Edgar Morin — Dépasser la notion de développement

Edgar Morin à l'Espace Mendès France le 24 octobre 2003 - Photo Claude Pauquet Edgar Morin à l'Espace Mendès France le 24 octobre 2003 - Photo Claude Pauquet

Edgar Morin
L’Actualité Poitou-Char­entes n° 63 jan­vi­er 2004

Nous pub­lions ici de larges extraits de l’intervention d’Edgar Morin à l’Espace Mendès France le 24 octo­bre 2004. En préam­bule, il a rap­pelé qu’au début des années 1970 il a co-organ­isé un col­loque sur la crise du développe­ment au cours duquel il avait exposé «Le développe­ment de la crise du développe­ment» (texte pub­lié dans Soci­olo­gie, Points Essais). Trente ans après, il affirme que c’est à la notion même de développe­ment qu’il faut s’attaquer. Il pro­pose de dépass­er la notion de développe­ment, «un dépasse­ment au sens du philosophe Hegel, c’est-à-dire à la fois aller au-delà tout en con­ser­vant quelque chose».

Jean-Luc Moulène, Chef, 11 avril 1998.

Jean-Luc Moulène, Chef, 11 avril 1998.

Pourquoi renon­cer au mot développe­ment ? Parce que le noy­au de ce mot est de nature tech­no-économique. Il sup­pose que le développe­ment tech­nique et économique, sur le mod­èle des nations dites dévelop­pées, est comme la loco­mo­tive qui doit naturelle­ment entraîn­er der­rière elle tous les wag­ons du développe­ment humain : san­té, démoc­ra­tie, cul­ture, ratio­nal­ité, mieux-être, etc. La notion de développe­ment est donc fondée sur une logique, je dirais même sur un déter­min­isme socioé­conomique sous-jacent, qui oublie toute une série de déter­mi­na­tions, lesquelles échap­pent à la tech­nique et à l’économie. D’ailleurs, il y eut des développe­ments tech­niques et économiques qui n’ont pas entraîné la démoc­ra­tie, etc. Dans un passé récent, ce fut le cas du Chili du général Pinochet, de l’Espagne à l’ultime époque du général Fran­co, de l’Union sovié­tique… De par son car­ac­tère tech­nique et économique, la notion de développe­ment se fonde sur le cal­cul et se mesure par le cal­cul. Or, le cal­cul ignore ce qui lui échappe. Et qu’est-ce qui échappe au cal­cul ? C’est évidem­ment la vie, c’est la souf­france, c’est l’amour, tout ce qui fait la con­di­tion humaine. Bien enten­du, on peut cal­culer en ter­mes moné­taires le seuil de pau­vreté, mais les cal­culs pren­nent plus ou moins bien en compte la réal­ité. En effet, dans cer­taines économies de sub­sis­tance, des agricul­teurs vivent de poly­cul­ture et parvi­en­nent à sat­is­faire la plu­part de leurs besoins sans recours à beau­coup de mon­naie. En revanche, les mégapoles regor­gent de gens jetés hors de leur terre, avec des moyens pré­caires, qui sont réduits à une vie de mis­ère tout en dis­posant pour­tant des ressources en mon­naie supérieures à celles des familles vivant dans leur cam­pagne. Le dénue­ment matériel est lié à d’autres aspects : l’humiliation due à la sub­or­di­na­tion, à la néces­sité d’obéir, à la néces­sité de mendi­er ; le mal-être dû à l’impossibilité d’accéder à des médica­ments trop chers… Certes, de nou­veaux indices ont été inven­tés pour ten­ter de mesur­er cela. Comme tou­jours, quand un principe est insuff­isant, on essaie de lui don­ner quelques ajouts ad hoc pour le faire tenir et, ain­si, faire oubli­er que c’est le principe lui-même qui est insuff­isant. […]

DÉVELOPPEMENT IMPLIQUE SOUS-DÉVELOPPEMENT
D’autre part, la notion de développe­ment implique la notion glob­ale et générale de sous-développe­ment. Elle fait relever du même dénue­ment, du même manque fon­da­men­tal, ceux qui ne sont pas par­venus à la sit­u­a­tion des pays occi­den­taux, igno­rant ain­si les diver­sités des cul­tures et pas seule­ment celles des grands ensem­bles exis­tant depuis des mil­lé­naires mais aus­si de petites nations très anci­ennes n’ayant que des tra­di­tions orales, comme les nations des peu­ples d’Amazonie ou d’autres régions du monde. Le développe­ment sup­pose un monde privé de tout, igno­rant que ces cul­tures com­por­tent des super­sti­tions, des erreurs, des mythes, comme la nôtre en com­porte aus­si – y com­pris le mythe de la supéri­or­ité de l’Occident –, mais elles peu­vent com­porter égale­ment des con­nais­sances, des savoir-faire, des savoir-vivre, des arts de vivre. Par exem­ple, l’ethnopharmacologie recon­naît de plus en plus la valeur cura­tive de bien des con­nais­sances des pop­u­la­tions indi­ennes d’Amazonie sur la faune et la flo­re. […] Donc l’idée de sous-développe­ment a en elle-même quelque chose d’abject parce qu’on cesse de voir les indi­vid­u­al­ités et la réal­ité de cul­tures exis­tantes. […] Si l’on pense que l’idée de développe­ment a un mod­èle, celui de nos sociétés, on observe que nos sociétés elles-mêmes subis­sent une crise spé­ci­fique à laque­lle leur pro­pre développe­ment con­duit et, de plus, ten­dent vers une série de cat­a­stro­phes à cause du développe­ment. Dans les sociétés où de nom­breuses couch­es de la pop­u­la­tion accè­dent à ce qu’on appelle le bien-être – le bien-être matériel (con­fort, télévi­sion, voitures, vacances, etc.) – ce bien-être sécrète en même temps un mal-être, un mal-vivre dont témoignent, notam­ment en France, la con­som­ma­tion d’innombrables som­nifères, tran­quil­lisants, eupho­risants et drogues divers­es, qu’on ingur­gite pour gag­n­er une cer­taine paix de l’âme ; ce dont témoignent les appels et les ouver­tures vers le yogisme, le boud­dhisme zen – le suc­cès actuel du Dalaï Lama n’est pas seule­ment du show busi­ness, il cor­re­spond à quelque chose de pro­fond… […]

SURVIVRE DANS NOTRE CIVILISATION
La vie dans nos mégapoles est une vie où les nui­sances de tous ordres se mul­ti­plient et nous asphyx­ient. Nous essayons de sur­vivre dans notre civil­i­sa­tion en alter­nant week-ends, loisirs, vacances, ce qui nous fait sup­port­er cette vie de con­traintes. Notre société aujourd’hui, la société urbaine, la société de tra­vail, obéit à une logique qui est la logique de la machine arti­fi­cielle. Nous avons créé des machines. Elles sont hyper spé­cial­isées et hyper chronométrées. On nous demande d’être hyper spé­cial­isés et hyper chronométrés. Or les sociétés ne sont pas des machines triv­iales, des machines déter­min­istes banales. Les sociétés ont quelque chose de plus et les humains en tant qu’individus ne sont pas des machines. L’égocentrisme indi­vidu­el a provo­qué la destruc­tion des sol­i­dar­ités tra­di­tion­nelles, de la grande famille, du vil­lage, du quarti­er, du tra­vail, au prof­it de sol­i­dar­ités nou­velles mais bureau­cra­tiques. Ivan Illich, dans les années 1970, avait très bien fait le diag­nos­tic de cette dégra­da­tion de la qual­ité de la vie, quand il prô­nait la con­vivi­al­ité. Il y a eu une perte de cer­taines qual­ités exis­tant encore dans d’autres cul­tures qui n’ont pas con­nu le développe­ment. Ce qu’on a gag­né s’est traduit par quelque chose qu’on a per­du, et donc, ce n’est pas la solu­tion. Mais com­ment con­cili­er ce mieux-être économique, ce développe­ment, cette indus­tri­al­i­sa­tion avec la sauve­g­arde de valeurs de sol­i­dar­ité, voire de respon­s­abil­ité ? Parce que chez nous aus­si, la respon­s­abil­ité est atteinte. Quand on est respon­s­able d’un tout petit secteur spé­cial­isé dans son entre­prise, dans son admin­is­tra­tion, on perd le sens de la respon­s­abil­ité de l’ensemble. Et si notre sci­ence nous donne telle­ment de con­nais­sances, celles-ci sont telle­ment séparées les unes des autres et cloi­son­nées qu’on n’apprend jamais dans nos uni­ver­sités et nos écoles à lier le local au glob­al, le sin­guli­er au général. Et qu’on devient myope. Bien sûr, les autres sociétés, aus­si, sont myopes sur l’avenir du monde, mais, nous-mêmes, nous sommes les arti­sans de cette époque plané­taire et restons inca­pables de la com­pren­dre et de la con­naître. Par­mi ces fac­teurs de crise, il y a la crise écologique, prob­lème qui est devenu véri­ta­ble­ment mon­di­al, et cette crise de la biosphère est provo­quée par le développe­ment lui-même. Arrive alors la for­mule du développe­ment souten­able. Souten­able sig­ni­fie qu’il faut tenir compte des rétroac­tions des dégra­da­tions écologiques mul­ti­ples sur notre vie et notre civil­i­sa­tion, sinon la pour­suite du développe­ment tel quel nous con­duira à de véri­ta­bles cat­a­stro­phes. Deux­ième­ment, on intro­duit quelque chose de plus, que mon­tre bien l’œuvre du philosophe Hans Jonas, le principe de respon­s­abil­ité : nous devons être respon­s­ables pour les généra­tions futures. Mais la «souten­abil­ité» va-t-elle nous per­me­t­tre de cor­riger les défauts prin­ci­paux du développe­ment ? Per­son­nelle­ment, je ne le pense pas. Pourquoi ? Parce que, je le répète, la planète en développe­ment est un vais­seau spa­tial propul­sé par qua­tre moteurs : la sci­ence, la tech­nique, l’industrie, le prof­it. Ces qua­tre moteurs n’ont aucun con­trôle ; les pas­sagers se dis­putent entre eux de plus en plus. Et nous allons vers quoi ? Vers la dégra­da­tion général­isée de la biosphère ? Vers une série de con­flits qui seront couron­nés par l’utilisation de l’arme nucléaire ? Car ce dan­ger ne s’est pas du tout atténué depuis la fin de la guerre froide, il s’est mul­ti­plié et dis­séminé. Donc ce n’est pas seule­ment sur cette voie qu’il faut ralen­tir. Encore faut-il, si on veut ralen­tir, que les pays avancés dans cette voie don­nent un exem­ple aux pays qui ne dis­posent pas du min­i­mum économique ou indus­triel. […]

UNE VISION ABSTRAITE DE LA PLANÈTE
Quelques-uns des maux les plus pro­fonds dont souf­frent les pays sous-dévelop­pés provi­en­nent du fait que des pays avancés leur imposent cer­taines façons de se dévelop­per ; par exem­ple des mono­cul­tures inten­sives dans des régions où il y avait aupar­a­vant la poly­cul­ture… C’est une vision tout à fait abstraite de la planète qui domine. Com­ment chang­er de voie ? La dif­fi­culté est énorme. Des idéaux peu­vent nous éclair­er… Plutôt que de s’aliéner sans cesse dans le développe­ment tech­nique, économique et matériel, ren­vers­er les choses et essay­er de sub­or­don­ner ces élé­ments matériels et tech­niques au développe­ment des rela­tions véri­ta­ble­ment humaines, non seule­ment au sein de chaque pays, ou de chaque civil­i­sa­tion, mais aus­si entre les dif­férents humains de la planète. Cer­taines notions inclus­es dans le développe­ment peu­vent être inté­grées. Il est évi­dent que je ne souhaite pas la sup­pres­sion du marché. Mais au lieu d’un marché livré à ce sys­tème dit néolibéral, où l’économie est cen­sée trou­ver d’elle-même ses pro­pres régu­la­tions, je suis pour un marché com­por­tant des régu­la­tions qui elles-mêmes devraient être de nature plané­taire – ce qui n’existe pas encore. Économie plurielle, com­merce équitable, éthique dans l’économie, lim­i­ta­tions aux prof­its… des mod­èles alter­nat­ifs se dévelop­pent mais ne sont encore mal­heureuse­ment qu’à l’état embry­on­naire. […]

POUR UNE POLITIQUE DE L’HUMANITÉ ET UNE POLITIQUE DE LA CIVILISATION
Il faut donc inté­gr­er beau­coup de choses mais aus­si dépass­er la notion de développe­ment, avec deux idées : une poli­tique de l’humanité et une poli­tique de la civil­i­sa­tion. De très nom­breuses pop­u­la­tions sup­por­t­ent des souf­frances et des humil­i­a­tions très pro­fondes que, sans le savoir ou le sachant, les pays hégé­moniques imposent. Je le répète, tout n’est pas seule­ment dans la pau­vreté matérielle, mais aus­si la façon dont on est con­sid­éré. Donc une poli­tique de l’humanité vis­erait à traiter en pri­or­ité les prob­lèmes les plus brûlants et les plus urgents de l’humanité. Quand je par­le d’une poli­tique de la civil­i­sa­tion, il ne s’agit pas unique­ment de la civil­i­sa­tion occi­den­tale. Depuis le XVIe siè­cle, l’Occident a imposé une dom­i­na­tion extrême­ment cru­elle, bar­bare, com­por­tant esclavage, destruc­tion de pop­u­la­tions, et en même temps cet Occi­dent a pro­duit lui-même les foy­ers des anti­tox­iques puisque c’est là que se font for­mées les idées éman­ci­patri­ces. Quand Bartholomé de Las Casas démon­tre aux théolo­giens espag­nols que les indigènes d’Amérique ont une âme et sont des humains comme les autres, quand Mon­taigne affirme que les «bar­bares» sont des hommes qui ont une autre civil­i­sa­tion, quand Mon­tesquieu écrit les Let­tres per­sanes, etc. L’Occident a été le foy­er de ces idées qui, pris­es en mains par les colonisés, leur ont per­mis de s’émanciper. Et encore aujourd’hui, il y a des apports. Un autre héritage extrême­ment ténu mais très pro­fond vient de notre cul­ture européenne, c’est la ratio­nal­ité aut­o­cri­tique, la capac­ité de nous cri­ti­quer nous-mêmes. Il est évi­dent que les insti­tu­tions démoc­ra­tiques qui se sont dévelop­pées dans les pays d’Europe occi­den­tale, les droits de l’homme, les droits de la femme, toutes ces notions-là font par­tie, doivent être inté­grées dans la civil­i­sa­tion plané­taire. Mais il y a d’autres sagess­es, d’autres apports de pen­sée – je pense à la Chine, aus­si bien au Taoïsme qu’au Con­fu­cian­isme, aux philoso­phies de l’Inde, et même aux con­cep­tions du monde de petits groupe­ments d’Amérique latine (que l’on peut con­naître grâce aux livres parus dans la col­lec­tion Terre Humaine de Jean Malau­rie). Je ne sais pas si c’est Césaire ou Sen­g­hor qui dis­ait «pour aller vers le ren­dez-vous du don­né et du recevoir». Ce n’est pas nous qui appor­tons la for­mule et il y a échange. La civil­i­sa­tion, c’est une civil­i­sa­tion de sym­biose, de métis­sage. […] Nous devons aller vers une civil­i­sa­tion plané­taire mais alors le mot développe­ment peut-il avoir encore un sens ? N’apporte-t-il pas plus d’inconvénients que d’avantages ? Con­tin­uer à déclar­er, sur une sorte de ritour­nelle, «développe­ment durable !», «développe­ment durable !», c’est un peu comme le «Mar­chons !» des grenadiers sur la scène de l’opéra. Et nous qui sommes des dévelop­pés, qu’est-ce qu’on va dévelop­per encore plus durable­ment ? Le prob­lème n’est-il pas de gér­er à par­tir de ce que nous avons, vers un épanouisse­ment humain ? Faut-il que Paris dou­ble le nom­bre de ses habi­tants, que les cam­pagnes soient de plus en plus déser­ti­fiées ? Non. Aujourd’hui la marche en avant néces­site une cer­taine marche en arrière. […] Ce qui va con­tre le courant prin­ci­pal et qui, déjà, se man­i­feste un peu partout, notam­ment chez nous, se fait de façon dis­per­sée, spon­tanée. Aucun par­ti poli­tique n’a pris en charge tous ces exem­ples min­imes qui exis­tent, n’a mon­tré qu’il y avait un sens, ce sens que j’appelle poli­tique de la civil­i­sa­tion. On pense que la crois­sance va tout résoudre. Pourquoi ? Parce qu’elle va dimin­uer le nom­bre de chômeurs. Mais n’y a-t-il pas d’autres moyens que cette crois­sance pour don­ner du tra­vail à tous ? N’y a-t-il pas des métiers de sol­i­dar­ité à créer ? Les États ne pour­raient-ils pas financer des grands travaux, ne serait-ce que la mul­ti­pli­ca­tion des park­ings souter­rains autour des villes pour que les cen­tres-villes devi­en­nent pié­ton­niers et human­isés ? N’y a-t-il pas une poli­tique d’humanisation à faire ? Com­ment compter sur la crois­sance alors que cette crois­sance nous entraîne juste­ment vers des maux et des nui­sances con­tre lesquels nous devons lut­ter ? Et le mot souten­able, lui, va-t-il suf­fire pour essay­er d’empêcher ces maux ? Ce sont les ques­tions que je pose. Je sais que la grande dif­fi­culté c’est juste­ment de con­cevoir ces néces­sités de chang­er de voie. Il faut mod­i­fi­er la voie. Et c’est ça qui sera l’effort his­torique futur, du moins c’est ce que j’espère.

Extrait du dossier de L’Actualité Poitou-Char­entes réal­isé par Anh-Gaëlle Truong à l’occasion du sémi­naire sur les enjeux du développe­ment durable organ­isé par l’Espace Mendès France et l’Institut des risques indus­triels, assur­antiels et financiers (Iri­af, uni­ver­sité de Poitiers) en 2003 et 2004.

Por­trait d’Edgar Morin par Claude Pau­quet.

A propos de Jean-Luc Terradillos
Journaliste, rédacteur en chef de la revue L'Actualité Nouvelle-Aquitaine.

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