Wassyla Tamzali – S’identifier

Wassyla Tamzali

Par Héloïse Morel

Militante féministe. Depuis le perron de la villa de Jean-Richard Bloch, elle nous rappelle : «Ah ! J’ai oublié de vous dire que j’ai créé le prix international Pour les femmes et la science avec L’Oréal et l’Unesco !»

Wassyla Tamzali a beaucoup voyagé, elle vient de New York, elle est née en Algérie… Elle a également côtoyé des personnalités comme la nobélisée de médecine italienne, Rita Levi-Montalcini. Neurologue réfugiée aux États-Unis après le fascisme où elle se cachait pour mener ses recherches. «Elle est morte à 104 ans. Elle racontait que toute sa vie de travail, elle n’avait jamais vu le soleil.» Loin de la Méditerranée de l’écrivaine résidente.

Féministe, elle questionne le mouvement Me Too qui, d’après elle, arrive tardivement en France. «Il y a un changement de paradigme en passant d’une logique à l’autre. Harvey Weinstein n’a pas plaidé coupable car ces femmes étaient consentantes. Or la logique féministe, c’est que même consentantes, elles restent des victimes parce que c’était un choix impossible, elles ne pouvaient pas faire autrement.»

Le questionnement qui est en fond de ce mouvement, c’est la capacité de changer le monde. Comment le penser et le faire ? Pour l’écrivaine, «nous percevons les effets de l’effondrement de la pensée dont on parlait il y a vingt ans. C’est fini, il n’y a plus de pensée. Ce passage de l’intelligentsia, du modernisme au post-moderniste, c’est une catastrophe. J’appartiens à cette génération qui pensait changer le monde. Or avec le post-modernisme, il ne faut plus le changer mais l’accepter tel qu’il est. À travers Me Too, cela fait ressurgir que l’on peut, que les femmes peuvent changer leur monde.»

En 2009, elle publie Une femme en colère. Lettre d’Alger aux Européens désabusés. C’est un livre sur le voile, même si c’est plus que ça. «Je l’ai écrit suite à la loi d’interdiction du voile, qui est une loi très audacieuse dans un pays qui ne veut pas interdire, surtout la liberté. Plusieurs féministes françaises ont signé une pétition contre. Leur argumentation disait qu’il fallait respecter les cultures et ne pas discriminer les femmes voilées. Le voile, c’était porter atteinte au cœur même de la pensée universelle. Elles ne se rendaient pas compte que leur propos était raciste. Elles s’étaient battues contre l’interdiction de l’avortement, pour faire reconnaître le droit des femmes. Mais là, il faudrait respecter la culture. Elles sont dans l’histoire et nous, nous n’avons pas le droit d’avoir une histoire ! Je suis contre ma culture quand elle discrimine. La culture me permet d’être ce que je ne suis pas.»

Les bras se referment

De la culture découle la question de l’identité. Pour une grande voyageuse, inscrite dans une histoire coloniale et décoloniale. Que dire de l’identité et comment ne pas tomber dans le piège des identités restrictives ? Elle cite Frantz Fanon : «Je ne veux pas être esclave de l’esclavagisme de mes parents.» L’identité est toujours narrative, elle se raconte comme l’affirme Paul Ricœur. «En dehors de la carte d’identité, si vous me demandez ce que je suis, je vais dire tout de suite algérienne. Il y a les effets macro-politiques qui font que les peuples qui revendiquent leurs différences sont des peuples colonisés ou décolonisés. C’est une question qui s’adosse à une autre comme celle de l’hégémonie culturelle. Qu’il y ait des résistances, des peurs, c’est normal. Les phénomènes de colonisation ont mis dans des positions de conflits extrêmes des régions, des pays, des cultures. En Algérie, ce sont les méfaits, les conséquences négatives qui peuvent provoquer une névrose identitaire. On est toujours en train de nous identifier à l’autre. C’est le réflexe des pays colonisés. Cependant, le ressentiment d’être quelque chose coupe la possibilité d’être soi-même. On en veut aux autres mais en réalité on se fige dans cette identité que l’on va porter comme un drapeau, une arme et qui va finir par empêcher toute irrigation de ce qu’est une identité. Pour cela, je suis contente de vivre entre plusieurs pays, même si c’est un privilège. Ma famille était nationaliste, nous avons été élevés avec cette certitude tranquille que l’on était des Algériens, “mieux que les Français”, ça peut faire sourire mais cela m’a évité le ressentiment, ce sentiment terrible qui vous empoisonne et vous empêche de vivre. Virginia Wolf disait, les femmes n’ont pas le clair génie de Shakespeare parce qu’elles ont le ressentiment d’être femmes.»

L’écrivaine raconte ces enjeux d’identité dans Une éducation algérienne parue en 2007. De son parcours politique, et en amont de son enfance, née d’une mère espagnole et d’un père algérien indépendantiste assassiné lorsqu’elle avait quinze ans. «Mon père a été tué par une jeune recrue du FLN, par un coup de revolver. Ses bras se sont refermés sur son assassin. Si je reviens en Algérie, c’est par attachement et intranquillité, c’est que j’ai l’impression que ce qui s’est passé, ne s’est pas passé. J’ai l’impression que je vais voir mon père, et je veux comprendre. Il me venait à l’idée que l’on m’avait volé la mort de mon père. Ses dernières pensées n’ont pas été pour sa famille.»

«Camus m’a beaucoup appris. Mais ce n’est pas tant la joie de vivre que la nostalgie de cette beauté, au moment où vous la voyez, elle va déjà partir.»

Attirance vers la vie. Ce retour aux paysages, à la Méditerranée se trouve également chez Albert Camus. «Il était désespéré car il n’était pas éternel. Le méditerranéen, même si les gens du désert vont inventer les dieux, le méditerranéen au fond, c’est lui le dieu. Camus a cette attirance vers la vie et son désespoir de voir que les choses se fanent… Après son discours de réception du prix Nobel, on lui a fait un mauvais procès. Il a dit qu’entre cette justice-là et ma mère, je choisis ma mère. Je ne pouvais pas le comprendre, j’avais quinze ans, on était tous dans la violence, pour nous la guerre d’Algérie était légitime, on la défendait même dans ses atrocités. Camus donne un message de morale politique, il dit que la violence est nécessaire mais n’est pas justifiable. Quand elle n’est plus nécessaire, on ne peut plus la justifier.» Elle reproche à Camus d’avoir porté d’un rêve creux sans voir que l’indépendance était inéluctable. «Cependant, il écrit L’homme révolté, il dénonce la situation des Algériens colonisés, la pauvreté, mais il n’arrive pas à s’identifier à eux. Toute sa vie, il va appeler les Algériens, les arabes. Il ne pouvait pas s’identifier à un arabe.»

Mon kit de survie pour continuer à penser – et agir – que le monde peut être changé se trouve dans Le mythe de Sisyphe. «À un moment donné, Sisyphe comprend l’attraction du rocher. Il ne pourra pas changer cela mais il peut se changer lui. Il aura gagné la liberté. Sur les lignes de conduite militantes, c’est un message formidable. J’avais écrit qu’il faut croire Sisyphe heureux.» Et ce qui reste de l’écrivain, outre la révolte, le fait de rester agissant, les paysages sensuels méditerranéens, c’est une autre profondeur.

Wassyla Tamzali vient présenter ses écrits à la librairie La Belle aventure, jeudi 5 mars à 18h.

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A propos de Héloïse Morel
Rédactrice à L'Actualité Nouvelle-Aquitaine. Coordinatrice du pôle Sciences et société, histoire des sciences de l'Espace Mendès France.

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