Éloge de la patate

Photographie de deux pommes de terre Par Jean-Luc Terradillos

Par Ulysse Iparraguirre

La mendicité «tue le travail, consomme sans cesse et ne produit jamais». Car «c’est dans la classe pauvre et laborieuse que réside la puissance et la force de la nation». Mais alors, comment lutter contre cette mendicité qui détruit notre productivité ? En mangeant et en faisant manger des pommes de terre ! Puisque le prix de la farine, et donc du pain, ne cesse de monter, remplaçons les par la patate, bien plus économique. La génération actuelle aura sans doute du mal à sauter le pas mais leurs enfants, qui n’auront jamais connu le pain, s’y attacheront bien vite. D’ailleurs, la population décroît et nul réarmement démographique ne peut se faire sans cette chère patate puisque, comme le disait si bien Buffon «à côté du pain il naît un homme». Et la pomme de terre prendra bientôt la place du pain.

Elle n’a pas que des avantages, il faut bien l’avouer. Bien moins nutritive que le pain, il faudrait en manger trois fois plus ! Qu’à cela ne tienne, il suffira d’en consommer entre les repas ! Puisque «les femmes, les enfants et les vieillards ne font presque rien pendant les trois quarts de l’année», ils pourraient cultiver le tubercule. Il ne tiendrait plus qu’à la ménagère de ramener aux champs, à heures fixes, le légume encore chaud et emballé d’une étoffe de laine pour nourrir les travailleurs.

Mais comment consommer la pomme de terre ? Pas dans le pain, certains s’y sont déjà essayés. Il ne gonfle pas et perd toutes ses qualités. De plus, le pain se consomme trop souvent froid et la pomme de terre doit toujours être consommée chaude. Voici plutôt quelques conseils avisés de préparation :

«Ayez une marmite de fer, d’une grandeur convenable aux besoins de la famille ou de la ferme. C’est un ustensile à bas prix, qui ne coûte que six sous la livre. Vous y faites adapter un couvercle en tôle, concave en dedans, convexe en dessus.

Vous remplissez le vase de pommes de terre lavées, sans eau, ou du moins avec une très petite quantité d’eau. Vous placez la marmite à la crémaillère, au feu du ménage, et dans un instant les pommes de terre seront cuites. Elles seront sèches, légères, farineuses et de bon goût. Vous les servez chaudes, et on les mange à la place du pain avec le petit salé, les choux, les haricots, le beurre, le fromage, les autres mets, enfin, qu’on peut avoir à sa disposition.»

Et pour un peu plus d’exotisme : chez nos voisins irlandais et allemands «on fait cuire les pommes de terre lavées dans la marmite de fer, on les pèle, on les écrase, on les détrempe avec du lait bouillant, jusqu’à la consistance d’une bouillie épaisse, et on sert chaud. Quand on n’a pas de lait, c’est avec de l’eau, du beurre et du sel, ou avec un bouillon ordinaire, à l’ognon, aux choux, aux carottes, aux haricots, au lard, etc. – C’est la soupe irlandaise : ces gens en font presque tous leurs repas ; ils en mangent trois à quatre fois par jour.»

Bien entendu, tous ces conseils nous viennent tout droit du passé. De 1829, précisément, et de la plume de Jacques Pierre Bujault. Originaire des Deux-Sèvres, né en 1771 et mort en 1842, il est imprimeur à Niort, avocat à Melle puis achète trois fermes dans les environs en 1810 et devient agriculteur. De ces expériences, il tire de nombreux ouvrages où il conseille et vulgarise l’agriculture. Le grand almanach du cultivateur est sans doute son œuvre la plus connue. Notons, qu’en 1988, le lycée agricole de Melle a pris son nom.

Défenseur du monde paysan, dans Le pain à un sou la livre, ou la pomme de terre employée à la nourriture de l’homme, c’est l’usage miraculeux de cette dernière qu’il nous livre comme remède contre la misère.

Alors à vos frites !

Lire d’autres témoignages, contributions scientifiques et recettes dans L’Actualité Nouvelle-Aquitaine « Manger sans danger », n° 141, hiver-printemps, 196 pages, 2026.

Couverture du numéro 140 de l'Actualité Nouvelle-Aquitaine. Dessin de Benoît Hamet.