Village en bord de mer, un millénaire de vie

Sépulture découverte sur le site de L'Houmeau en Charente-Maritime. Photo Inrap.

Par Bastien Florenty

Sur le site de Monsidun à l’Houmeau en Charente-Maritime, une vaste fouille s’est déroulée sur huit mois en 2008. Cent-vingt sépultures, un bâtiment viticole antique et un village médiéval ont été découverts. Entretien avec Thierry Cornec, responsable d’opération.  

Sur le site de Monsidun, un diagnostic de fouille a été établi en 2007 par Emmanuelle Galtié de l’Inrap et met en évidence la présence de vestiges de l’Antiquité et du Moyen Âge. À la suite de ce diagnostic, une fouille exhaustive est ordonnée par l’État, et l’Inrap en a la charge. Thierry Cornec est le responsable de cette opération, assisté de Gaëlle Lavoix et rassemblant vingt archéologues et spécialistes de l’Inrap. Ce site côtier est occupé durant presque un millénaire (iie au xe siècle), et nous renseigne sur l’évolution des pratiques funéraires, des activités humaines, agricoles, architecturales ou encore sur l’évolution de l’environnement.

L’Actualité. – Le site présente une occupation quasi millénaire entre le iie e et le xe siècle de notre ère comprenant deux époques distinctes, quelles sont les principales différences entre ces époques à Monsidun ?

Thierry Cornec. – Pour l’Antiquité, nous identifions clairement une activité vinicole. Nous n’avons pas retrouvé réellement de traces des vignes, mais un bâtiment viticole dans lequel nous distinguons tout le processus de transformation du raisin en vin, jusqu’à la conservation. Nous sommes en présence de vestiges de deux réceptacles avec un fouloir juste au-dessus reliés entre eux pour permettre l’écoulement du jus, plus une pièce accolée de forme allongée, considérée comme le chai. Nous pouvons affirmer que le bâtiment a été construit en une seule fois, puis quelques modifications ont été apportées au cours de sa période de fonctionnement. Vraisemblablement rattaché à une villa viticole, cet édifice a été bâti à proximité d’une voie.

Le bâtiment vinicole. Photo G. Lavoix.

Nous observons une période intermédiaire entre la fin de l’Antiquité et le haut Moyen Âge. Des édifices sur poteaux sont édifiés, et coïncident avec la modification du bâtiment vinicole sans que la fonction de l’ensemble soit déterminée. Cependant nous constatons l’émergence d’une activité d’exploitation du calcaire avec notamment la présence d’un imposant four à chaux.

Concernant le Moyen Âge, nous sommes en présence d’une organisation raisonnée de maisons entre elles. Des traces d’activités artisanales sont identifiées, une aire de battage, un silo, des outils métalliques, des ateliers liés à un travail agricole mais également un espace funéraire sous la forme d’îlots de sépultures fonctionnant du ve-vie au xe siècle.
Le village perdure jusqu’à environ la fin du xe siècle. S’en suit un changement d’habitation sûrement vers le village de l’Houmeau, ce sont des pratiques courantes.

Le four à chaux. Photo C. Pironnet

Cette évolution temporelle se traduit-elle par des stratifications ?

Le site est en milieu rural. À la différence du milieu urbain où les strates se superposent nettement en suivant l’évolution chronologique, ici nous travaillons sur de grands espaces, et nous n’observons pas forcément un empilement des couches, mais plutôt des croisements, des interférences des vestiges médiévaux et antiques. Même si certaines installations médiévales sont construites par-dessus des installations antiques, il n’y a que très peu de différences d’altitude.

Pour différencier les phases d’occupation, nous avons donc une autre approche, qui est l’étude du mobilier. Brigitte Vequaud, spécialiste de la céramique médiévale à l’Inrap, et David Guitton, spécialiste de la céramique antique à l’Inrap, ont apporté leur expertise afin d’établir des datations à partir des céramiques.

L’espace funéraire est important sur ce site, quelles sont les pratiques d’inhumation ?

Sous la direction de Fabrice Leroy, cent-vingt sépultures ont été recensées et étudiées, dont l’architecture est similaire sur l’ensemble de la parcelle. Ce sont des coffres aménagés avec des dalles orientées est-ouest, signe d’appartenance à la chrétienté. Nous observons une légère évolution dans l’inhumation des défunts, au fil du Moyen Âge la présence d’attributs personnels s’estompe.

Le ve siècle est le début du christianisme sur le territoire français actuel, et les inhumations dans les espaces ruraux ne se font pas à l’écart des lieux d’activités. Ces pratiques induisent un mélange intime entre la mort et le vivant. Vers le second Moyen Âge, une évolution est en cours, les inhumations s’établissent autour d’un édifice cultuel, mais ce n’est qu’à partir du xixe siècle que les morts sont éloignés des vivants.

Une sépulture a particulièrement éveillé votre intérêt, pouvez-vous la présenter ? Avez-vous identifié les trois personnes inhumées ?

Effectivement la découverte d’une sépulture multiple et collective attribuée à l’Antiquité, proche du bâtiment vinicole et accompagnée de quatre tombes individuelles, a fait grand bruit. Sa dimension est exceptionnelle pour seulement trois corps, 8 m de long sur 3m de large et 1,5m de profondeur. Parmi les défunts, deux ont été déposés à la même période, et le dernier deux siècles plus tard. La présence d’offrandes telles que de la vaisselle en céramique et en verre contenant des mets (poisson, viande, coquillage) nous laisse penser qu’il s’agit du couple propriétaire du domaine. Ce type d’inhumation est classique pour l’époque, elle atteste de l’importance sociale des défunts. Pour autant, il ne s’agit pas d’une sépulture luxueuse.

Trois exemples de sépultures en coffre. Photo F. Leroy.

Pourquoi n’y a‑t-il plus de traces d’occupations à partir du xe siècle ?

Le site est bien situé, proche du littoral. Il a été occupé jusqu’au xe siècle, puis la population s’est déplacée, ce n’est pas un abandon, c’est un phénomène commun pour cette période. Les installations se faisaient davantage autour d’une église. On peut qualifier ce déplacement de «déménagement» qui s’effectue certainement vers le village de l’Houmeau.

Les études post-fouilles permettent de vous renseigner sur l’alimentation, sur l’environnement ou encore sur les cultures présentes, que vous disent-elles ?

Nous essayons de déterminer la manière dont vivaient ces populations, c’est tout l’intérêt de notre pratique. Nous avons notamment travaillé sur l’ichtyologie (étude des poissons) et la malacologie (étude des mollusques) ce qui nous a permis d’établir l’existence d’une pêche côtière, d’estran, qui est organisée, raisonnée. À la différence de la pêche des mollusques, qui relève davantage de comportements opportunistes. Au-delà des produits de la mer, une organisation des apports alimentaires est mise en place, l’élevage de différents animaux était pratiqué, tout comme la culture de végétaux. L’alimentation était variée.

Quel souvenir gardez-vous de cette fouille ?

C’est un site remarquable par ses caractéristiques peu communes, 5ha de superficie d’emprise de fouille, et un millénaire d’occupation. Au-delà des résultats obtenus, pouvoir travailler sur une mission aussi longue (huit mois), avec une équipe aussi importante (vingt archéologues) est formidable sur le plan archéologique mais surtout sur le plan humain.

Cet article fait partie du dossier 20 ans de l’Inrap.
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