David Le Breton — Disparaître de soi

Alice Maher, Helmet, 2003, photographie 61 x 61 cm.

Par Héloïse Morel

« Nous avons tous voulu un jour prendre des vacances de soi, souhaiter n’être personne. » C’est sur cette absence que le sociologue et anthropologue David Le Breton est intervenu lors d’une conférence à Poitiers dans le cadre des amphis des lettres au présent, à l’initiative de l’Espace Mendès France et en partenariat avec l’UFR lettres et langues de l’université de Poitiers.

Disparitions multiples / Disparitions protéiformes

David Le Breton dépeint un mal contemporain dont nous serions, pour la plupart, affectés. « Dans un monde en mouvement constant, il nous est parfois difficile de suivre le rythme. L’extrême individualisation de nos sociétés nous plonge dans une liberté infinie. Sans cadres, sans communautés, nous sommes seuls ensemble. » Certaines personnes vivent difficilement l’absence de cadres, d’isolement social ; d’autres s’adaptent parfaitement à ce rythme. D’après lui, nous aspirerions donc au retrait et au refus du monde et de soi puisque nous sommes constamment entravés par des contraintes et des exigences liées à l’identité : dans notre famille, dans notre travail, dans les institutions…

Le sociologue présente durant son intervention une typologie des diverses manières de disparaître de soi : la disparition, la dépression, le burn‐out, le vagabondage, internet, l’adhésion à une secte… Il décrit des expériences de retrait du monde, de la dépression à la rupture complète : « L’exemple de la poétesse Emily Dickinson est probant. Elle décida de vivre dans sa chambre jusqu’à sa mort, refusant tout contact social, toute présence auprès d’elle. Finalement, elle a réussi à n’être rien, à exister pour personne. »

L’anthropologue reprend les résultats de ses travaux sur l’adolescence et les conduites des jeunes dites « à risques ». Pour lui, il n’en est rien, ce qui est perçu par nos sociétés comme des pulsions de mort sont en réalité une expression de la vie : exister pour combler le vide, le chaos intérieur. Chez les adolescents, les formes de disparition sont multiples : la prise de médicaments, la vitesse sur les routes, le vagabondage à l’instar du célèbre Alexander Supertramp (Into the Wild, J. Krakauer), la prise de psychotropes, la consommation d’alcool… « Tous ces moyens sont un défi, une forme d’ordalie avec la mort. L’important est de survivre, de résister à la souffrance. »

Mais la disparition peut aussi revêtir des formes positives, par exemple : les activités physiques, sportives, les voyages, les retraites dans un monastère… Il y a également la marche dont l’auteur a fait l’éloge dans un ouvrage en 2000. Selon lui, « il y a depuis plusieurs décennies un engouement pour la marche, étant donné que les familles se retrouvent de moins en moins souvent autour d’un repas, la marche devient ce moment familial durant lequel s’expriment les émotions et la transmission de savoirs. Je parle souvent du remplacement de la théologie à la “t’es ou logie” avec le portable. La marche permet de casser ce rapport à l’écran. »

Vers la blancheur

L’ensemble de ces disparitions, David Le Breton les réunit sous une couleur, le blanc qui est le spectre de toutes les couleurs, « la pire et la meilleure des choses ». Il raccroche la blancheur au fait de relâcher la pression : « On dit bien parfois que l’on a “un blanc”. » En anglais, c’est le terme « blank » qui signifie à la fois le blanc, le vide et l’absence d’émotions. David Le Breton explique que dans l’ensemble de ces disparitions qu’elles soient momentanée, qu’elles soient la dissociation du corps (dans les cas d’anorexie, de boulimie) ou qu’elles soient dans la rupture plus ou moins totale, « il s’agit d’une quête de la blancheur ».

À ce sujet, il présente son propos sur la maladie d’Alzheimer, qui fait l’objet d’un chapitre de son livre, dans lequel il n’est pas en accord complet avec le discours médical. Selon lui, cette maladie est une forme de disparition radicale, irrémédiable. « Dans les parcours des malades, j’ai pu constater des ruptures comme le chômage, une maladie, un deuil… » Un événement qui brise le déroulement de la vie et provoque ce « désinvestissement du monde ». Mais le glissement vers la maladie peut aussi se faire suite à un événement anodin qui mène à un effacement progressif du monde social. Ainsi, dans son livre, il indique que la personne « se dépouille de ce qui la rendait singulière et active dans les mouvements du monde. Avant même de mourir, elle se sépare de ses proches. » (p. 146). « Alzheimer est une manière de préparer son entourage à l’absence et surtout une abstraction de soi, la personne quitte son rôle social, “clôture son histoire en la désinvestissant”. Il s’agit souvent de personnes qui ont tout donné, beaucoup de femmes qui, suite à un épuisement physique, finissent par lâcher prise. »

L’essai de David Le Breton offre une réflexion complète, accompagnée de nombreuses références biographiques, sociologiques et littéraires. Loin de réduire ces comportements à des pathologies, le sociologue évoque l’état de blancheur comme une transition vers le goût de vivre et la vitalité.

Interrogations et expériences

La conférence de David Le Breton a suscité de nombreux échanges mêlant des questions et des récits de professionnels en lien avec les travaux de l’universitaire.

L’un des auditeurs se questionne sur l’absence de définitions de l’identité et « de soi ». David Le Breton a proposé une définition, non restrictive : « Le sentiment de soi fonctionne en interactions avec le social. Il n’y a pas de soi sans les autres et nous sommes constamment en train de nous ajuster selon les situations afin de rester la même personne aux yeux des autres. Tout mon livre est une interrogation sur l’identité, je n’ai pas envie de clore le débat. Le soi est une notion qui est polémique et qui, d’ailleurs, exige la polémique. Mon travail est de déconstruire les évidences et de construire des interrogations. Les sciences sociales, c’est avoir question à tout. »

Parmi les interventions du public, un professeur d’éducation physique a fait part de son expérience avec des élèves dits « difficiles » auprès desquels il intervient : « Par rapport au thème de la disparition de soi, on s’aperçoit que certains élèves n’ont qu’une envie : s’extraire du groupe social auquel ils sont assignés. Ils ont envie d’être à l’extérieur, plutôt qu’à l’intérieur. Je les encadre en escalade, cependant, dans notre société sécuritaire, on nous demande d’en faire mais sans prendre de risques. Or ce qui est éducatif dans l’escalade, c’est de chuter, de parfois se faire mal, et en l’interdisant, les élèves vont vouloir grimper ailleurs et se mettre en danger. »

David Le Breton : « Effectivement, lorsque l’on contrôle complètement les activités d’un jeune, il y a un appel d’air du goût de la transgression mais ce n’est pas une tentation de disparaître. J’ai travaillé dans un précédent ouvrage collectif sur les activités physiques et sportives dites “à risques”. Par exemple, la marche est utilisée auprès de mineurs délinquants : ils partent pendant deux mois et au fil du temps, on constate qu’ils reprennent goût à la vie et réintègrent les valeurs de la vie ensemble. Dans l’éducation, il faut trouver avec les élèves cette dialectique entre ce que la société demande, tout en leur expliquant que l’escalade c’est une prise de risques. Ils constateront que vous êtes conscients, que vous les protégez et que vous n’êtes pas juste l’interdicteur. Il faut qu’ils soient lucides sur les enjeux. C’est l’histoire de l’Arrache-cœur de Boris Vian, où une mère enferme ses enfants dans une cage et ils finissent par s’étioler et mourir. Être parents, c’est accepter que les enfants prennent le risque de vivre. »

Enfin, la conférence se conclut sur les remarques d’une psychomotricienne qui remercie le sociologue pour son apport dans son travail : « J’ai également constaté chez les tout petits, comme chez les adolescents, une pulsion du risque. Un enfant définit ses propres limites grâce à la douleur. Lorsque je mets en place des espaces de motricité très libres pour les enfants et que je demande à l’adulte de se mettre en retrait et d’intervenir seulement en cas de danger, si celui‐ci lui impose une contention violente et agressive, la relation devient difficile. En revanche, s’il laisse l’enfant prendre des risques et qu’il met des mots sur le vécu, les risques et les dangers disparaissent. La prise de risques crée des expériences pour l’enfant et son propre corps. Ceux qui sont contenus par les adultes vont se mettre en danger pour eux‐mêmes et pour les autres car ils ne connaissent pas bien leur corps. Un jour, un enfant m’a dit : “tu as remis mon corps dans mon corps” et ce par la recherche du risques pour atteindre cela. C’est-à-dire en s’extrayant du jugement familial et en étant autre chose que soi. »

 

David Le Breton par Claude Truong‐Ngoc, mai 2013.

David Le Breton a présenté son ouvrage le jeudi 28 janvier 2016 à la faculté de Lettres et Langues, université de Poitiers.

David Le Breton : Disparaître de soi. Une tentation contemporaine, Paris, Métaillié, 2015, 208 p. (17 €).

Dernier ouvrage : Tenir. Douleur chronique et réinvention de soi, Métaillié, 2017, 272 p.

Il donne une conférence à l’Espace Mendès France à Poitiers, lundi 12 mars à 20h30 sur l’Anthropologie des émotions, dans le cadre de la semaine du cerveau.

Voir également l’article sur l’artiste irlandaise Alice Maher.

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