Surfeurs de la lune

coucher de soleil rivière kayak Photo : Lucas Gevers - Photo caméra embarquée

 

Par Lison Gevers

Lucas Gevers, architecte paysagiste originaire de Bordeaux, entreprend en mai 2017 un périple en kayak sur l’estuaire de la Gironde. Une manière d’appréhender la rivière et ses coteaux, ses sujets d’études de prédilection, et de partager sa vision poétique du fil de l’eau. L’une de ses étapes est Saint Pardon à Vayres, une petite commune du Sud‐Ouest.

À mesure que nous nous rapprochons de Saint Pardon, de nouveaux pratiquants de la Dordogne font leur apparition. Quelque chose se passe, une agitation est palpable chez les usagers. La marée est très basse près du port. Quelques personnes sont déjà rassemblées. Elles sont réunies ici pour le mascaret, phénomène social et naturel des lieux. Il s’agit d’un incontournable du département.

L’Actualité. – Qu’est-ce que le mascaret ?

Lucas Gevers. – Le mascaret est un phénomène rare dans le monde. Pour qu’il se forme, il doit présenter une structure hydraulique particulière qui dépend des marées. Le fleuve doit en effet présenter une forme en entonnoir depuis l’embouchure pour accentuer l’effet d’onde. Le débit important qui s’oppose à la marée descendante crée une vague, à condition que le niveau d’eau soit bas pour l’élever et créer une ondulation. Sinon, la vague s’affaisse. De plus, il faut un coefficient important (autour de 100) pour proposer le débit nécessaire à sa formation. Un étiage très bas de la Dordogne lié à la sécheresse de l’été, combiné à une pleine lune proche, entraîne les mascarets. C’est la raison pour laquelle les surfeurs de Saint Pardon sont appelés «les surfeurs de la lune». La vague peut alors atteindre les 1,5 à 2 mètres et avancer jusqu’à 20 km/h. Le mascaret est avant tout la mise en scène d’un phénomène scientifique naturel ponctuel, d’une vague mystique et d’un paysage associé…

Comment prend‐on la vague ?

Une heure avant le départ, le port de Saint Pardon se réveille et la frénésie est palpable. De plus en plus de personnes affluent, de toutes les générations. L’ambiance est familiale et tout le monde semble se connaître. Lorsque le départ est donné, chacun se lance dans la Dordogne avec sa fidèle monture et se dirige en amont pour attendre la vague. Avant de la voir, la vague s’entend. Elle vient à notre rencontre. La scène est singulière, surfeurs et kayakistes bien sagement alignés remontent la Dordogne avec la vague. Ils sont acclamés et applaudis au moment de la remontée, la vague elle‐même semble être saluée.

 

préparation surfeurs

Préparation du mascaret. Photo : Lucas Gevers — capture à partir d’une vidéo de caméra embarquée.

 

Descente dans la cale. Photo : Lucas Gevers — capture à partir d’une vidéo de caméra embarquée.

 

attente en position de la vague

Attente de la vague. Photo : Lucas Gevers — capture à partir d’une vidéo de caméra embarquée.

 

arrivée de la vague

Mascaret. Photo : Lucas Gevers — capture à partir d’une vidéo de caméra embarquée.

Comment les habitants vivent‐ils cet événement ?

Pour certains habitants, le mascaret est synonyme d’érosion et de menace pour les maisons ayant osé braver les risques pour s’implanter au bord de la rivière. Cependant, tout le monde se rassemble pour honorer ce phénomène : spectateurs, habitants, surfeurs, kayakistes, paddlistes. Il s’agit d’un moment de convivialité où toutes les générations viennent s’adonner à la pratique ou simplement assister à la vague. Les gens n’assistent pas seulement à l’évènement, ils restent pendant des jours parfois et campent sur place. La plupart sont des locaux mais il y a aussi de nombreux étrangers. Les gens sont déguisés, viennent avec leurs familles, leurs chiens. C’est aussi l’occasion de faire se rencontrer des gens de disciplines sportives nautiques différentes. On reconnaît les gens qui viennent une année sur l’autre et puis les nouveaux, qui sont directement adoptés par la communauté. Une entraide est notable, car les conditions sont tout de même difficiles entre la vague et le courant, et les surfeurs ont pour habitude de veiller les uns sur les autres. Tout le village tourne autour du mascaret, un bar n’ouvre que le temps de l’évènement par exemple. Le phénomène développe une économie à petite échelle. Le mascaret transforme la vie d’un petit village et d’un paysage et crée surtout une communauté à part entière.

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