Un musée dans l’Hôtel de Ville

Ancienne carte postale de l’Hôtel de Ville de Poitiers, 1915.

Par Marie Royo

En montant les marches de l’escalier d’honneur de l’Hôtel de Ville de Poitiers construit par Antoine Gaëtan Guérinot de 1869 à 1875, le visiteur découvre les deux tableaux de Pierre Puvis de Chavannes éclairés par les trois verrières en plein cintre. Imposantes par leur hauteur de cinq mètres et les sujets représentés – la victoire de Charles Martel en 732 et sainte Radegonde au couvent de Sainte-Croix –, ces peintures étaient autrefois à envisager au sein d’un ensemble cohérent d’œuvres, l’entrée du bâtiment accueillant à l’époque l’ancien musée.

De gauche à droite : Pierre Puvis de Chavannes, L’an 732, Charles Martel secourant la chrétienté par sa victoire sur les Sarrasins près de Poitiers et Retirée au couvent de Sainte-Croix, Radegonde donne asile aux poètes et protège les lettres contre la barbarie du temps, 1874, huiles sur toile, 500 x 300 cm, Hôtel de Ville de Poitiers,
Photo Jonathan Savarit

Des origines remontant à la période révolutionnaire

L’initiative d’un musée à Poitiers remonte à la période révolutionnaire, lorsque le Muséum central des Arts devenu le Musée du Louvre est créé en 1793. À l’image de cet édifice prestigieux, l’École de dessin de Poitiers souhaite rassembler les biens saisis lors de la Révolution – objets ecclésiastiques, biens des émigrés, etc. – dont le peuple doit désormais disposer. La loi de 1802 ayant imposé la restitution de ces confiscations, le projet perd sa raison d’être et est abandonné.

À partir de 1820, grâce au conservateur de la Bibliothèque municipale, l’abbé Gibault, l’idée d’un musée est relancée. Ses collections conservées à l’ancienne École de Droit située en face de l’église Notre-Dame-la-Grande se composent principalement de sculptures telles que le marbre de Jeanne de Vivonne réalisé entre 1585–1600. Elles valent au musée les appellations de «Musée des sculptures» ou «Musée des antiques». Malgré les efforts du directeur pour diversifier le fonds, l’entretien du lieu n’est pas optimal puisqu’il est peu à peu envahi par une pluralité d’objets, dont des animaux empaillés.

Par la suite, une partie réservée aux peintures est aménagée. En plus d’être soutenue par le ministère des Beaux-Arts qui de 1852 à 1873 l’alimente annuellement d’un trio de peintures, elle est animée par une véritable dynamique culturelle régionale essentiellement fondée sur le patrimoine archéologique. En 1858, les Ruines de Paestum du peintre Alfred de Curzon né à Poitiers présentées au Salon de 1853 sont demandées par le maire dans une lettre adressée au ministre.

Un élément incontournable de la vie sociale poitevine

En 1877, le musée est déplacé dans le vestibule de l’Hôtel de Ville, Poitiers menant à cette période une politique patrimoniale d’enrichissement. Son nouvel aménagement semblable au Louvre se décline en trois travées, autrement dit des portions couvertes de voûtes. Les sculptures sont installées dans la partie centrale du rez-de-chaussée et les peintures, accessibles depuis les deux travées latérales, sont placées dans une galerie dont la scénographie est en partie garantie par la présence de grandes ouvertures lumineuses.

De gauche à droite : le vestibule de l’Hôtel de Ville de Poitiers vers 1880, photographe inconnu, et le passage Richelieu du Louvre photographié par le Studio Chevojon au xixe siècle.

Grâce à l’investissement de personnes privées, les œuvres picturales deviennent de plus en plus conséquentes. Parmi ces donateurs se trouvent des artistes locaux comme André Brouillet qui cède à la Ville son premier tableau intitulé la Violation du tombeau de l’évêque d’Urgel de 1881.L’État joue aussi un rôle important : il est à l’origine de nombreux dépôts dont les plus intéressants datent du xxe siècle, tel que le tableau La Sirène et le Poète de Gustave Moreau qu’il réalise en 1895.

Quant aux sculptures moins nombreuses, certaines évoquent celles du palais parisien dont le groupe du Laocoon photographié dans les années 1880. D’autres pièces prestigieuses sont venues compléter cette collection par la suite telles que les sculptures de Camille Claudel léguées par le marchand André Brisson en 1953.

La sculpture du Laocoon dans les années 1880, photographe inconnu.
Gustave Moreau, La Sirène et le poète, 1895, peinture à l’huile,
338 x 235,5 cm, Musée Sainte-Croix de Poitiers

En 1974, cet enrichissement mène à la création du Musée Sainte-Croix sur le site de l’ancienne abbaye Sainte-Croix, dans le secteur de la cathédrale Saint-Pierre et du baptistère Saint-Jean. Si son architecture brutaliste conçue par Jean Monge contraste par rapport au faste et à l’éclectisme de l’Hôtel de Ville, sa mission reste inchangée : témoigner de l’histoire artistique de Poitiers au travers des collections sans cesse enrichies, le musée ayant par exemple acquis à la fin de l’année 2019 un petit tableau d’un des élèves de Gustave Moreau, Pierre-Amédée Marcel-Béronneau, représentant l’épisode biblique de Salomé portant la tête de saint Jean-Baptiste.

Pour en savoir plus :

Anne Benéteau-Péan, Grégory Vouhé, Un Louvre Pour Poitiers, catalogue d’exposition du Musée Sainte-Croix, Poitiers, 2011.
Marie-Thérèse Réau, L’Hôtel de ville de Poitiers, 1868–1885 : architecture et décoration, mémoire d’histoire de l’art soutenu sous la direction de J. Guillaume à l’Université de Poitiers, 1971.

Cet article a été réalisé lors d’un séminaire de médiation et d’écriture journalistique dans le cadre du master histoire de l’art, patrimoine et musées de l’université de Poitiers.

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