Turbulences dans l’École émancipée

En-tête du premier numéro de la revue "L'École émancipée", 1910.

Par François Marchesseau

En 2001, l’une des tendances de la FSU (Fédération syndicale unitaire), l’École émancipée, a connu une scission dont l’issue a été réglée par la justice, une première dans l’histoire syndicale française. Le jugement a été favorable aux scissionnistes qui ont pu conserver le nom de la tendance et de sa revue, obligeant les militantes et les militants qui restaient sur les bases historiques du mouvement à chercher un nouveau nom, perdant ainsi une partie de leur identité originelle.

La loi Waldeck-Rousseau du 21 mars 1884 autorise le fait syndical, mais uniquement pour les salariés du secteur privé. Devant les velléités syndicales des instituteurs, le ministre de l’Instruction publique, Eugène Spuller, publie le 20 septembre 1887 une circulaire interdisant expressément la formation de syndicats d’enseignants, dans la mesure où ils sont fonctionnaires donc salariés de l’État. Les amicales d’instituteurs sont par contre encouragées par les pouvoirs publics qui y voient non seulement un moyen de contrôle du corps enseignant mais aussi une façon de l’éloigner de la classe ouvrière. On y parle essentiellement de pédagogie, en présence des inspecteurs d’académie et les questions débattues lors des congrès doivent avoir l’agrément du ministre. Les revendications corporatives n’y sont bien sûr pas admises mais cela ne leur empêche pas de se préciser. Ainsi, en 1903, dans le Var, un syndicat d’instituteurs est créé après le congrès des amicales : des instituteurs proches des idées socialistes libertaires se regroupent autour d’une association, «L’Émancipation de l’instituteur», et publient un bulletin mensuel du même nom à partir de juillet 1903. Il s’agit de défendre les instituteurs-adjoints contre l’arbitraire du pouvoir des directeurs d’école et plus généralement des autorités administratives, ce que ne faisaient pas les amicales.

Ces groupements se multiplient et se fédèrent le 13 juillet 1905 sous l’appellation de Fédération nationale des syndicats d’instituteurs et d’institutrices publics de France et des colonies, la FNSI. Le 25 novembre, ils publient Le Manifeste des instituteurs syndicalistes dans lequel ils réclament la capacité syndicale pleine et entière et le droit pour la FNSI d’adhérer à la CGT. La FNSI décide de se doter d’une revue dont le premier numéro sort le 1er octobre 1910 : L’École émancipée. Hebdomadaire, elle doit informer des questions de politique générale, des problèmes corporatifs et des théories pédagogiques.

Couverture du premier numéro de L’École émancipée, 1910.

Une revue syndicale et pédagogique

Du point de vue syndical, il s’agit de diffuser les idées syndicalistes révolutionnaires et de défendre ses pratiques telles qu’elles ont été décidées lors du congrès d’Amiens de la CGT en 1906 (la Charte d’Amiens) : le principe de l’action directe, avec comme principaux outils le sabotage, le boycott et la grève générale. Il faut donc mettre en lumière les luttes ouvrières et particulièrement les grèves en y consacrant des articles et en les soutenant financièrement par la participation aux caisses de grève. La devise de la revue est d’ailleurs sans équivoque : «Instruisons-nous et armons-nous.»

Sur le plan pédagogique, contrairement aux autres revues syndicales, l’École émancipée accorde une large place à sa rubrique «vie scolaire». La moitié de la revue y est consacrée, sous la forme d’un cahier spécial détachable, placé au centre de l’hebdomadaire. On y trouve des comptes rendus d’expériences menées avec les élèves (l’observation prend ainsi le pas sur la leçon), ce qui permet la confrontation des idées entre enseignants mais surtout leur resocialisation, point de départ de toute rénovation pédagogique. Cela permet aussi de former les instituteurs aux méthodes «rationnelles» expérimentées par les pédagogues libertaires (Francisco Ferrer, Sébastien Faure, Paul Robin, Madeleine Vernet). La revue propose donc un contre-enseignement, dégagé des dogmes de l’école de Jules Ferry et de ses méthodes traditionnelles. À partir des années 1920, ce sont les techniques pédagogiques de Célestin Freinet qui seront diffusées, notamment l’imprimerie, la correspondance scolaire, les expositions, le cinéma, la radio… Elle est donc un véritable laboratoire d’expérimentations pédagogiques avec le souci de mutualisation et de diffusion de ces outils.

Pour les institutrices et les instituteurs, l’École émancipée est «leur» revue, le succès du cahier pédagogique en est le principal témoin, mais elle est aussi la seule des revues syndicales à prendre la forme d’une tribune de libre-expression, ce qui fait que chacun peut y exposer son point de vue. Ses positions revendicatives, sa défense de la laïcité, du féminisme et du pacifisme internationaliste la démarquent des autres revues.

Elle devient l’organe officiel de la FNSI en 1912. L’École émancipée est donc d’abord une revue, la tendance s’affirme progressivement et deviend officielle en 1948 au sein de la FEN (Fédération de l’Éducation nationale).

Vers la scission

Lors de l’éclatement de la FEN en 1992, certains militants décident de fonder un nouvel ensemble : la Fédération syndicale unitaire (FSU), dont la naissance est annoncée en avril 1993. La FSU maintient le droit de tendance : la tendance majoritaire s’appelle Unité et action, d’orientation communiste. L’École émancipée devient la tendance d’opposition au sein de la Fédération et continue ainsi de représenter le syndicalisme révolutionnaire. Ce sont les militantes et les militants de la LCR (Ligue communiste révolutionnaire) qui y sont les plus nombreux. On distingue donc les militants «ligues» et les militants «non-ligues». Les membres de la LCR, les «ligues», ont pris l’habitude de se réunir juste avant la tenue des réunions de l’École émancipée afin de préparer leur intervention. De leur côté, les «non-ligues», malgré leur diversité, sont eux aussi contraints à une certaine forme de concertation pour ne pas laisser le champ libre aux positions des enseignants de la LCR.

Revue L’École émancipée, numéro de 1914.

Tendance ou fraction ?

Le désaccord porte donc sur la nature même de ce qu’est une tendance. Une «tendance» est un courant syndical organisé, qui rassemble des militants venant des diverses branches du mouvement ouvrier et qui refusent la domination du système capitaliste. Ce principe a été adopté au congrès de la FEN en 1948 et reconduit par la FSU. L’École émancipée regroupe donc des individus «libres» sur la base de positions fondamentales rappelées dans le Manifeste des amis de l’école émancipée publié en 1954. Les prises de position de la tendance ne peuvent donc venir de militants politiques organisés mais sont affirmées par les Collèges nationaux, son instance décisionnaire.

Celle-ci n’est donc pas une «fraction» politique, c’est-à-dire l’organisme d’un parti installé dans un syndicat. C’est la deuxième ligne de fracture, qui concerne la conception même du syndicalisme révolutionnaire. Alors que l’École émancipée se revendique de la Charte d’Amiens de 1906 et défend donc le principe de l’indépendance syndicale vis-à-vis des partis politiques, les fractions revendiquent quant à elles la conception «léniniste» du syndicat, la théorie de la «courroie de transmission» du parti : ce «modèle léniniste» régit, à partir de 1920 et la publication du manifeste des vingt-et-une conditions, les relations des partis communistes avec les syndicats et avec les masses ouvrières dans les pays occidentaux : le parti est présent dans les entreprises par le seul intermédiaire syndical, des noyaux communistes (les fractions) doivent être constitués dans tous les syndicats, ces derniers restant une forme autonome d’action prolétarienne, c’est le «modèle initial». Les positions ultérieures de la Troisième Internationale conduisent à la définition d’un «modèle dérivé» dans lequel le parti doit être présent en tant que tel dans les entreprises par les cellules communistes, il n’implante de fractions que dans un seul syndicat qu’il contrôle étroitement, d’où l’expression de courroie de transmission. Finalement, ce qui motive la LCR, c’est le travail de ses militants dans les instances des syndicats de la FSU, d’où sa stratégie d’«entrisme» au sein de l’École émancipée, ce qui va à l’encontre des principes de la tendance.

Inévitable séparation

Les tensions deviennent de plus en plus vives entre les deux groupes et lors du congrès de la FSU à Toulouse en 1997, des divergences importantes apparaissent au sein de l’École émancipée entre «ligues» et «non-ligues» concernant le thème de la lutte contre la précarité. C’est la première fois que la tendance est exposée à l’expression publique de ses divergences. Les tensions dépassent le cadre du bulletin intérieur et se manifestent de plus en plus dans la revue. La rupture intervient au congrès du SNES (Syndicat national des enseignements du secondaire) de Strasbourg en mars 2001 où deux listes se réclamant toutes les deux de l’École émancipée sont déposées. L’une propose d’intégrer l’exécutif du SNES alors que l’autre reste sur les bases «historiques» de la tendance. La plupart des militants (les «ligues») choisissent la première liste et entrent ainsi dans les instances du syndicat.

Hold-up ou OPA ?

Se pose alors de fait le problème de la propriété juridique de l’appellation «École émancipée» aussi bien pour la revue que pour la tendance. La scission est alors portée sur le champ judiciaire en 2002 pour savoir qui peut conserver le nom «École émancipée». C’est l’École émancipée-LCR qui remporte le procès et récupère le titre de la revue, donc celui de la tendance, ainsi que la trésorerie. Les militants «non-ligues» qui restent décident alors de poursuivre leur travail syndical dans «l’esprit» de l’École émancipée historique sous le nom «Émancipation, tendance intersyndicale» et continuent la publication de la revue dès mars 2003 sous l’appellation L’Émancipation syndicale et pédagogique.

Logo de l’intersyndicale Émancipation

Ainsi, Émancipation naît de cette scission. Elle ne compte plus aujourd’hui qu’une centaine de militantes et de militants dans la mesure où elle a perdu les trois-quarts de ses membres en 2002. Dans le premier numéro de sa revue, elle précise qu’elle s’adresse aux militants des divers syndicats (FSU, SUD, CGT, CNT…), fidèle en cela au principe de la recherche de l’unité syndicale. Elle est donc la continuité de ce que fut l’École émancipée dès ses débuts en 1910, en termes de pratiques comme en termes d’orientation, même si ce changement de nom imposé par la justice tend à créer une confusion sur son identité.

François Marchesseau réalise une thèse sur le “Syndicalisme enseignant — tendance intersyndicale Emancipation du SNES” sous la direction de Stéphane Beaud et Catherine Leclerq, au laboratoire Gresco, université de Poitiers. 

Cet article a été écrit dans le cadre d’une formation à l’écriture journalistique avec l’École doctorale Humanités et SSTSEG des universités de Poitiers et Limoges.

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