Yves Baron — Différents états de nature

Le Lis martagon, Lilium martagon - Photo Yves Baron Le Lis martagon, Lilium martagon - Photo Yves Baron

Le botaniste dis­tingue trois types d’environnement : l’environnement de con­fort, c’est-à-dire la ville, l’environnement d’intendance, qui est au ser­vice de l’homme, et le milieu naturel, soit peu de chose.

Entre­tien Jean-Luc Ter­radil­los
L’Actualité Poitou-Char­entes n° 35 jan­vi­er 1997

Yves Baron se définit volon­tiers comme un nat­u­ral­iste général­iste. Ce botaniste de ter­rain, qui a for­mé des mil­liers d’étudiants à l’université de Poitiers est l’un des plus fins con­nais­seurs de la flo­re en Poitou-Char­entes. Com­pé­tence recon­nue par ses pairs, par les asso­ci­a­tions de pro­tec­tion de la nature et par les pro­mo­teurs qui ont fait appel à lui pour des études d’impact.

L’Actualité. – Quel sens don­nez-vous au mot nature ?
Yves Baron. – Pour le com­mun des mor­tels, la nature c’est la cam­pagne, un décor qui se car­ac­térise par la ver­dure et le calme. On y voit la mar­que de l’homme qui a pétri de ses mains l’environnement afin de le ren­dre présentable. Pour le nat­u­ral­iste que je suis, la nature c’est ce qui reste de spon­tané mal­gré l’intervention de l’homme. Ain­si, une région comme le Poitou-Char­entes compte peu de milieux totale­ment naturels. Il s’agit, pour l’essentiel, d’endroits déshérités : escarpe­ments rocheux, chaos gran­i­tiques, suin­te­ments, cer­taines dunes du lit­toral, lop­ins de forêt, ravins.

Ces espaces naturels sont-ils préservés de toute action humaine ?
Non. L’homme a pu y chas­s­er, y pêch­er, y laiss­er vaquer ses bes­ti­aux… ce n’est pas grave. Cepen­dant, hormis ces milieux authen­tique­ment naturels, il existe des gra­da­tions du milieu ; ce qui m’a amené, dans mon cours d’écologie à l’université, à con­sid­ér­er trois sortes d’environnement : l’environnement de con­fort, c’est-à-dire la ville et ses annex­es (ter­rains de sport, routes, etc.), un espace com­plète­ment arti­fi­cial­isé que l’homme s’est choisi pour lui-même, l’environnement d’intendance, ou ce qu’il faut autour pour que la ville puisse fonc­tion­ner : cam­pagne cul­tivée, bois, car­rières, nappes phréa­tiques, etc., le troisième envi­ron­nement, c’est le milieu naturel, soit pas grand-chose.
Mais ces trois types de milieux s’interpénètrent. Par exem­ple, on peut trou­ver de petites plantes sauvages sur les murs, le trot­toir ou le bord des routes, milieux a pri­ori arti­fi­cial­isés. Dans la mesure où il est seule­ment fauché une ou deux fois par an, un bord de route peut s’avérer être un milieu rel­a­tive­ment naturel. Les prairies de fauche naturelle étant dev­enues raris­simes, c’est là qu’on trou­ve le plus facile­ment la prairie mésophile, for­ma­tion herbacée qui est con­sti­tuée de gram­inées, mais aus­si de sauges des prés, de mar­guerites, d’orchidées.

Com­ment dis­tinguer l’artificiel et le naturel ?
Une coupure nette entre milieu naturel et envi­ron­nement arti­fi­cial­isé peut sem­bler arbi­traire. Néan­moins, je don­nerais deux déf­i­ni­tions. Est arti­fi­ciel ce qui résulte de mod­i­fi­ca­tions opérées avec des moyens pro­pres à l’homme, par exem­ple le béton, le fer, le verre. [su_quote]Est naturel ce qui reste ou ce qui a été mod­i­fié par l’homme avec les mêmes moyens qu’ont les ani­maux ou les élé­ments naturels. [/su_quote]Par exem­ple, autre­fois l’homme gérait les lan­des par le feu ; la foudre se chargeait aus­si de le faire. Qu’un champ soit piét­iné par un homme ou un ani­mal, le résul­tat est le même…
Donc, il y a une panoplie de milieux naturels, des écosys­tèmes très local­isés au paysage de bocage, ves­tige d’une agri­cul­ture tra­di­tion­nelle qui main­tient une cer­taine bio­di­ver­sité.

Anthurus archeri - Photo Yves Baron

Anthu­rus archeri — Pho­to Yves Baron

Existe-t-il un équili­bre naturel ?
L’état d’équilibre naturel est une fluc­tu­a­tion per­ma­nente. Il tend vers un niveau final (cli­max) qui est, en principe, foresti­er. Mais cer­tains milieux se sta­bilisent à un niveau inter­mé­di­aire (sub-cli­max) en rai­son de l’intervention de l’homme ou des ani­maux, de la vio­lence du vent qui empêche les arbres de pouss­er, du froid, ou de la pau­vreté du sol, etc.
Dans nos régions cepen­dant, la forêt con­naît aus­si des gra­da­tions. La plan­ta­tion de résineux n’a rien de naturel. Une futaie de chênes bien gérée est un milieu assez haute­ment arti­fi­cial­isé.
Au-delà, la réserve de chas­se, avec des tail­lis sous futaie, des arbres qu’on laisse vieil­lir quand d’autres sont coupés, est rel­a­tive­ment proche des milieux naturels.
C’est là, par exem­ple, qu’on trou­ve le Lis marta­gon, plante pro­tégée en Poitou-Char­entes qui s’est main­tenue depuis la dernière péri­ode glaciaire, il y a 10 000 à 12 000 ans. C’est donc une relique glaciaire dans notre région. La Flo­re de Souché (1901) sig­nale six sta­tions de Lis marta­gon dans la Vienne. On en con­nais­sait cinq, la six­ième a été trou­vée l’an dernier. Mais neuf autres sta­tions ont été décou­vertes entre-temps.
Pour cela, j’ai adop­té une méth­ode effi­cace : la lec­ture de la carte IGN. Sachant les exi­gences de cette plante, j’ai recher­ché les endroits où le micro­cli­mat ressem­ble un peu au cli­mat de la mon­tagne, c’est-à-dire les bas de pente en sous-bois où le soleil arrive dif­fi­cile­ment, où il fait frais.

Quel est l’état du pat­ri­moine végé­tal en Poitou-Char­entes ?
Par rap­port aux autres régions, l’état moyen du pat­ri­moine végé­tal en Poitou-Char­entes est fluc­tu­ant, plutôt cor­rect. Beau­coup de sta­tions men­tion­nées dans la Flo­re de Souché exis­tent encore. Mais au fil du temps, les milieux dis­parais­sent du fait de l’urbanisation et des amé­nage­ments, mais surtout de l’agriculture qui, certes, occupe les mêmes espaces depuis longtemps mais dont les méth­odes sont de plus en plus agres­sives (drainage, remem­bre­ment, her­bi­cides…). Ain­si, la caté­gorie des mes­si­coles, espèces des moissons (bleuets, ado­nis, etc.), est en voie d’extinction aujourd’hui.
En revanche, dans les espaces plus sauvages, l’avènement du tout ter­rain pen­dant les années 1970 fut une calamité. Le tri­al, qu’on surnomme la moto verte ou la moto de lib­erté, fait des rav­ages dans les milieux escarpés, de même que le 4x4 et le VTT. Il ne suf­fit pas de respecter les arbres quand on pra­tique ces sports. En effet, les herbacées représen­tent 98 % de la flo­re de plantes supérieures (90 % en forêt).
Nous sommes donc con­fron­tés à un état d’esprit. Le retour à la nature se traduit par des activ­ités de plein air qui ne con­sid­èrent la nature que comme une sur­face, nue, acci­den­tée, solide, boueuse ou aqua­tique, en nég­ligeant ce qui vit et affleure sur cette sur­face.

Est-ce exagéré de par­ler d’espace de con­som­ma­tion de loisirs ?
Non. Cela dit, les sports mécaniques sont légitimes à con­di­tion de respecter un mode d’emploi, de con­naître les endroits où il ne faut pas pass­er.
Mais il y a pire : la pro­liféra­tion des ter­rains de golf pen­dant les années 1980. Le ter­rain de golf appa­raît comme la belle nature alors que c’est la destruc­tion méthodique de tout ce qui est naturel. Le site, générale­ment dans un espace boisé, est remod­elé avec des arbres seule­ment pour toile de fond, le gazon est gorgé d’herbicides, ver­mi­cides, insec­ti­cides, taupi­cides, etc., et con­somme plus d’eau et d’engrais que le maïs. Un tapis plas­tique imi­tant la pelouse ferait moins de dégâts. Autre plaie récente qui se développe peu à peu en France : le «Cen­ter parc», c’est-à-dire la nature sous cloche.

La loi de pro­tec­tion de la nature est-elle effi­cace ?
C’est un out­il remar­quable, qui a le mérite d’affirmer que le pat­ri­moine naturel est le bien com­mun. Avant 1976, la nature n’était pas prise en compte par la loi, sauf indi­recte­ment. On pro­tégeait par exem­ple les sites pit­toresques ou les beaux arbres mais pas les écosys­tèmes. Cette loi a insti­tué les études d’impact, études préal­ables à tout amé­nage­ment. Certes, il y a tou­jours des études «bidon­nées», mais les grands pro­mo­teurs, comme EDF ou les sociétés d’autoroute, réalisent générale­ment de bonnes études d’impact. En soulig­nant tout de même un para­doxe : c’est le pro­mo­teur qui com­mande l’étude. Com­ment ne pas être juge et par­tie…
D’autre part, la loi a per­mis la pub­li­ca­tion des listes d’espèces pro­tégées au plan nation­al en 1982, qui ont été com­plétées dans chaque région. J’ai par­ticipé à l’élaboration de la liste Poitou-Char­entes, pub­liée en 1988, qui ajoute 133 espèces aux 50 espèces pro­tégées au plan nation­al. Cette inscrip­tion four­nit un argu­ment juridique : la destruc­tion d’une sta­tion d’espèces pro­tégées peut don­ner lieu à un procès.

Cette loi a-t-elle des faib­less­es ?
Elle est par­faite. Mais comme toutes les lois, il faut qu’elle soit appliquée sur le ter­rain. De ce point de vue, il faut saluer le tra­vail impor­tant effec­tué depuis quelques années en Poitou-Char­entes par le Con­ser­va­toire d’espaces naturels. C’est un out­il pré­cieux. [su_quote]Néanmoins, il est encore dif­fi­cile de pro­téger ce que j’appelle la nature ordi­naire, c’est-à-dire ces milieux qui n’ont rien de pres­tigieux, aux­quels on ne fait pas atten­tion et qui sont pour­tant rich­es, comme les bor­ds de route où l’on trou­ve la prairie mésophile.[/su_quote]

D’autant que les botanistes se font rares.
J’étais le seul botaniste de ter­rain à l’Université de Poitiers. Plutôt éton­nant au moment où cha­cun se dit plus écol­o­giste que le voisin. En fait, l’écologie a longtemps été ignorée en France. Ce mot n’a eu les hon­neurs du Petit Larousse qu’en 1956. Pen­dant près de cent ans, le mot écolo­gie n’a tra­ver­sé ni le Rhin ni le Chan­nel.
Le pre­mier manuel d’écologie végé­tale date de 1964. L’enseignement de l’écologie à l’université, comme par­tie prenante de la for­ma­tion des biol­o­gistes, n’est apparu qu’au début des années 1970. D’autre part, les nat­u­ral­istes sont en perte de vitesse.

Com­ment expli­quer cette pénurie de nat­u­ral­istes ?
Cela ne débouche pas sur des con­trats juteux. Il sem­ble plus impor­tant aujourd’hui de mod­i­fi­er des plantes pour les ren­dre plus per­for­mantes, plus renta­bles. En out­re, la botanique met des bâtons dans les roues : elle peut con­trari­er tel amé­nage­ment ou tel type d’agriculture.

Un chercheur peut-il con­cili­er écolo­gie sci­en­tifique et écolo­gie poli­tique ?
Cer­tains de mes col­lègues se tien­nent sur leurs gardes, sachant que l’image de mar­que du mou­ve­ment écol­o­giste n’est pas for­cé­ment pos­i­tive. Per­son­nelle­ment, je ne peux pas me réfugi­er dans une tour d’ivoire. [su_quote]L’écologie est une sci­ence pas­sion­nante et rigoureuse mais je ne peux pas rester inerte quand je vois qu’on risque de détru­ire des plantes ou des milieux intéres­sants. Il est de mon devoir de réagir.[/su_quote] C’est pourquoi je me suis investi dans le mou­ve­ment asso­ci­atif de pro­tec­tion de la nature ain­si que dans le mou­ve­ment écol­o­giste local. On risque ain­si de se décon­sid­ér­er aux yeux de cer­tains. J’en ai pris le risque. J’essaie de main­tenir un équili­bre.

Cette dis­tance vis-à-vis de l’écologie n’est-elle pas sous-ten­due par une vision som­maire de la nature ?
Notre con­cep­tion de la nature, dans la société occi­den­tale, je la fais remon­ter au Néolithique. Quand l’homme cesse d’être exclu­sive­ment chas­seur-cueilleur pour devenir agricul­teur, il nour­rit une hos­til­ité à l’égard de la nature, c’est-à-dire à l’égard de ce qui pousse tout seul dans les champs si dif­fi­ciles à cul­tiv­er. Une étude sur deux peu­ples d’Afrique trop­i­cale, pub­liée dans la revue du CNRS en 1989, m’a éclairé sur le sujet. Pour les Bush­men, chas­seurs-cueilleurs vivant dans la forêt, la nature est sacrée car elle leur four­nit tout ce dont ils ont besoin. Donc ils ne mod­i­fient pas le milieu. A côté, chez les Ban­tous, agricul­teurs de la plaine, la nature est source de tous les maux. Ain­si, la même nature peut être con­sid­érée de façon diamé­trale­ment opposée selon le mode de vie.

Vous pensez vrai­ment que cette peur de la nature est tou­jours vivace ?
C’est vis­céral, inhérent à notre civil­i­sa­tion. C’est pourquoi le nat­u­ral­iste s’oppose à la démarche com­mune. Mais moi aus­si, je suis un Néolithique. Comme tout le monde, j’arrache des mau­vais­es herbes dans mon jardin. Mais j’essaie de fix­er des lim­ites.

Yves Baron dans son jardin en 1997 - Photo Bruno Veysset

Yves Baron dans son jardin en 1997 — Pho­to Bruno Veys­set

Les Plantes sauvages et leurs milieux en Poitou-Charentes

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Pour ini­ti­er à l’écologie de ter­rain les étu­di­ants ou les pra­ti­quants ayant un min­i­mum de con­nais­sances floris­tiques, Yves Baron a rédigé Les Plantes sauvages et leurs milieux en Poitou-Char­entes (éd. Atlan­tique, 2012). Ce guide du pat­ri­moine végé­tal présente, de manière exhaus­tive, 13 séries, 100 groupe­ments et plus de 2 300 plantes qui, des sols nus aux forêts, com­posent les paysages qui jalon­nent les chemins et bor­dent les cul­tures. C’est aus­si un manuel d’écologie. Out­il pra­tique, il établit les cor­re­spon­dances entre les noms français ou pic­to-charentais et les noms sci­en­tifiques, et laisse une large place à l’illustration (250 pho­tos, 500 cartes et dessins).

Latin botanique

Il existe près de deux mille espèces de plantes supérieures en Poitou-Char­entes, mais les mots nous man­quent pour les nom­mer. En français, seule­ment 14 % des plantes peu­vent être désignées en lan­gage courant ou ver­nac­u­laire. Non seule­ment il s’agit des espèces les plus com­munes mais la marge d’erreur et d’imprécision est très grande. La même expres­sion peut en effet désign­er plusieurs plantes et inverse­ment. C’est pourquoi la nomen­cla­ture en latin, mise en place il y a plus de deux cents ans par Lin­né, demeure la meilleure méth­ode pour iden­ti­fi­er et nom­mer les espèces. Cette nomen­cla­ture est binom­i­nale : le pre­mier mot, qui désigne le genre, est suivi d’un adjec­tif ou d’un sub­stan­tif spé­ci­fique.

A propos de Jean-Luc Terradillos
Journaliste, rédacteur en chef de la revue L'Actualité Nouvelle-Aquitaine.

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