Patrick Duncan — Un équilibre dynamique

Elevage en Gâtine - Photo Marc Deneyer Elevage en Gâtine - Photo Marc Deneyer

La nature, c’est l’ensemble et l’interaction des proces­sus physiques, chim­iques et biologiques qui régis­sent le fonc­tion­nement de la biosphère.

Entre­tien Jean-Luc Ter­radil­los
L’Actualité Poitou-Char­entes n° 35 jan­vi­er 1997

Patrick Dun­can est directeur de recherche émérite au CNRS. Il a dirigé le Cen­tre d’études biologiques de Chizé de 1999 à 2006.

L’Actualité. – Que représente l’inventaire des espèces dans le tra­vail sci­en­tifique en écolo­gie ?
Patrick Dun­can. – Mal­gré des siè­cles d’observation, nous sommes loin d’avoir inven­torié toutes les espèces de la planète. De grands mam­mifères ont même été décou­verts récem­ment au Viêt­nam, un cervidé et un bovidé. Le tra­vail d’inventaire et de suivi de la diver­sité biologique nous mon­tre que nous vivons dans une péri­ode où le taux des extinc­tions est peut-être mille fois plus rapi­de qu’à la fin de l’ère sec­ondaire qui a vu notam­ment dis­paraître les dinosaures. C’est d’autant plus grave que l’inventaire n’est que le pre­mier pas du tra­vail sci­en­tifique en écolo­gie. En effet, l’essentiel de notre activ­ité con­siste à décou­vrir les lois de fonc­tion­nement qui sous-ten­dent l’existence des écosys­tèmes.

Com­ment réa­gir face à ces extinc­tions ?
Com­ment faire dans ce con­texte ? D’abord créer des «espaces naturels» où on laisse faire la nature. Il y a une cen­taine d’années, on a com­mencé à créer des parcs nationaux et des réserves naturelles pour essay­er d’enrayer ce proces­sus d’extinction, déjà évi­dent à l’époque. Le parc de Yel­low­ston (USA) a été créé en 1872.
Mais dans les pays dévelop­pés, donc à forte den­sité humaine, ces réserves ne peu­vent générale­ment être que de faible taille. Ceci pose deux prob­lèmes. D’une part, la biogéo­gra­phie des îles nous a appris que plus l’écosystème est petit, plus le taux d’extinction est impor­tant. D’autre part, cer­taines espèces ne peu­vent pas vivre dans de petites par­celles. Je pense à une espèce charentaise, le busard cen­dré (10 % de la pop­u­la­tion européenne en Poitou-Char­entes). Cet oiseau, qui migre entre l’Afrique et l’Europe, a besoin de mil­liers d’hectares. Il est donc incon­cev­able de créer une réserve pour cette espèce.

Petite ou grande réserve naturelle, com­bi­en d’hectares ?
La super­fi­cie d’une réserve peut aller de quelques hectares, comme sou­vent dans nos con­trées, à 12 000 km2, comme le Serengeti en Afrique. Le Serengeti est un écosys­tème qui s’autorégule. A ce niveau, l’homme n’a, théorique­ment, pas à inter­venir. Mais en pra­tique, on con­state que les inter­ac­tions avec les pop­u­la­tions envi­ron­nantes pro­duisent des dégâts : il n’y a plus de rhinocéros à cause du bra­con­nage, et la mal­adie de Car­rée, venue des chiens domes­tiques, a atteint cer­tains pré­da­teurs, les lycaons, qui sont main­tenant en voie de dis­pari­tion. Donc un écosys­tème ne peut être com­plète­ment pro­tégé. Non, parce que la vraie unité d’autorégulation, c’est la biosphère. Même les plus grands écosys­tèmes auront des prob­lèmes de ges­tion.

Com­ment définis­sez-vous la nature ?
La nature, c’est l’ensemble et l’interaction des proces­sus physiques, chim­iques et biologiques qui régis­sent le fonc­tion­nement de la biosphère. La nature a un sens si on con­sid­ère la planète dans son ensem­ble. Ce n’est donc pas seule­ment la faune et la flo­re.

Qu’est-ce que l’autorégulation d’un écosys­tème ? Un stade de sta­bil­ité ?
Je par­le du Serengeti parce que j’y ai tra­vail­lé pen­dant trois ans et parce qu’il y a eu une bonne recherche écologique à long terme. Cette recherche nous enseigne que la sta­bil­ité n’existe pas. Un sys­tème de ce type est régi par une dynamique à cause de l’aléa cli­ma­tique, entre autres. En fait, les écosys­tèmes sont tou­jours en train d’évoluer, en réac­tion aux fac­teurs bio­tiques et abi­o­tiques.
On entend sou­vent par­ler d’équilibre à pro­pos du fonc­tion­nement des écosys­tèmes. Ce n’est pas for­cé­ment une car­ac­téris­tique naturelle. [su_quote]L’écosystème est métastable, en équili­bre dynamique. Ceci doit être pris en compte pour la ges­tion de petits espaces. Il n’est donc pas tou­jours néces­saire de rechercher à préserv­er à tout prix la sta­bil­ité de l’écosystème.[/su_quote] D’autant que dans nos régions, les écosys­tèmes sont tron­qués du fait de la dis­pari­tion des grands mam­mifères. Or ces espèces clés de voûte jouent un rôle déter­mi­nant dans la struc­ture et la dynamique de la végé­ta­tion.

Dans ce cas, peut-on encore par­ler d’espaces naturels ?
Il s’agit d’espaces naturels rel­a­tive­ment aux autres, même s’ils ont per­du une par­tie de leur bio­di­ver­sité. La ges­tion de ces espaces est une option tout à fait effi­cace pour la con­ser­va­tion de ce qui reste de bio­di­ver­sité dans nos régions. Mais l’expérience nous mon­tre qu’on ne peut pas recréer un fonc­tion­nement naturel dans de petits sys­tèmes ; ils seront tou­jours pilotés. Or pilot­er exige d’avoir des objec­tifs clairs. La bonne méth­ode con­siste à établir un plan écrit de ges­tion pour chaque espace. Ce plan peut tenir en une demi-page. Cela com­mence par l’inventaire et l’évaluation du pat­ri­moine biologique par rap­port à la région, au pays, à l’espace européen, puis, en fonc­tion de cette éval­u­a­tion, l’objectif de ges­tion est défi­ni – en pri­or­ité : sauve­g­arder les espèces ayant un intérêt inter­na­tion­al et nation­al –, et doit débouch­er sur des actions. C’est l’approche pré­con­isée par le min­istère de l’Environnement pour la ges­tion des espaces naturels.
Dans la con­ser­va­tion et la ges­tion des espaces naturels, l’homme inter­vient de manière pro­fes­sion­nelle et formelle en faisant un plan avec des objec­tifs et en pré­con­isant des méth­odes de ges­tion.

N’est-ce pas un peu comme la restau­ra­tion des mon­u­ments his­toriques con­stru­its sur une longue péri­ode, où l’on peut choisir de restau­r­er selon une époque ou de laiss­er appa­raître les dif­férentes strates de son his­toire ?
Les écosys­tèmes dif­fèrent des bâti­ments au niveau de l’échelle. Un bâti­ment est un tout. Un écosys­tème, même de plusieurs cen­taines d’hectares, n’est pas un tout. Il ne peut donc pas être restau­ré dans le détail. Tout ce que l’on peut faire, c’est gér­er intel­ligem­ment, pour que l’écosystème con­serve ses intérêts essen­tiels et un fonc­tion­nement le plus autonome pos­si­ble.

Quelles sont les per­son­nes néces­saires à cette ges­tion ?
Un bon plan de ges­tion asso­cie tous les acteurs ayant à inter­venir : les util­isa­teurs, les nat­u­ral­istes, les éleveurs, les chas­seurs, les pêcheurs et les organ­ismes chargés de la mise en appli­ca­tion du plan. Le nom­bre des acteurs varie beau­coup selon la nature du site. Je ne par­le ici que des sites dont l’objectif prin­ci­pal est la pro­tec­tion du pat­ri­moine biologique.
Quand on sort dans ce qu’on appelle en anglais «the wider coun­try­side» (le paysage), cela devient mille fois plus com­pliqué. Il faut tenir compte de l’agriculture, des infra­struc­tures, etc. Com­ment faire alors pour con­serv­er les espèces qui ne peu­vent pas l’être dans les espaces naturels ? Et com­ment con­serv­er en même temps un cadre de vie souhaité par les habi­tants ? Il n’y a pas de méth­ode uni­verselle. [su_quote]Pour moi, c’est le chal­lenge des prochaines années. Je ne pense pas que les citoyens vont accepter ce que notre société, avec ses bases d’économie libérale, va pro­duire comme paysage.[/su_quote]
Il faut donc trou­ver les méth­odes de tra­vail qui per­me­t­tent de met­tre autour d’une table les dif­férents acteurs et de réalis­er une con­cer­ta­tion. Un grand défi qui est relevé en Poitou-Char­entes par le Con­ser­va­toire d’espaces naturels.
De ce point de vue, le Marais poitevin est instruc­tif. La France est le pre­mier pays à avoir créé, depuis une ving­taine d’années, des parcs naturels régionaux, selon le principe que la con­ser­va­tion du paysage ne peut se faire qu’avec les gens qui y habitent. Cette démarche orig­i­nale ne fonc­tionne pas partout. C’est le cas du parc naturel région­al du Marais poitevin.
Il existe une autre approche glob­ale du paysage : les réserves de la biosphère créées par l’Unesco. La réserve est con­sti­tuée d’un noy­au cen­tral stricte­ment pro­tégé, qu’on peut appel­er espace naturel. Dans la zone qui l’entoure, les activ­ités humaines sont volon­taire­ment lim­itées afin de ne pas nuire à l’intérêt biologique de l’espace naturel cen­tral. Des recherch­es sont menées visant à met­tre au point des méth­odes de développe­ment durable, cohérentes avec l’idée de con­ser­va­tion du pat­ri­moine. Dans une dernière zone, presque toutes les activ­ités sont per­mis­es mais en ten­ant compte de l’intérêt de la zone glob­ale­ment.

L’Unesco a fait la même chose pour les mon­u­ments his­toriques. On peut saisir la qual­ité d’un pat­ri­moine cul­turel. Mais un espace naturel n’est pas for­cé­ment beau, selon les caté­gories esthé­tiques que nous avons assim­ilées.
Un espace naturel peut être com­pris quand les gens voient l’essentiel. Aus­si bien dans le pat­ri­moine biologique que dans le pat­ri­moine cul­turel, il n’y a pas ou peu d’absolu. Tout est ques­tion d’apprentissage. [su_quote]Les Beaux-Arts nous ont aidés à com­pren­dre ce qui est orig­i­nal dans un tableau ou une sculp­ture. Le même type de tra­vail est souhaitable pour com­pren­dre ce qui est orig­i­nal dans un paysage, dans sa struc­ture, dans son fonctionnement.[/su_quote]

Com­ment faire com­pren­dre ce fonc­tion­nement ?
En mul­ti­pli­ant des opéra­tions d’information des citoyens aux règles de fonc­tion­nement des écosys­tèmes. La région Poitou-Char­entes et le départe­ment des Deux-Sèvres s’en préoc­cu­pent avec la créa­tion du pôle européen de Chizé.
Des choses très sim­ples et mag­nifiques à voir sont faciles à imag­in­er. Par exem­ple, com­par­er des mares tem­po­raires avec et sans pois­sons. L’observation à la loupe révèle la dif­férence con­sid­érable du nom­bre des invertébrés : les daph­nies et les larves de mous­tiques pul­lu­lent dans les mares sans pois­sons. Quand ces derniers sont présents, les daph­nies sont qua­si­ment impos­si­bles à trou­ver.
Le pub­lic sait que nous dépen­dons absol­u­ment des grands proces­sus écologiques qui régis­sent l’air, l’eau, le sol et la bio­di­ver­sité. Mais les moyens octroyés à la recherche en écolo­gie sont minus­cules. Pour­tant, notre ges­tion de plus en plus néces­saire des grands proces­sus qui sou­ti­en­nent la vie dépen­dra des recherch­es en écolo­gie. Tant pour la recherche que pour la pro­tec­tion, les moyens sont insuff­isants pour avancer assez vite.

Pourquoi pro­téger des espaces naturels ?
Pour des raisons éthiques. Nous devons laiss­er à nos enfants un monde dans lequel il y a les mêmes pos­si­bil­ités de vivre. Si nous lais­sons des espèces s’éteindre, ce n’est plus le même monde, car il est impos­si­ble de recréer des espèces dis­parues.
Pour des raisons économiques. Nous aurons cer­taine­ment besoin du pat­ri­moine géné­tique de ces espèces, par exem­ple pour l’amélioration des cul­tures.

Que pensez-vous de l’hypothèse Gaïa selon laque­lle la Terre peut s’autoréguler, comme un immense organe ?
C’est une vision juste qui peut aider l’homme à ne pas entamer les proces­sus biochim­iques qui sou­ti­en­nent la vie sur Terre. L’opposition homme-nature n’est pas per­ti­nente, parce que la nature n’a absol­u­ment pas besoin de l’homme. Par con­tre, l’homme a besoin de la nature. Oui, la planète peut tourn­er très bien sans nous.

 

Patrick Duncan en 1996 – Photo Claude Pauquet

Patrick Dun­can en 1996 – Pho­to Claude Pau­quet

Ele­vage en Gâtine — Pho­to Marc Deney­er

A propos de Jean-Luc Terradillos
Journaliste, rédacteur en chef de la revue L'Actualité Nouvelle-Aquitaine.

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