Psychiatres progressistes ou colons curieux ?

À l'hôpital de Fann, Henri Collomb avait fait construire de petites cases traditionnelles pour y héberger les proches des patients hospitalisés qui venaient de loin. Aujourd'hui, les cases sont à l'abandon. Photo Eugénie Baccot / Divergence

Par Elsa Dorey et Klervi Le Cozic
Photos Eugénie Baccot

 

Entretien avec Paul Martino et Andreas Zempleni. Le médecin bordelais et l’ethnologue italien, désormais tous deux retraités, ont été parmi les plus proches collaborateurs d’Henri Collomb à la clinique Moussa Diop de l’hôpital de Fann, à Dakar. Ils ont partagé son quotidien au Sénégal dans les années 1960.

 

L’Actualité. — Qu’avez-vous retenu de votre collaboration avec Henri Collomb ?

Paul Martino. — C’était un séjour très enrichissant parce qu’à la clinique psychiatrique de Fann, plus qu’ailleurs, nous n’étions pas obnubilés par les symptômes. Au Sénégal, les troubles mentaux n’étaient pas les mêmes qu’en France. Faute de pouvoir se référer aux classifications cloisonnantes de maladies mentales, on cherchait à savoir ce qu’il y avait derrière ces troubles. Par exemple, on allait voir s’il n’y avait pas eu un conflit dans la famille, ou un problème au niveau du respect des esprits et des rituels. C’était redonner sa juste part à la vie psychique du sujet, c’est-à-dire reconnaître à chacun son histoire.

 

Henri Collomb est parti du Sénégal en 1978, comment s’est faite la succession ?

PM. — Quand Collomb est mort en 1979, certains ont dit que les rabs (les esprits) avaient dû intervenir là‐dedans tellement on lui reprochait d’être parti. Et en même temps, dès qu’il est parti, tout ça a été mis de côté. Cela voulait dire aussi qu’on avait peut‐être mis les pieds où il ne fallait pas, qu’on s’y était perdu, qu’on avait été trop investigateurs. D’une certaine manière, on s’est mêlé d’une façon tellement intense de leur histoire avec nos recherches sur la représentation de la folie au Sénégal que cela devait certainement déranger.

 

La pharmacie du centre psychiatrique de Kénia. Après le départ d’Henri Collomb, la plupart des psychiatres se sont tournés vers une approche plus médicamenteuse. Photo Eugénie Baccot / Divergence

 

Les psychiatres sénégalais qui ont pris sa suite avaient‐ils peur de déranger à leur tour ?

Andreas Zempleni. — C’est une des racines de la résistance à ce type d’ethnopsychiatrie. Un Sénégalais – qu’il soit médecin ou pas – ne se sent pas autorisé à bricoler de la même manière dans ces affaires‐là. Pour les psychiatres du pays, s’occuper de maladies liées à la magie, à la sorcellerie, aux esprits ancestraux de la famille ne signifie pas du tout la même chose que pour un étranger. Parce qu’ils sont personnellement impliqués, alors qu’un Blanc ne sera pas touché.

 

Avez‐vous ressenti cette gêne sur place ?

AZ. — Les psychiatres n’aimaient pas trop en parler, parce qu’ils pouvaient être personnellement impliqués. Au Sénégal, n’importe qui, n’importe quand, peut avoir un problème de magie. Le sentiment d’être attaqué par son voisin, par sa co‐épouse, par son collègue au travail. C’est très banal, cela fait partie de la vie quotidienne d’un psychiatre comme de n’importe qui.

 

Quelle était l’incidence sur le travail des psychiatres ?

PM. — Il y a vraiment des codes que nous nous permettions de transgresser par notre position… et notre pouvoir en quelque sorte. À une femme enceinte par exemple, il ne fallait jamais poser de questions directement sur sa grossesse. Cela voulait dire «mon bébé l’intéresse, il ou elle va le manger». Alors que le toubab (le Blanc), lui, pouvait se le permettre. De par notre différence, notre parole n’était pas perçue comme dangereuse au sein de la communauté.

 

À vous entendre, Collomb partait avec un avantage ?

AZ. — Premièrement Henri Collomb était français et blanc, comme la plupart des membres son équipe. N’oublions pas que c’était l’époque coloniale.

PM. — C’était un type très charismatique, donc c’était difficile de prendre sa succession pour un Sénégalais encore plus que pour un Blanc. Et puis pour l’anecdote, il avait son avion personnel et pouvait se déplacer partout. On a pu reprocher à Collomb d’être trop proche du pouvoir. Mais il s’est entouré de gens de toutes les disciplines qui étaient susceptibles de permettre ce travail de recherche. Certes, il était respecté par ces gens‐là mais cela n’avait aucune incidence sur son travail : il était conscient de ce qu’il pouvait faire mais aussi de ses limites.

 

Les psychiatres sénégalais disent que les méthodes d’Henri Collomb ne correspondent plus à la société sénégalaise d’aujourd’hui, qu’en pensez‐vous ?

PM. — En fait, dès qu’il est parti, ils sont revenus à la psychiatrie française avec les médicaments. Pour certains, rester enfermé dans les méthodes d’Henri Collomb était contraire à la modernité.

AZ. — Mais dans le fond, les médicaments, les nouvelles techniques, c’était souvent une justification pour ne pas parler d’autre chose.

 

Êtes‐vous retournés à la clinique Moussa Diop récemment ?

PM. — Quand je suis revenu en 2016, les murs du service de psychiatrie des femmes n’avaient pas été repeints depuis mon départ, c’était dans un état minable. Cela m’a fichu un coup quand même.

Dans l’enceinte de l’hôpital de Fann, Dakar. Photo Eugénie Baccot / Divergence

Ce projet a été financé avec l’aide du Centre européen du journalisme (EJC) via son programme de bourse dédié à la santé mondiale.

This post is a part 3 of Ethnopsychiatrie au Sénégal post series.
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