«Protocole» de Florian de la Salle

cylindre blanc bleu porcelaine Florian de la Salle, 10 cylindres en porcelaine émaillé et biscuits, 2017. Technique : remontée par capillarité de sels minéraux dans un cylindre en porcelaine.

Entretien Passages
Photos Christian Vignaud

 

Après un diplôme obtenu en 2011 à l’École d’art de l’agglomération d’Annecy puis un post‐diplôme Kaolin à l’École nationale supérieure des arts de Limoges, Florian de la Salle est aujourd’hui un artiste polyvalent. Ses œuvres ont été exposées récemment à la galerie Louise Michel à Poitiers, au musée national Adrien Dubouché à Limoges, au musée des arts décoratifs et du design de Bordeaux. Sa production, toute entière placée sous le signe du Protocole, est le résultat d’une méthode expérimentale rigoureuse. Des couleurs denses, profondes, se retirent pour laisser affleurer les courbes et les angles, révélant par là même la plénitude des volumes.

Passages. – Si tu devais choisir trois termes pour décrire ta production, quels seraient‐ils ?

Florian de la Salle. – Protocole – expérimentation – observation.

Quelle relation entretiens‐tu avec la science et, plus particulièrement, quelle place tient la notion de protocole dans ton travail ?

Selon moi, la science vise à être la plus objective possible, en sorte que les scientifiques s’efforcent de décrire ce qui se présente devant eux. Or, mon travail est très lié à l’expérimentation et à l’observation. En particulier, je vois un lien très proche avec les mathématiques s’agissant des renversements. Par exemple, étudier la fonction 1/x avec x = 0 est impossible, cela n’a aucun sens. Dès lors, pour résoudre ce problème mathématique, il s’avère nécessaire de l’appréhender sous un autre angle, renverser le point de vue, la perspective.

En outre, il y a un geste sculptural dans le protocole et, inversement, la pratique de l’expérimentation scientifique est souvent le résultat d’un émerveillement sensible. Je me trouve alors sur la crête, partagé entre le sensible et l’exigence, la question du protocole dans l’art devenant une interrogation sur l’art dans le protocole.

Comment appréhendes‐tu la matière ?

Avec la matière, j’ai un rapport charnel ! J’ai beaucoup de plaisir à la manipuler, à tel point que je la tords dans tous les sens possibles. C’est quelque chose de l’ordre de l’expérience physique. Je comprends en manipulant ce que j’ai dans les mains.

Dans cette démarche, je recherche les limites du matériau, ses faiblesses, ses points forts. J’essaie surtout de mettre à l’épreuve les images a priori et les connaissances que je pense posséder.

Je suis en quête de la rencontre, de ce qu’elle peut bien être. La seule donnée objective est l’expérience. Je souhaite souvent découvrir le comportement de la matière, son changement d’état dans différents milieux. Non seulement je cherche à être surpris mais aussi à comprendre.

 

Florian de la Salle, au premier plan, poutre en cire et moule en acier, 2018, 400 x 17 x17 cm, de gauche à droite, 9 monotypes, 2018, 21 x 30 cm, 6 séries de 10 cylindres en porcelaine émaillé et biscuits, 2017, 15 parallélépipèdes en porcelaine émaillée, 2017–2018. Technique : plaque de porcelaine assemblée et émail vaporisé.

 

Quel rôle accordes‐tu à la philosophie dans ton existence ainsi que dans ton art ?

Elle m’aide à mieux dormir ! Dans mon existence, la philosophie m’a beaucoup aidé à surmonter les difficultés et, notamment, à exprimer des choses que j’avais besoin d’exprimer. Grâce à elle, je me suis réconcilié avec les mots, avec la langue, avec les autres, mais également avec moi‐même. J’ai l’impression de lire des auteurs de philosophie comme un croyant a des arrangements avec Dieu.

J’ai autant de plaisir à lire certains auteurs de philosophie qu’à réfléchir sur un problème d’échecs. Il est difficile pour moi de dire quelle place occupe la philosophie dans mon existence car en vérité, je n’en fais pas, même si certains ouvrages ont été – ou sont encore – très importants pour moi.

Dans mon travail, je ne vois pas comment le formuler. Cela dit, il y a sûrement des va‐et‐vient que je n’identifie pas précisément comme tels. Mon champ reste celui des intuitions.

Quel est le sens de la mise en forme selon toi ?

Pour moi, la mise en forme est une apparition. Il y a bien un enchaînement de gestes maîtrisés mais leur but n’est aucunement de donner une forme prédéfinie. Tout au long du processus, j’observe les différentes apparitions de couleurs et de volumes. La forme finale doit contenir le comment.

De manière générale, dans mon travail, cette forme finale est synonyme de découverte pour moi, c’est-à-dire de quelque chose de singulier. Elle est de l’ordre de la révélation, de l’inattendu, de l’exclamation «ah, c’est ça !». La mise en forme est un aller‐retour perpétuel entre d’un côté, ce que je pense, vois, observe et, de l’autre, ce que je fais.

 

Florian de la Salle, sur le socle blanc, 3 sculptures en cire, 2018. Technique : trempage.

 

Qu’attends-tu d’une œuvre d’art ?

Quelque chose qui m’émeut, qui me surprenne, qui m’étonne, qui me bouscule. Les œuvres artistiques et philosophiques m’aident à avancer. Je lis des écrits de philosophie pour les mêmes raisons. Je suis souvent – pour ne pas dire constamment – dans ma vie, envahi par le doute. En tant qu’artiste, je souhaite faire l’expérience des choses car enfant j’ai ressenti un décalage entre les discours et ma propre réalité. Je n’ai pas du tout cherché à acquérir des connaissances mais plutôt à faire l’épreuve d’une expérience.

Ainsi, mes diverses formations techniques m’ont apporté l’expérience de tel ou tel geste. Je trouve qu’il y a une poésie dans le geste. Par exemple, pour mes cylindres de couleurs, je compte les gouttes d’une solution transparente et je procède par chromatographie, de manière analogue au travail d’un technicien dans un laboratoire de biochimie. Toutefois, j’éprouve une tension entre ce geste – très simple – et ce qu’il produit sur moi. Des gouttes translucides s’élevant dans la matière et cuites à 1 380 °C deviennent formes et paysages.

Demandes‐tu aux personnes qui viennent contempler tes œuvres d’avoir une certaine attitude ? Si oui, laquelle ?

Je ne demande rien de précis car je suis ouvert à tout attitude. Néanmoins, je souhaite que les personnes prennent le temps afin d’observer avec attention ce qui leur est présenté. Ce qui est fondamental à mes yeux, c’est que je ne cherche pas à transmettre un discours ou un message caché dans mon travail. L’œuvre est proprement manifeste et elle nous touche du seul fait de sa présence. Pour l’observateur, il ne s’agit pas de chercher une signification, un message mais plutôt de regarder effectivement ce qui se présente sous ses yeux.

 

Entretien réalisé par Anaïs Dubourg‐Bataille, Charles Cornette, Tolsan Fourcassié, Clément Gasque, Oliver Norman, avec les encouragements de leur professeur Philippe Grosos.

Exposition visible jusqu’au 25 octobre à la bibliothèque Michel‐Foucault, à l’hôtel Fumé de l’université de Poitiers.

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