Invisibility / Empathy

Par la preuve que le réel n'existe pas, mise en scène par Renaud Cojo (Compagnie Ouvre le chien). Actrice : Aude Le Bihan. Photo Lieu multiple.

Par Héloïse Morel

 

Renaud Cojo a été nommé directeur artistique du Festival FACTS [Arts et Sciences] à Bordeaux, le 17 octobre 2018. L’occasion de revenir sur une performance qu’il a présentée avec deux interprètes au Lieu multiple de l’Espace Mendès France en novembre 2017.

Un homme se tient sur scène, le visage recouvert de bandelettes, obstruant tout, sauf sa bouche. Ses lunettes sont scotchées dessus, ses mains recouvertes aussi. Il est dans son fauteuil roulant et il dialogue. À Poitiers, le mercredi 15 novembre 2017, la salle de l’Espace Mendès France, se remplit des collégiens de Pierre de Ronsard de Poitiers, venus assister à cette pièce Par la preuve que le réel n’existe pas. Pendant que ce petit monde s’installe, l’homme échange avec une voix enregistrée, quelques minutes passent : «Eddy ? Eddyyy ?? Ils sont arrivés les enfants ?» Il continue, il raconte qu’on lui a enlevé sa pension mensuelle, sans raison, que la pente du supermarché où il va faire ses courses est dangereuse, qu’il a écrit une lettre pour sa pension et qu’il n’a jamais eu de réponse.

Ses paroles sont entrecoupées par celles, enregistrées, de différentes personnes parlant de l’invisibilité en science. Arrive une jeune femme, costume de majorette, perruque aux cheveux longs et dont la franche recouvre la moitié du visage. Pour disparaître, dit‐elle, il faut changer de ville tous les cinq jours, marcher dans les pas de la personne qui se trouve devant, repérer les caméras de surveillance et les éviter.

 

Par la preuve que le réel n’existe pas, mise en scène par Renaud Cojo (Compagnie Ouvre le chien). Acteurs : Aude le Bihan et Romain Finart. Photo : Lieu multiple.

Disparaître, un jour ?

Les bandelettes qui recouvrent les mains, le visage tombent. L’invisibilité sociale, la recherche de la disparition sont liées à l’absence d’empathie. Regard déplacé dans notre société sur le handicap, pour ne pas le voir. La force de cette pièce mise en scène par Renaud Cojo réside dans ce lien entre l’invisibilité et l’empathie et où cette dernière puissance prend le dessus. Ne pas être invisible, c’est vivre dans le regard des autres, positivement. Entre Romain Finar et Aude Le Bihan, les deux comédiens, c’est cette fragilité alliée à cette force qui sont motrices de la pièce. L’ajout des interviews des scientifiques Laurence Navailles, Philippe Barois, Philippe Cluzeau, Olivier Mondain, Alain Pénicaud du Centre de recherches Paul Pascal (CRPP à Pessac), permet d’élargir l’éventail du questionnement autour de l’invisibilité. On apprend, entre autres, que l’on peut faire disparaître des objets microscopiques, sauf qu’ils sont déjà invisibles à l’œil nu. Comment disparaître et pourquoi ? «Et toi Aude, tu ferais quoi si tu étais invisible ?» demande Romain. «J’irai à des concerts que j’aime sans payer ma place.»

Quant aux échanges entre les collégiens, le metteur en scène et les acteurs, ils interrogent ce qui se déroule sur scène. «Et le monsieur, il est vraiment en fauteuil roulant ?», «C’était quoi les voix que l’on entendait ?», «La fumée qui sortait de la boîte [il s’agit d’une boîte de disparition de magie], c’est de la chicha ?», «Pourquoi cette perruque avec une frange et ce costume ?», «On peut disparaître pour de vrai ?»«Moi si j’étais invisible je prendrais tout dans les magasins sans payer.»

Sur cette question de l’invisibilité, on peut imaginer que chacun s’est demandé comment disparaître, un jour, toujours. Ce n’est pas sans évoquer le livre du sociologue‐anthropologue David Le Breton, Disparaître de soi.

 

Pour suivre les actualités de la compagnie Ouvre le chien.

Entretien vidéo avec David Le Breton sur son parcours de recherche en sociologie pour la plateforme de L’Actualité Nouvelle‐Aquitaine.

À propos de Disparaître de soi, voir l’article à propos de la conférence de David Le Breton donnée en janvier 2016 à Poitiers dans le cadre des Amphis des lettres au présent organisés par l’Espace Mendès France avec l’UFR Lettres et langues de l’université de Poitiers.

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