Steven Isaac, historien texan de l’Europe médiévale

Steven Isaac au château de Mauzun en 2012 lors d'excursions de l'équipe de castellologie en Auvergne. Coll. S. I.

Par Martin Galilée

Quatorze juillet 1995, Calais. Le tonnerre gronde et la pluie bat. Steven Isaac pédale, trempé. Après une semaine de voyage cycliste en Angleterre, il est sur les traces de Guillaume d’Ypres, guerrier flamand du xiie siècle et objet de son mémoire de master d’histoire médiévale. Son pèlerinage sur la tombe de Guillaume achevé, il retourne de Belgique en France. «Je suis passé par la plage de Dunkerque, c’était impressionnant de rouler juste à côté de toute cette histoire.» Son séjour dans le vieux monde, dans l’histoire omniprésente, dure six semaines. Il reviendra des années plus tard, médiéviste accompli, accro notamment à Poitiers. «Chaque été je suis là pour étudier. Après neuf ans, je suis toujours touché par la façade de Notre-Dame-la-Grande.»

On peut être payé à lire

Son amour pour le Moyen Âge, Steven Isaac en trouve les racines dans ses lectures adolescentes : Le seigneur des anneaux, Ivanhoé. Mais devenir historien n’était pas pour lui une évidence, il était parti vers le journalisme. «C’est après mon premier cours d’histoire à l’université, très poussé mais passionnant, que j’ai redécouvert que j’adorais l’histoire.» Le système américain lui a permis d’ajouter l’histoire à son cursus et d’envisager la recherche, contre toute attente. «C’est vraiment possible, se disait-t-il, on peut être payé à lire ?!» Il s’est alors passionné pour l’histoire militaire médiévale. «J’ai d’abord étudié Richard Cœur de Lion, Aliénor, les noms mythiques. J’ai ensuite compris que l’histoire était plus complexe que je ne l’avais anticipé. Quand j’enseigne maintenant à des étudiants qui ont les mêmes attraits pour ces personnages, j’explique que Richard Cœur de Lion maîtrisait la guerre mais avait aussi compris qu’il fallait maîtriser les impôts. Ce n’est pas toujours plaisant d’étudier les impôts, non, mais c’est obligatoire.» Débutant la recherche en master, pratiquement noyé dans les lectures, il remarque un personnage mineur, Guillaume d’Ypres, qui restait à étudier. Souvent décrit comme mercenaire, il amène Steven Isaac à explorer le mercenariat médiéval dans sa thèse de doctorat. «Ça touche un nerf très humain, ces gens prêts à tuer pour de l’argent», explique-t-il.

Payés à la pièce

Sa thèse achevée en 1998, Steven Isaac la laisse de côté et se consacre principalement à l’enseignement. Mais l’histoire le rattrappe. En 2003, Georges W. Bush entre en guerre contre l’Irak et adjoint des mercenaires à son armée. Les États-Unis refusaient ou masquaient pourtant jusque-là ce recours, illégitime pour une nation qui se voulait toujours dans le camp des justes. «Par exemple, les Flying Tigers, l’escadron basé en Chine opérant avant l’entrée en guerre officielle des États-Unis dans la Seconde Guerre mondiale, gagnaient de l’argent pour chaque avion japonais détruit. Mais officiellement ils étaient volontaires, pas mercenaires», explique Steven Isaac. Cette fois-ci, une privatisation de la guerre s’installe. «Beaucoup de soldats de l’U.S. Army, après leur période de service, sont entrés dans des compagnies privées comme Dyncorp ou Blackwater (renommée depuis Academi) pour continuer exactement les mêmes missions. Donc étaient-ils mercenaires… ou intelligents ? Ils faisaient le même travail mais beaucoup mieux payés !»

Steven Isaac décide alors de publier ses recherches pour le grand public, présentant les mercenaires du xiie siècle mais tirant des conclusions contemporaines, tout en conservant la qualité académique. Il tient à ses notes de bas de page. Ses sources viennent de chroniqueurs anglais, français, anglo-normands, espagnols, italiens ou allemands, ou de textes juridiques comme pour le cas de Guillaume d’Ypres. Il observe des préjugés contre les mercenaires, existant depuis l’Antiquité. «On pense qu’accepter de l’argent revient à perdre sa liberté, à ne plus être maître de soi.» Comme en attestent les poèmes satiriques de Guiot de Provins, ces préjugés se retrouvent aussi contre les ingénieurs, dirigeant les lignes de combat pour utiliser les machines de guerre aux dépens de l’autorité des chevaliers.

Les cartulaires sont à Poitiers

Une part croissante des recherches de Steven Isaac se fait en France. Dès 2000, il passe deux mois à Paris, travaillant à la BNF, et prend conscience de ses lacunes en français du quotidien : «Je pouvais discuter de loi féodale mais ne comprenais pas la direction des toilettes !» Il suit alors un cours d’été en immersion totale à La Rochelle en 2003 et découvre Poitiers où il reviendra tous les étés à partir de 2010 grâce à une bourse Fulbright. «J’ai repéré Poitiers pour ses fonds documentaires très riches, ses collections de cartulaires, ses sources primaires, ses chroniqueurs rassemblés, et aussi ses bibliothécaires toujours prêts à rendre service.» L’ambiance de travail y est aussi beaucoup plus humaine et chaleureuse. «Pour moi c’est rassurant d’avoir des collègues comme ça. Aux États-Unis, beaucoup de médiévistes travaillent seuls.» Au reste, l’omniprésence de l’histoire médiévale nourrit sa passion. «Ici l’histoire est partout, dans les abbayes, les châteaux-forts, les villes et les donjons. En trois jours en Auvergne avec l’équipe de castellologie, nous avons visité dix-sept châteaux ! Même pour moi, c’était presque trop !»

Steven Isaac est à retrouver dans le dossier 60 étés au Moyen Âge, L’Actualité n°108, printemps 2015, p. 39.

Semaines d’études médiévales

Le Centre d’études supérieures de civilisation médiévale (CESCM) organise à Poitiers depuis 1954 une session annuelle internationale francophone de formation, les Semaines d’études médiévales. Ces journées regroupent une quarantaine d’étudiants, doctorants et jeunes chercheurs, français et étrangers. Les conférences, les séances de travail autour des ressources documentaires, les excursions et visites au programme sont proposées par des spécialistes du Moyen Âge venus du monde entier. Cette manifestation interdisciplinaire, unique en son genre, contribue à construire et à renforcer, depuis une soixantaine d’années, un solide réseau national et international dans le domaine de l’étude du Moyen Âge. Cette année, du 17 au 28 juin, le CESCM invite : Corrado Bologna (École normale supérieure de Pise), Corinne Beck (Université de Valenciennes), Lola Badia (Université de Barcelone), Quitterie Cazes (Université de Toulouse Jean Jaurès), Joseph Morsel (Université Panthéon-Sorbonne), Isabelle Ragnard (Sorbonne Université – Faculté des lettres), Marco Mostert (Université d’Utrecht), Howard Bloch (Université de Yale), Alban Gautier (Université de Caen Normandie), Maria Colombo (Sorbonne Université – STIH), Stéphane Boissellier (Université de Poitiers – CESCM), Maria Filomena Coelho (Université de Brasilia), Robert A. Maxwell (Institute of Fine Arts – Université de New York), et Roberto Delle Donne (Université de Naples Federico II).

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