Le Psautier d’Odbert, de l’image à l’esprit

Détail de l’image du Christ, folio 11, Boulogne-sur-Mer, Bibliothèque municipale, ms. 20.

Par Blanche Lagrange

Au tournant de l’An Mil, l’abbaye Saint-Bertin produit un manuscrit richement enluminé, sous la houlette de son abbé, Odbert : un psautier, aujourd’hui conservé à Boulogne-sur-Mer (ms. 20). Il contient les psaumes, poèmes de l’Ancien Testament, décorés de scènes de la vie du Christ qui en font le premier psautier associant épisodes du Nouveau Testament et texte de l’Ancien Testament. Les scènes de la vie du Christ sont nombreuses mais ne sont pas disposées chronologiquement : plusieurs études du manuscrit ont conclu que leur disposition est aléatoire. Un constat étrange pour l’art médiéval où rien n’est laissé au hasard, surtout dans un livre destiné au culte de Dieu.

Une scène inhabituelle…

Des «anomalies» figurent effectivement dès le début du manuscrit. Le premier psaume est associé à la Pentecôte qui relate comment, après l’Ascension du Christ, les apôtres reçoivent la mission de répandre la Parole de Dieu sur terre. Le Saint-Esprit et des langues de feu descendent sur eux, leur permettant de parler diverses langues. La Pentecôte est la dernière scène des cycles de la vie du Christ et devrait à ce titre se trouver à la fin du manuscrit, il est donc étrange qu’elle soit associée au premier psaume. De plus, le psautier présente une Pentecôte particulière. La colombe du Saint-Esprit descend bien sur les apôtres en attitude de méditation, mais nous ne voyons pas les langues de feu, et le Christ est représenté alors que le texte ne le mentionne pas.

Trouver des images similaires et comparer leurs contextes de créations permettrait d’expliquer les choix d’Odbert ; mais aucun autre psautier connu présente une telle composition. Pour justifier la représentation de cette Pentecôte, il faut analyser l’image avec différents moyens textuels et anthropologiques.

Vue d’ensemble du folio 11, Boulogne-sur-Mer, Bibliothèque municipale, ms. 20.

…mais cohérente

Une première explication peut être trouvée dans les textes. Le premier psaume se lit : «Heureux l’homme […] qui a son plaisir dans la Loi du Seigneur, et qui la médite jour et nuit.» La Pentecôte est justement l’événement où la Loi de Dieu est révélée aux apôtres, représentés, conformément au texte, dans une attitude de méditation : l’image illustre donc le texte.

La deuxième explication est prophétique. Le psautier aurait été composé par le roi David, figure importante de l’Ancien Testament. C’est d’ailleurs généralement ce dernier qui figure en tête des psautiers, assis sur son trône et composant les psaumes sur sa harpe. Dans le psautier, David a été remplacé par le Christ, également représenté en roi intronisé, brandissant le livre du Nouveau Testament. Cette image vise donc sûrement à intégrer le psautier, texte de l’Ancien testament, dans une cosmologie chrétienne.

L’image, du matériel au spirituel

Ces deux premières hypothèses sont suffisantes pour comprendre pourquoi la Pentecôte figure au début du manuscrit et pourquoi le Christ y est représenté. Mais une dernière explication peut être trouvée, expliquant le rôle de cette scène en ce début de texte de prière. Au Moyen Âge, une image n’a pas une simple fonction d’illustration ou d’enseignement de la Bible. Elle est associée à un besoin de piété et de spiritualisation et a pour rôle de stimuler les sentiments religieux du spectateur.

Sur l’image étudiée, le Christ est dans un espace distinct des apôtres et donc isolé de la narration ; d’ailleurs, les apôtres ne le regardent pas. Il est figuré de manière statique, atemporelle, en roi régnant pour l’éternité. Il ne s’agit pas d’une image narrative, mais d’un véritable portrait du Christ. Avec les apôtres juste en dessous, on a presque l’impression d’une bulle de bande dessinée figurant leurs pensées. Une comparaison anachronique, mais pas si absurde ! En effet, au Moyen Âge, la personne humaine et sa pensée avait été définies par différents philosophes, dont Saint Augustin. Celui-ci définit la personne humaine par trois principes : le corps, l’âme, et enfin l’esprit. C’est seulement ce dernier, possédé uniquement par l’homme, qui permet de s’élever à un niveau intellectuel supérieur, niveau où l’homme peut espérer rencontrer Dieu. Cette tripartition de la personne humaine engendre trois types de visions. D’abord, le corps permet la vision corporelle grâce aux yeux. L’âme permet de former des images mentales. Enfin, la vision qui est permise par l’esprit est la vision de Dieu. Cette vision n’est possible qu’après avoir élevé intellectuellement son âme à force de prière et de méditation – c’est justement ce que sont en train de faire les apôtres. C’est comme si l’image du Christ matérialisait leur propre vision de Dieu, rendue possible grâce à leurs prières. Les images médiévales jouent souvent un rôle d’exemple ou de conseil : ici, la scène suggère au lecteur d’imiter les apôtres afin de pouvoir accéder, comme eux, à cette vision.

Détail de la Pentecôte, folio 11, Boulogne-sur-Mer, Bibliothèque municipale, ms. 20.

L’image du Christ figure elle-même le but à atteindre et promet cette vision au lecteur. Au Moyen Âge, l’image a aussi pour but de stimuler les sentiments religieux du lecteur : cette représentation du Christ constitue une sorte de tremplin du «voir» corporel (l’image sur le manuscrit) au «voir» spirituel (la vision de Dieu). Un dernier détail : le Christ pointe du doigt le Livre qu’il tient dans la main. Il indique que c’est grâce à la méditation des textes sacrés, et notamment ceux qui suivent dans ce Psautier, texte de prière par excellence, que le lecteur pourra s’élever intellectuellement et accéder à la vision de Dieu.

Ainsi, dans le psautier d’Odbert, le manuscrit est érigé en médiateur parfait du pouvoir de l’intellect et constitue le support de la vision de Dieu. Les images médiévales sont souvent considérées comme ordinaires ou incohérentes. Elles dépendent en réalité de systèmes intellectuels élaborés qui, une fois étudiés, nous permettent de mieux comprendre l’être humain du Moyen Âge.

Blanche Lagrange est doctorante au Centre d’études supérieures de civilisation médiévale (CNRS, université de Poitiers) : “Traditio et renovatio : études des manuscrits des abbayes de Flandre au xe siècle”, sous la direction de Cécile Voyer.

Cet article a été écrit dans le cadre d’une formation à l’écriture journalistique avec l’École doctorale Humanités et SSTSEG des universités de Poitiers et Limoges.

1 Comments

  1. Ce texte est particulièrement passionnant .Il eclaire le rôle de l’image dans la tradition religieuse chrétienne médiévale et rappelle judicieusement la vision tripartite de l’homme .A l’instar du psautier d’Odbert ce commentaire invite à la meditation

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