Henri Collomb et l’ethnopsychiatrie au Sénégal

Le diarafe, ici de dos, organise la discussion entre soignants, patients et accompagnants pendant le pënch. Photo Eugénie Baccot / Divergence

Par Elsa Dorey et Klervi Le Cozic
Photos Eugénie Baccot

 

Médecin militaire formé à l’école de santé navale à Bordeaux, Henri Collomb s’est démarqué de la psychiatrie coloniale de son époque en ouvrant les portes de l’hôpital de Dakar à la culture et aux croyances sénégalaises. Il a durablement transformé le paysage psychiatrique du pays.

 

À l’ombre d’un kiosque carrelé, dans une cour brûlée par le soleil, la petite assemblée se serre sur des bancs en béton. Assis au centre sur un tapis bleu, le diarafe, pieds nus, jean et tee-shirt bleu, distribue la parole. C’est une coutume au Sénégal : les villageois se retrouvent sous l’arbre à palabres pour organiser la vie de la cité, raconter des histoires ou encore régler des conflits de voisinage. Ici pas de baobab à l’horizon. L’échange, ponctué de chants d’oiseaux et de bêlements de moutons, se tient dans l’enceinte de la clinique psychiatrique Moussa Diop de l’hôpital de Fann, à Dakar.

Parmi la trentaine de participants, des patients, des membres de leurs familles et des soignants – sans qu’on puisse distinguer qui est qui. Le diarafe est un patient en rémission. Il s’acquitte de la tâche avec sérieux. «Tu dois choisir un thème, ou laisser chacun parler de ce qu’il veut», lui explique l’infirmière major. Les propositions affluent. «Les hostilités en milieu hospitalier», lance un patient. «Le terme de responsabilité serait plus positif», suggère un autre. Au bout d’un quart d’heure, le thème est adopté, la discussion s’engage.

 

Le procédé du pënch est inspiré des discussions traditionnelles de la société sénégalaise. Photo Eugénie Baccot / Divergence

 

De l’asile à la psychiatrie culturelle

À l’hôpital psychiatrique de Dakar, cette réunion s’appelle un pënch. Ce procédé, calqué sur les traditions sénégalaises, a été mis en place en 1958 par Henri Collomb. Ce psychiatre français fut le co-fondateur du service de psychiatrie (voir encadré), à une époque où le pays n’était pas encore indépendant. À cette époque, l’hôpital de Fann est tout jeune, trois ans à peine. Les malades mentaux qui errent dans la ville sont ramassés et déposés dans les asiles autour de la ville aux côtés de patients venus de loin. «Tous les malades ramassés à Lyon, à Bordeaux ou à Paris étaient déportés dans les asiles des colonies françaises», rappelle Mamadou Habib Thiam, le chef actuel du service de psychiatrie.

Là-bas, les malades sont enchaînés et laissés à eux-mêmes. Au-delà de leur prise en charge médicale, Henri Collomb va s’intéresser de près à la façon dont on soigne la folie dans les thérapies traditionnelles. Son crédo est et sera celui d’autres psychiatres français de renom, comme Georges Devereux et plus tard Tobie Nathan : prendre en compte la culture dont les patients sont issus dans la thérapie. L’ethnopsychiatrie venait de s’implanter en Afrique.

 

Le parcours d’Henri Collomb

Né en 1913, Henri Collomb avait déjà derrière lui une longue carrière de médecin à l’étranger avant de devenir psychiatre à Dakar. Il intègre en 1933 l’École de santé navale de Bordeaux dont la devise raciste, «porter la médecine au pays des bantous», rappelle le passé colonial de la France. Pourtant, à 23 ans, lorsqu’il passe le concours d’interne des hôpitaux, c’est à Bordeaux qu’il envisage de poursuivre une carrière à l’université. Mais ses obligations militaires le contraignent à partir à Djibouti dès 1938. Il y passera deux ans avant de devenir le médecin du dernier Négus, l’empereur d’éthiopie. De 1948 à 1951, il rentre en France, et passe le concours pour devenir psychiatre, dans l’idée de s’installer en métropole. De nouveau, il est appelé en Indochine jusqu’en 1953. Ce n’est qu’à son retour qu’il devient enfin psychiatre avant de partir à Dakar en 1958 où il devient professeur titulaire de la chaire de psychiatrie de la faculté de médecine. Il y restera vingt ans pour développer un courant de pensée aux antipodes de la psychiatrie coloniale. Un an avant sa mort, Henri Collomb revient en France. Il cherche à nouveau à s’installer à Bordeaux, mais aucune place n’étant libre, il se rabat sur Nice. «On lui a donné un bâtiment à moitié écroulé, une ancienne abbaye qu’il a repris en main», raconte Paul Martino, président des anciens élèves de l’école de santé navale de Bordeaux, médecin et proche collaborateur de Collomb au Sénégal. «Il a essayé d’y refaire ce qu’il avait construit à Dakar, avec des guérisseurs et des portes ouvertes, mais il est décédé quelques mois plus tard.»


«Il avait ce projet de voir ce que les gens du pays pensaient de la folie, des catégories de troubles mentaux, comment ils soignaient leurs malades», se souvient Andreas Zempléni, ethnologue à la retraite. Lorsqu’il rencontre par hasard Henri Collomb en 1960, il n’est encore qu’étudiant et s’est retrouvé dans l’hôpital de Fann avec une rage de dent. Entre deux consultations, ils font connaissance et le psychiatre lui propose une collaboration qui deviendra le sujet de sa thèse. «Évidemment, j’ai accepté. C’était fantastique comme contexte : avec la 2CV, j’allais dans la brousse faire des enquêtes auprès des guérisseurs. Et le résultat de mes recherches était quotidiennement utilisé à la clinique.»

 

La clinique psychiatrique Moussa Diop à l’hôpital de Fann, Dakar. Photo Eugénie Baccot / Divergence

 

Rab, ndöep et nit ku bon

Andreas Zempléni rapporte au psychiatre des rites, des cultes, des pratiques et des maladies inconnus des médecins blancs. À commencer par le rab et le ndöep, chez les Wolofs. Pour cette ethnie, la plus répandue du Sénégal, le rab – qu’on appelle aussi djiné ou saytané – est un esprit qui habite le corps de chaque individu et le protège. Mais si ce double se sent délaissé, il provoque le désordre et la folie de son hôte. Seule une cérémonie de ndöep peut «fixer» le rab et rétablir la paix intérieure. Après le sacrifice d’un mouton, d’une chèvre ou d’un boeuf – sur les prescriptions du guérisseur – les danses et les transes publiques du ndöep durent une journée ou huit jours au rythme des tambours. Jusqu’à ce que l’individu se déclare guéri.

Si certains rites libèrent le malade, d’autres sont à la source de la folie. «Lorsqu’un gosse arrivait avec un trouble qui ressemblait à de l’autisme, les psychiatres de Fann avaient en tête ce que j’avais pu observer sur les enfants nit ku bon», raconte l’ethnologue. À leur naissance, on donne à ces enfants le même nom qu’un proche parent décédé peu de temps avant. Pour l’entourage, l’âme du défunt est fixée sur l’enfant. On continue à s’adresser à lui comme s’il s’agissait d’un autre. L’enfant grandit avec cette double identité, engendrant de sérieux troubles de la personnalité.

Collaborer avec un guérisseur

Henri Collomb est allé jusqu’à rencontrer les plus grands guérisseurs du pays, pour marier ensemble psychiatrie occidentale et thérapies traditionnelles sénégalaises. C’est pour soigner une patiente dont l’état ne s’améliorait pas qu’il a fait la connaissance du grand Daouda Seck. Celui-ci s’est déplacé à l’hôpital, puis a demandé que la patiente soit envoyée chez lui, où sont ses autels et son matériel de soin. La légende dit que la jeune femme est revenue deux semaines plus tard «toute pimpante, bien habillée, ne souffrant de rien.» Daouda Seck a catégoriquement refusé de venir s’installer à l’hôpital. «Cela nécessiterait de déplacer tous les esprits, et le lien risque de se casser.» La collaboration se fera donc à distance, mais main dans la main pendant des décennies.

Ainsi, Henri Collomb tend peu à peu l’oreille aux coutumes du pays qui l’accueille. Et lorsque le patient doit rester à l’hôpital, il tente de le déraciner le moins possible de son environnement familial, conscient que la simple folie est en soi un facteur d’exclusion sociale. Fini les visites dans les chambres. «Personnel, patients et familles, tout le monde se rejoignait dehors, sous la paillotte», se souvient Paul Martino, psychiatre et collaborateur d’Henri Collomb à cette époque.

Hospitaliser avec un membre de la famille

Si dans la même ligne, le pënch restaurait une communication perdue du malade avec le groupe, d’autres outils ont été mis en place à son époque. Chaque patient devait être accompagné d’un membre de sa famille pendant toute la durée de son séjour. Cette habitude s’est un peu perdue, et à la clinique Moussa Diop, on ne croise aujourd’hui que de rares accompagnants familiaux, comme Mamadou, 22 ans. «Cela fait trois semaines que je suis ici. Mon oncle Omar est malade depuis quarante ans, mais pour la première fois c’est mon tour de l’accompagner. Parfois on discute, lorsqu’il se sent bien

 

Tant que possible, pour garder un lien avec la communauté, l’accompagnement se fait par un membre de la famille. Ici, Mamadou et Omar. Photo Eugénie Baccot / Divergence

 

Grâce à la présence de son neveu, Omar garde ainsi le lien avec sa communauté, tandis que l’accompagnant s’occupe de lui. «Je l’aide à prendre sa douche, à laver son linge, à prendre ses médicaments, témoigne le jeune homme. Lorsque les médecins viennent, ils posent beaucoup de questions sur le malade : comment il se sent, comment il s’est couché hier, est-ce qu’il a bien dormi ?» Omar étant souvent mutique, son neveu est un informateur précieux pour les soignants. Il a développé une véritable expertise. «C’est mon rôle de leur dire comment il se sent ici, et c’est très important.» Il ajoute en riant : «Je suis presque un infirmier maintenant.» Lorsqu’après une crise, le couple accompagnant-malade rentre à la maison, le patient se réinsère plus facilement dans son groupe social.

Les villages psychiatriques

Luttant toujours contre l’idée que l’hôpital psychiatrique est un lieu de gardiennage dans lequel on peut abandonner le malade, le médecin créé en 1972 et 1978 deux villages psychiatriques en brousse, à Kénia et à Botou. «La population de ces villages se compose de soignants, d’accompagnants et de malades, écrivait Henri Collomb en 1978 dans une publication scientifique. L’essentiel de la thérapie est la vie communautaire. La famille participe aux soins et à l’économie du village. Le coût du malade est 15 à 20 fois inférieur à celui de l’hôpital psychiatrique classique.» Les malades et leurs accompagnants étaient accueillis pendant la durée de leur séjour dans les familles du village et parfois, les gens s’y sont installés définitivement.

À la mort d’Henri Collomb en 1979, Léopold Sédar Senghor, premier président de la République sénégalaise lui rend hommage. «J’en suis sûr, on parlera de l’École de Dakar, de médecine négro-africaine. Et le nom du professeur Collomb y sera étroitement lié : ses vingt années de labeur à Dakar ont à jamais marqué la recherche médicale en Afrique. Car ce Français a su mourir aux préjugés les plus solidement établis.»

 

Ce projet a été financé avec l’aide du Centre européen du journalisme (EJC) via son programme de bourse dédié à la santé mondiale.

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