes ont tenté de déceler d’où provient l’immortalité du plus célèbre des morts‐vivants.

Les adaptations sont si nombreuses qu’on en oublierait presque l’histoire originale. Victor Frankenstein est un savant ambitieux et acharné qui, en assemblant des parties de corps de cadavres, créé une créature vivante. Mais dès que celle‐ci s’anime, il la rejette, elle lui fait immédiatement horreur. Il fuit, et la créature, laissée à elle‐même, découvre seule la nature, puis commence son apprentissage des relations humaines et du langage en espionnant plusieurs mois une famille rurale. Rejeté par celle‐ci, il décide de retrouver son créateur et de lui faire payer son abandon. Devenant un véritable monstre, il tue l’un après l’autre tous ses proches, redoublant de cruauté lorsque son créateur refuse de lui fabriquer une compagne. Le récit est rapporté par un marin, Robert Walton, qui a recueilli Victor Frankenstein sur son bateau dans les mers du pôle Nord, alors qu’il poursuivait la créature. Lorsque Victor meurt à la fin du récit, la créature déclare qu’elle va mettre fin à ses jours également. Sans que l’on sache si elle est vraiment passée à l’acte.

It’s alive, it’s alive, it’s alive!

Dès la sortie du livre, la créature vole non seulement le nom mais aussi la vedette à son créateur, entretenant l’impression que les deux protagonistes ne sont qu’un seul et même personnage. Bien qu’il s’agisse d’une toute petite édition, élitiste et coûteuse, le théâtre s’empare rapidement de l’œuvre. Mary Shelley assistera en août 1823 à l’une des 37 représentations de Presumption! Or, the Fate of Frankenstein par Richard Brinsley Peake. De cette pièce est issue la fameuse réplique du créateur voyant bouger la main de sa créature : «It’s alive! It’s alive! It’s alive!»

D’ores et déjà, la trame du récit est profondément modifiée. La créature a perdu la voix. L’assistant de Frankenstein – absent du roman – fait sa première apparition. Il sera ensuite repris dans de nombreuses adaptations théâtrales et cinématographiques. Il sait ce que cherche à produire Victor Frankenstein, mais par son mutisme se rend complice de ses actes. Ainsi la responsabilité de la création du monstre devient collective. Si le scénario lui semble mal ficelé, Mary Shelley déclare néanmoins que «Cooke interprète la créature extrêmement bien, dans sa quête de soutien. Il était bien imaginé et exécuté. J’ai été très amusée.»

Au théâtre aussi, Victor Frankenstein est effrayé par sa créature. Frontispice de la deuxième édition du roman Frankenstein de Mary Shelley (1831).

La pièce voyage d’Angleterre en France, puis aux États‐Unis. Trois ans plus tard, huit autres versions de l’œuvre se jouent dans le quartier du West End de Londres. Surfant sur ce succès théâtral, Mary Shelley publie une deuxième version de l’œuvre en 1831, après une série de modifications significatives. «Dans l’ouvrage de 1831, les illustrations de la couverture et du frontispice reprenaient des interprétations visuelles des pièces de théâtre», rappelle Jean‐Paul Gabilliet, enseignant‐chercheur à l’université Bordeaux Montaigne et spécialiste de la bande dessinée et de l’illustration du xixe au xxie siècle. «Le monstre était certes massif mais ni difforme ni hideux.» La donne change lorsqu’arrivent les adaptations au cinéma.

La première apparition de Frankenstein à l’écran date de 1910, dans un court‐métrage muet éponyme réalisé par Searle Dawley. Le monstre bossu est présenté comme le mauvais côté du chercheur qui le parasite. Il disparaît, vaincu par l’amour, lorsque Frankenstein épouse Elizabeth. L’histoire s’éloigne un peu plus encore de la version originale, et ce n’est que le début. Plusieurs autres adaptations suivront. Le visage de la créature tel que nous le connaissons provient de l’une d’entre elles.

«Allez voir Boris Karloff dans son rôle le plus terrifiant, et vous saurez qu’il n’y aura jamais d’autre Frankenstein.» Bande‐annonce du film Frankenstein de James Whale, 1931, Universal Pictures.

En 1931 sort en salles le Frankenstein de James Whale, suivi par La fiancée de Frankenstein en 1935 et Le fils de Frankenstein en 1939, tous trois produits par les studios Universal Pictures. «Lorsque Frankenstein est sorti, c’était l’équivalent d’un coup de tonnerre, explique Jean‐Paul Gabilliet. C’est l’un des films qui a le plus marqué la période, en pleine dépression économique. Les gens se sont rués au cinéma, ils n’avaient jamais vu cela avant.» Encore aujourd’hui, on ne peut évoquer le monstre de Frankenstein sans se représenter cette grande créature gauche, verdâtre, au front haut, au crâne plat, avec des boulons sur le cou, poussant des grognements et des borborygmes. Pourtant, la créature de Mary Shelley n’a rien de monstrueux, au contraire.

«Ses membres étaient bien proportionnés et j’avais choisi ses traits en fonction de leur beauté. Leur beauté ! Grand Dieu ! Sa peau jaune couvrait à peine l’assemblage des muscles et des artères ; ses cheveux étaient d’un noir de jais, sa chevelure abondante ; ses dents d’une blancheur nacrée. Hélas, ces merveilles accentuaient l’horrible contraste qu’offraient ses yeux aqueux – presque de la même couleur que les orbites sombres dans lesquelles ils étaient incrustés – ainsi que son teint hâlé et ses lèvres droites et noires.»

Victor Frankenstein décrivant sa créature dans l’œuvre de Mary Shelley

Rien à voir avec ce fameux visage qui a figé notre imaginaire collectif. C’est en réalité celui de l’acteur Boris Karloff, qui interpréta le monstre dans les trois films, grimé par Jack Pierce. Sortes de blockbusters avant l’heure, ces films furent l’occasion de mettre en vente de nombreux produits dérivés, ce qui n’était pas une habitude dans les années 1930. «Les studios ont mis une propriété intellectuelle sur le maquillage car ils se sont rendu compte du potentiel commercial énorme qu’il y avait derrière, précise Jean‐Paul Gabilliet. Personne ne pouvait imiter de manière très précise le maquillage de Boris Karloff sans verser des droits à Universal.»

«En tant qu’homme, je devrais le détruire, mais en tant que scientifique, je devrais faire tout ce qui est en mon pouvoir pour le ramener à la vie.» Bande‐annonce du film Le fils de Frankenstein de Rowland V. Lee, 1939, Universal Pictures.

Désormais affublé d’un front haut et carré, l’anti-héros fait son irruption dans le monde de la bande dessinée. «La première BD de super‐héros date de 1938, souligne Nicolas Labarre, qui enseigne les jeux vidéo et la bande‐dessinée à l’université Bordeaux Montaigne. Donc au moment où le comic book prend forme, aux États‐Unis, on est dans une série médiatique où l’image de la créature de Frankenstein est celle d’Universal. C’est déjà l’époque des croisements entre la créature de Frankenstein et les autres monstres, et on est juste avant les premiers films parodiques.» Déjà, la créature de Frankenstein incarne certains symboles qui la distinguent des autres monstres, parmi lesquels Dracula.

Dracula, analyse David Sklar dans l’ouvrage The Monster show: a cultural history of horror, est un aristocrate précieux, incarnant la vieille Europe, tandis que la créature de Frankenstein véhicule l’idée de la couture, de la lourdeur. «C’est un monstre prolétaire, qui s’habille comme tel avec des bottes de travail et un habit de pêche, souligne Nicolas Labarre. De son côté, le comic book est aussi la version prolétaire, rapiécée, de la bande‐dessinée américaine, alors qu’il en existe une version “draculesque ” : la bande dessinée de presse, dont les auteurs sont des vedettes. Il y a donc adéquation entre la fonction sociale du monstre et celle du comic book

La descendance de Frankenstein

Si le thème du savant fou existe avant les films Universal, il y a un véritable engouement dans les années 1930, et celui‐ci permet d’appuyer l’origine des superhéros, conçus par des esprits dérangés dans des laboratoires lugubres, exactement comme la créature de Frankenstein. «Victor Frankenstein était une figure un peu passée, un peu trop européenne aussi, donc dans les comic books il est beaucoup question de ses descendants, qui souvent ont émigré aux États‐Unis.» La figure de la créature de Frankenstein quant à elle est un motif un peu usé, dont on peut se moquer. «Dans certaines histoires, elle est déjà un artifice, un masque, elle est de l’ordre de l’apparence.»

Dans les années 1960, plusieurs films sur Frankenstein sortent et le monstre redevient à la mode dans les comics après une période d’oubli. Cependant, le Comics Code Authority interdit la représentation des personnages traditionnels de la littérature d’horreur aux éditeurs de ces BD populaires chez les jeunes lecteurs, arguant qu’ils les transforment en délinquants. Impossible, dans les comic books soumis au Comics Code, de croiser la vraie créature de Frankenstein. Surgissent des créatures mécaniques qui lui ressemblent, ou des personnages qui se déguisent en Frankenstein, mais pas la vraie créature. À cette époque apparaissent également les hybrides du monstre. Dans l’une des aventures des Quatre Fantastiques de Marvel Comics, la Chose se plaint d’avoir été confondue avec Hulk. «C’est amusant, car à bien des égards ce sont quasiment les mêmes personnages, sourit Nicolas Labarre. La Chose déclare : “la prochaine fois, ils me prendront pour Frankenstein !” Or, Hulk et la Chose sont des avatars de cette créature. Et les auteurs le revendiquent !»

Frankenstein transformé en super‐héros. Couverture de Dell Comics, septembre 1966.

Passant outre le Comics Code, Dell Comics, le plus gros éditeur du secteur, sort en 1966, après une adaptation de Frankenstein en BD, un comics où la créature se transforme… en super‐héros. «This is a job for Frankenstein», déclare ainsi la créature avec emphase en enlevant son masque d’humain dans une cabine téléphonique, déjà affublée de ses collants de Superman. «L’histoire dure trois numéros et n’a strictement aucun sens», s’amuse Nicolas Labarre. Pourtant, l’idée de réunir l’icône de la créature de Frankenstein et du super‐héros ne sort pas du chapeau de Dell Comics. La dimension de surhomme est déjà suggérée dans l’œuvre originale de Mary Shelley, par son discours et par le combat de titans qui l’oppose à son créateur.

Frankenstein, Superman et le Golem

De plus, derrière les deux personnages de Superman et de la créature de Frankenstein plane une figure légendaire de la kabbale juive : le Golem. Cette créature d’argile fut créée par un rabbin pour protéger la communauté juive des pogroms. D’un point de vue chrétien (celui des auteurs romantiques comme Mary Shelley), la création d’un être, loin d’être un hommage, est une défiance contre Dieu. Voilà comment le Golem de Victor Frankenstein s’est peu à peu transformé en monstre abominable, tout en continuant de se prétendre bon. Le mythe du Golem aurait également donné naissance à Superman, comme le souligne Michael Chabon dans Les extraordinaires aventures de Kavalier et Clay. Ses deux concepteurs sont issus de familles juives et son nom kryptonien, Kal‐El, signifie d’ailleurs en hébreu «la voix de Dieu».

Mais pour cette dernière parenté, Nicolas Labarre est plus sceptique, estimant le lien entre le Golem et Superman trop ténu. «Je ne crois pas qu’il s’agisse d’une influence consciente de la part des inventeurs de Superman. Il y a un air de famille entre la créature de Frankenstein et certains super‐héros, mais pas d’influence directe et consciente, et donc, pas d’influence sur la décision de les faire s’affronter dans les années 1940. Par contre, les créateurs de récits de super‐héros des années 2000 sont tout à fait conscients de cette parenté possible, et ont pu dans certains cas en jouer délibérément, non pas comme un clin d’œil historique, mais plutôt comme une allusion aux théories contemporaines sur ce genre.»

Frankenstein coach sportif

Dans les comic books, la créature est d’abord utilisée comme intertexte, c’est-à-dire comme référence à d’autres récits. Puis elle prend sa place petit à petit, jusqu’à être véritablement intégrée à l’histoire comme une composante essentielle. Marvel souligne cette prolifération des Frankensteins dans un épisode du Punisher, où les méchants s’écrient «They have a Frankenstein!». «Ce n’est plus Frankenstein le créateur, ni Frankenstein la créature, c’est “un” Frankenstein, c’est-à-dire un de ses multiples avatars», analyse Nicolas Labarre.

Le journal d’Anne Frankenstein, volé par Hitler, lui permet de créer un monstre qui ne manque pas d’humour juif. Court‐métrage The Diary of Anne Frankenstein, Chillerama, 2011.

Totalement libérée de ses origines, la créature de Frankenstein devient indépendante et universelle. «Parfois, met en garde José‐Louis de Miras, ce sont des coquilles vides». Le doctorant en études cinématographiques et audiovisuelles de l’université Bordeaux Montaigne prend l’exemple de The Diary of Anne Frankenstein, un des courts‐métrages de Chillerama, sorti en 2011, dans lequel Adolf Hitler crée un monstre mi‐nazi, mi‐juif, censé l’aider à gagner la guerre. Un nouveau pas vers l’absurde est franchi dans de nombreux cross‐over (films réunissant des héros évoluant normalement séparément) où la créature de Frankenstein, devenue produit d’appel, est réduite à une masse violente et putride. Elle affronte à grands renforts d’hémoglobine d’autres monstres mythiques, comme dans Monster Brawl de Jesse Thomas Cook, sorti en 2011, où Victor Frankenstein se transforme en coach sportif pour ces créatures.

Sur le ring, Frankenstein croise Cyclope, la Momie, Lady Vampire, Zombie Man et le Loup‐Garou. Bande‐annonce du film Monster Brawl de Jesse T. Cook, 2011, Foresight Feature.

Un monstre réduit à quelques pixels

Toujours incarné dans le maquillage de Boris Karloff, ce symbole de la force physique a été maintes fois utilisé dans le jeu vidéo. Outre la familiarité de cette figure, Guillaume Baychelier, artiste plasticien et auteur d’une thèse sur le corps monstrueux dans les jeux vidéo, souligne que l’utilisation de la créature de Frankenstein, telle qu’elle est représentée dans les films de James Whale, permet de rendre le jeu intelligible. Dans Frankenstein’s Monster par exemple, sorti sur la console Atari 2600 en 1983, le joueur doit construire une forteresse autour d’un monstre pixélisé pour éviter qu’il ne s’échappe. Muet, immobile, se remplissant de vert comme une barre de progression, réduit à quelques pixels, le monstre n’a jamais été représenté aussi schématiquement. «Dans toute conception de jeu vidéo, il faut que la lecture de l’image soit immédiate, elle est indispensable pour identifier les attendus du jeu. Avec des jeux comme celui‐ci où il n’y a pas grand‐chose à voir, il faut imposer des figures très identifiables, parfaitement accessibles dans leurs dimensions iconographiques et symboliques. La silhouette démesurée de Frankenstein constitue le motif idéal identifiable comme monstrueux.»

Dans Frankenstein’s Monster, le joueur construit une forteresse autour du monstre. Extrait du jeu pour Atari 2600, 1983.

La prophétie de Mary Shelley

Mary Shelley avait rêvé de la créature avant qu’elle ne voie le jour sous sa plume. Passant de la réalité de ses rêves à la fiction, le monstre est resté insaisissable dans le roman pour son créateur. Superbe mise en abîme, elle l’est aussi pour nous dans la réalité. Certains y voient l’incarnation de la violence bête, de la solitude ou de la classe ouvrière, d’autres la critique du progrès, là où d’autres encore retiennent l’image du surhomme. À tous, il nous échappe un peu. Personne n’en saisit l’ensemble du contour.

«Tel le docteur Frankenstein, nous créons dans ce colloque une nouvelle créature post‐moderne et protéiforme composée des multiples versions du monstre, éclatées sur différents supports médiatiques. Comme le souligne Michel Faucheux dans Frankenstein, une biographie, la créature n’a pas une vie possible, mais plusieurs. Les vies cachées du monstre constituent des mondes indépendants les uns des autres, il n’est pas nécessaire de voir le film pour aimer le jeu vidéo et vice‐versa.»

José‐Louis de Miras, doctorant en études cinématographiques et audiovisuelles à l’université Bordeaux Montaigne

Michel Faucheux va d’ailleurs plus loin. «La naissance du monstre à Ingolstadt, en Allemagne, par une lugubre nuit de novembre des années 1790, n’est plus qu’une version de l’histoire parmi tant d’autres possibles. Le monstre est ainsi promis à une éternelle résurrection.» Dans la préface de 1831, Mary Shelley lançait sa prophétie : «Le moment est de nouveau venu d’envoyer de par le monde ma hideuse progéniture, en lui souhaitant prospérité.» Cette hideuse progéniture, au‐delà du roman, désigne bien la créature. Elle erre encore aujourd’hui, hantant notre imaginaire.

«You’ve been paranoid since ‘Nam.» Dans cet épisode de Rick & Morty, la créature de Frankenstein est un parasite qui s’implante sous forme de faux souvenirs dans la mémoire des humains. Épisode Total Rickall, S2E04, Adult Swim, 2015.
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