Être ou ne paraître : le dilemme de Nicole Tran Ba Vang

Par Elsa Dorey

Sur la couverture, cheveux bruns en bataille, diadème en toc, épaules nues, une femme grimace. Peut‐être à cause du code barre qui se promène sur son épaule, au‐dessus duquel est écrit : «Buy me 29 € only!» Revue est un pastiche de magazine féminin réalisé par Nicole Tran Ba Vang, une artiste qui depuis vingt ans « sonde les aspects du paraître ». Les premières pages de l’œuvre sont occupées, à l’instar de véritables magazines, par une série de fausses pubs. Sur l’une d’elle, une jeune femme au fard à paupières dégoulinant et au rouge à lèvres bavant sur son menton sourit d’un air épuisé, à côté du parfum J’adore. Sur la page suivante, le «J’» a disparu. Seule l’injonction demeure, «adore» : l’absence de choix se révèle. En face du sommaire, une page de pub vacante attend son annonceur. L’unique homme des pages de publicité y tient un bout de carton sur lequel on peut lire «This space for rent» (espace à vendre). Il regarde ailleurs, semblant désintéressé par le sujet.

 

Des « habits de nudité »

Le reste de la revue continue d’emprunter les codes journalistiques pour brouiller les pistes. Cependant, les articles sont signés de philosophes, d’artistes ou d’écrivains, et sont illustrés par les œuvres de Nicole Tran Ba Vang. Ainsi, Revue est une rétrospective qui retrace deux décennies de son travail artistique. «Dans un jeu de va‐et‐vient, je voulais renvoyer au magazine ce que je lui avais emprunté», déclare l’artiste. Car Nicole Tran Ba Vang présente ses œuvres comme des collections de vêtements. Les plus connues sont des séries de photos montrant des modèles féminins vêtus de ce qu’elle nomme des «habits de nudité.» Les modèles semblent revêtir leur propre peau, sous laquelle on aperçoit pourtant une seconde peau. «L’identité est liée à l’apparence, analyse l’artiste. Le vêtement est comme un écran, donc j’ai voulu transformer le vêtement en corps. On ne sait plus si c’est le corps qui est vêtement ou si le vêtement est corps.» Et on hésite : doit‐on voir une femme habillée ou nue ?

 

 

« Si vous étiez né dans un autre corps, vous auriez eu une autre vie »

Avant d’être artiste et d’interroger les codes de la mode, Nicole Tran Ba Vang était styliste. «Je voyageais en première classe, je descendais dans les plus beaux palaces et en plus, je gagnais beaucoup d’argent. Bref, j’étais persuadée que c’était ça, la réussite…» Elle arrête ce métier à la mort de sa mère. Elle commence en 1997 à peindre de la peau sur les vêtements présentés dans les magazines de mode, «pour jouer avec notre perception du nu et la valeur statutaire du vêtement.» Plus tard, elle comprend qu’il y avait, en dénudant ses modèles, un geste paradoxal de recouvrement. Et que la censure du Vietnam, où toute sa famille est née, a inspiré cette démarche. «Pendant des années, le contenu des magazines y était soigneusement contrôlé pour éliminer les photographies pornographiques ou jugées trop dénudées. Dans ce cas, le contrôleur recouvrait le corps en redessinant au feutre un vêtement.» Mais l’inspiration est aussi familiale et la ramène à des souvenirs sombres. Dans un entretien de la revue, elle raconte qu’à la suite d’une dispute, son père jeta du vitriol à la figure de sa mère et de sa sœur. «Le vitriol, la peau : il y a sans doute une part autobiographique dans mon travail, alors qu’à première vue, il a peut‐être un côté “ papier glacé ”. Mais justement, je décolle le papier, et la peau…»

Ainsi, l’apparente frivolité de ces collections laissent place à des questions plus profondes. «Si vous étiez né dans un autre corps, vous auriez eu une autre vie, explique simplement l’artiste. À ce sujet, Paul Valéry a déclaré : “ Ce qu’il y a de plus profond dans l’homme, c’est la peau. ” Donc ce n’est pas superficiel.» Marie Darrieussecq, écrivaine, souligne dans Revue le contraste entre la frivolité du contexte et ce qui hante notre mémoire collective. «Comment ne pas penser aux gants de peau humaine fabriqués par les nazis, aux abat‐jours, aux reliures et autres objets monstrueux ?»

 

Marie Darrieussecq : «On ne se brode pas tous les jours les jambes»

Tout d’abord, Nicole Tran Ba Vang ne publie pas sa première collection d’habits de nudité. «On voyait trop que c’était un tee‐shirt repeint. Or, je voulais le maximum d’ambiguïté possible.» Elle explore alors d’autres medium et fabrique des vêtements en silicone. Là encore, l’effet n’est pas assez réaliste pour l’artiste. Elle se tourne vers la retouche photo et cette fois, l’effet est au rendez‐vous. Plus tard, elle entame une nouvelle collection sur le corps et le décor en utilisant la broderie. Ces photos de femmes nues dont le corps est brodé ont inspiré Marie Darrieussecq qui signe dans Revue une nouvelle de midinette intitulée On ne se brode pas tous les jours les jambes. Dans un monde imaginaire, les femmes muent très régulièrement. L’héroïne raconte le tabou associé à ce phénomène cyclique et naturel et les stratégies mises en place pour se débarrasser le plus vite possible des mues. Dans le même temps, se broder la peau est du meilleur goût pour les grandes occasions. L’héroïne, dont la sœur se marie, raconte les calculs qu’elle réalise pour se broder les jambes au bon moment, entre sa prochaine mue et la disparition des hématomes qui, suite à la broderie, imprègnent la peau plusieurs jours. Dans cette fiction non plus, les femmes n’échappent pas à l’adage «il faut souffrir pour être belle».

 

 

La piscine de rue, cour de l’Argonne

La femme s’approche d’une piscine désaffectée. Elle plonge et fait des allers‐retours dans l’eau, sans jamais reprendre sa respiration. Si bien que s’installe peu à peu chez le spectateur une impression de suffocation inconsciente. À l’occasion de la première édition du Week‐end d’art contemporain de Bordeaux, en septembre 2017, Nicole Tran Ba Vang a projeté Océans (2016–2017), une vidéo de quelques minutes tournant en boucle dans la vitrine de Metavilla, cours de l’Argonne. L’image projetée ayant envahi toute la vitrine, comme une énorme télé, les murs de la galerie sont devenus le bord de la piscine. «Il y a là une idée d’enfermement, comme si la nageuse voulait sortir de son cadre social, explique Nicole Tran Ba Vang. La piscine est couverte d’algues car polluée. Ici l’étouffement est aussi lié à la pollution.»

Caroline Corbal est une artiste à l’origine de la création de Metavilla. Elle est aussi chercheuse au laboratoire de recherche en sciences de l’information et de la communication en arts de l’université Bordeaux‐Montaigne (MICA). Elle voit dans cette œuvre d’autres allégories. «Les gens qui passent devant cette vitrine sont plongés dans leurs pensées. Comme la femme qui nage à l’infini, on est perdu dans ses songes, dans la psyché de l’inconscient.» Les passants s’arrêtent, miment parfois la nageuse s’amusent avec l’image. «J’ai déjà vu cette vidéo mais je n’ai jamais su ce que c’était, déclare Alain Bernardet, ancien boulanger qui habite en face de Métavilla. Elle anime le quartier : j’ouvre les volets et c’est la télé !»

Dans le cadre de ses recherches, Caroline Corbal réfléchit à la place de l’art numérique dans la ville. Elle filme les réactions des passants. «Quand on est dans une exposition, la réaction courante c’est “ j’aime ” ou “ je n’aime pas ”, explique la chercheuse. Mais lorsque je projette une vidéo dans la vitrine de Metavilla, on me demande quel est le message, à quoi ça sert. Ce ne sont pas les mêmes questions.» Dans un espace où les images sont souvent des publicités pour vendre un produit, les passants s’étonnent devant ces vidéos inclassables. L’art transgresse les règles tacites de l’image de rue en s’imposant dans l’espace public sans afficher son message.

 

Photocall

Une installation de Nicole Tran Ba Vang & Pascal Lièvre est présentée à la galerie Mouvements à Paris du 19 au 29 novembre 2018. Toute personne qui entre dans l’exposition est invitée à poser ou à performer devant un mur recouvert de logos, selon le principe du photocall utilisé pour faire poser des personnalités. Sauf qu’ici les marques ne sont pas des marques de luxe mais des noms de femmes et d’hommes féministes, cisgenres, transgenres… Les photographies sont ensuite tirées et installées au fur et à mesure dans la galerie.

Rêver l’obscur

Sur une proposition de Nicole Tran Ba Vang, Pascal Lièvre est invité à Bordeaux par la quinzaine de l’égalité, en collaboration avec l’Espace 29. Jusqu’au 30 novembre, il présente sa vidéo Rêver l’obscur.

Cette présence s’inscrit dans le cadre du colloque international «Le savoir‐rire de l’art». Direction scientifique du colloque : Bernard Lafargue et Bertrand Rougé, Université de Bordeaux‐Montaigne MICA & Université de Pau et des pays de l’Adour. Curators des expositions Cabotines : Cécile Croce et Pierre‐Antoine Irasque.

Nicole Tran Ba Vang participe également à l’exposition collective Enveloppes charnelles, à la galerie Marguerite Milin, à Paris, jusqu’au 30 novembre 2018.

REVUE, Ceci n’est pas un magazine, par Nicole Tran Ba Vang, 180 p., éditions Dis Voir.

Distribution Presses du Réel, France, artbook DAP, États‐Unis, Corner House, Royaume‐Uni

© Nicole Tran Ba Vang

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