Anne Leroy – Images d’un territoire déchiré

Paysages #15. 45°29’03’’N - 0°22’41’’E. Combiers, Charente, 12 décembre 2017. Le château de la Rochebeaucourt était situé sur la commune de Combiers qui était traversée par la ligne de démarcation. Réquisitionné par les Allemands, il brûla accidentellement le 5 février 1941.

Par Martin Galilée

De juin 1940 à mars 1943, la ligne de démarcation séparait la France en deux, celle de Vichy et celle qui était occupée. Anne Leroy, photographe d’origine niortaise, en résidence de création itinérante portée conjointement par la Drac Nouvelle-Aquitaine, la Villa Pérochon à Niort et le centre d’art image/imatge à Orthez, en a exploré les vestiges et souvenirs dans la grande région. Après un an d’enquête, d’entretiens et de photographie, 44 images accompagnées de textes et créations sonores et divisées en trois axes de recherche – Archéologies, Paysages et Violences – ont été exposées à Niort et Orthez sous le titre Je ne suis pas mort. La famille va bien.

C’est chez le photographe Henri Masséaux, à Niort, qu’Anne Leroy réalise ses premiers clichés. D’abord stagiaire en classe de troisième, elle y revient pendant ses années de lycée. «Les seules photos que j’avais le droit de prendre, c’était les photos d’identité. J’adorais ça !» Arrivée en classe préparatoire, la perspective d’être ingénieure ne la convainc pas. Elle choisit alors de faire de la photographie son métier et suit un an de mise à niveau en BTS photographie avant d’entrer à l’école Louis Lumière à Noisy-le-Grand, une formation très technique aux débouchés multiples. Comme ferait toute jeune diplômée, elle travaille d’abord un peu puis part en voyage en Inde à bicyclette. Au retour, elle s’installe à Bordeaux. «On me l’avait annoncé comme un suicide professionnel, mais mon intégration s’est bien faite. J’ai travaillé avec la Métropole, des agences d’architecture et également pour la presse.»

Archéologies #1. 44°22’28’’N — 0°14’36’’O. Fresque polychrome – Dépendances du château Vulcain, Bernos-Beaulac, Gironde, 2 mai 2018. Cette fresque polychrome aurait été peinte par la première division de cavalerie allemande. Celle-ci part de Aachen (Aix-la-Chapelle) en Allemagne en mai 1940 et poursuit sa route à travers la Belgique et la France. Elle participe aux batailles qui conduisent à la rupture de la ligne Weygand et à l’entrée des troupes allemandes dans Paris qui est déclarée ville ouverte le 14 juin. Les cavaliers abandonnent leurs chevaux pour poursuivre leur route à vélo jusque dans le Bazadais, où ils sont chargés du marquage de la ligne de démarcation après la signature de l’armistice, le 22 juin 1940. Ils réquisitionnent alors les dépendances du château Vulcain à Bernos-Beaulac. Ils quittent la région au mois d’août pour la Pologne.

En 2016, alors que les régions viennent d’être reconfigurées, la Drac Nouvelle-Aquitaine se rapproche de la Villa Pérochon qui, elle-même, suggère la participation du centre d’art image/imatge d’Orthez pour le projet de photographier les traces de la ligne de démarcation. Anne Leroy remporte l’appel à projets. «Je ne m’interdisais pas de faire juste une errance poétique, je l’avais écrit noir sur blanc dans le dossier. J’avais envie de me laisser emporter dans l’expérience du terrain, je ne savais pas ce qui allait se passer.»

Des historiens en or

Le défi était de parvenir à photographier ce qui n’est pas visible. Si la ligne de démarcation apparaît sur les cartes historiques, rien ou presque ne la trahit sur le terrain. Le travail d’Anne Leroy n’était donc pas qu’une quête d’images mais une véritable enquête. Elle s’est inspirée des moyens d’investir des territoires et d’enquêter dans les travaux des photographes Thierry Girard, Stéphanie Solinas, Mathieu Pernot ou Taryn Simon. Elle a effectué au total une cinquantaine d’entretiens, notamment avec des personnes très âgées qui ont connu la ligne de démarcation. «J’ai aussi cherché du côté de la littérature et de la poésie s’il y avait des choses en lien avec la ligne de démarcation, mais rapidement je me suis orientée vers les sciences sociales.» Elle a échangé durant toute la période de la résidence avec l’historien Éric Alary, qui a publié en 2003 chez Perrin La Ligne de démarcation,d’après sa thèse de doctorat. «J’ai aussi beaucoup travaillé avec des historiens locaux, des amateurs collecteurs d’objets, de récits et de faits, et qui ont une connaissance du terrain à l’échelle extrêmement locale, continue Anne Leroy. Ainsi Christian Richard, de Tercé, dans la Vienne, est une mine d’or.» Elle a aussi été en lien avec Patrice Rolli du côté de la Dordogne. Souvent à la retraite, les historiens locaux pouvaient répondre à la dernière minute, lui consacrer des journées entières, lui montrer où était un baraquement ou pourquoi telle cabane de jardin était en fait une ancienne guérite déplacée.

Violences #6. 44°18’42’’N — 0°14’57’’O – Captieux, Gironde, 24 avril 2018. Le 21 septembre 1941, Mokhtar Ben Abila, tirailleur algérien, prisonnier de guerre matricule n° 29 564, évadé du Frontstalag 221 de Lège en Gironde, est tué par un douanier allemand à une centaine de mètres de la ligne de démarcation à Captieux – qui sur cette portion suit le tracé de la Nationale 10. Il tente de traverser une première fois la route vers 13h, mais il est appréhendé par un douanier allemand. Tandis que celui-ci le conduit à la Kommandatur de Captieux, Mokhtar Ben Abila quitte brusquement la route à hauteur de la ferme Pauletot et s’élance dans les fougères en direction de la zone non occupée. Le douanier tire une première balle depuis la route qui le blesse grièvement, puis une seconde depuis la zone non occupée. L’évadé parcourt une centaine de mètres avant de s’écrouler au bord d’un ruisseau. L’Allemand, accompagné de deux autres douaniers, pénètre en zone non occupée pour recueillir le corps qui est transporté et inhumé à Captieux le lendemain en présence du maire.

À partir des informations glanées à petite échelle, elle a dégagé ses axes de recherche et alternait ses journées entre les archives, les comptes rendus de gendarmerie, le terrain et les entretiens. Les images sont arrivées ensuite. C’est notamment à partir de son travail avec les historiens qu’elle a pu constituer le corpus d’images Archéologies. «Ce corpus montre qu’il reste en fait des traces matérielles de cette ligne, même si elles s’effacent dans les paysages. C’est une mémoire qu’on commémore un peu à certains endroits et qui se perd à d’autres.»

Jusqu’au bunker

Parfois aussi des rencontres se sont faites de manière informelle et spontanée. Au café d’Arnéguy, dernier village au sud, dans les Pyrénées-Atlantiques, la photographe entend parler d’un bunker, le seul de la ligne. Posé en haut d’une colline, il lui offre une vue sublime. L’influence des critères militaires et économiques dans le tracé de la ligne est explicité dans le corpus Paysages. Il montre ainsi le lieu-dit de Gâtineau, à La Roche-Posay, où la ligne faisait un détour pour englober en zone occupée la centrale électrique au bord de la Creuse.

Archéologie #5. 43°06’32’’N — 1°16’50’’O. Bunker allemand (diptyque) – Arnéguy, Pyrénées-Atlantiques, 17 mars 2018.

En plus des violences militaires, des personnes abattues en tentant de traverser, le travail d’Anne Leroy montre la violence de l’instauration de cette ligne et des impacts qu’elle a eu sur le quotidien des gens. «Le tracé était absurde par endroits, il coupait des fermes en deux, des fermiers devaient traverser la ligne pour aller à leur porcherie.» La photographe en a tiré le corpus Violences, des textes issus de comptes rendus de gendarmerie qui relatent des événements tragiques qui se sont produits le long de la ligne, complétés par les images des lieux. Textes et photographies sont inséparables dans ce travail.

L’exposition a été reçue différemment entre Orthez, qui était traversée par la ligne, et Niort, qui ne l’était pas. Le public n’était pas le même. À Orthez, des gens sont venus retrouver leur histoire familiale. C’est cette continuité d’histoires humaines qui transparaît dans le récit d’Anne Leroy, ces longues histoires qu’elle a écoutées et recueillies partout sur le territoire. Aujourd’hui, elle travaille à un projet de livre dans lequel elle articule son travail photographique avec des réflexions sur la fabrique de l’histoire locale. Elle enquête auprès des mêmes historiens locaux qui l’ont aidée dans son travail sur la ligne de démarcation et notamment de l’association Vienne résistance internement déportation. La photographe devient glaneuse d’histoires.

Pour aller plus loin : Au château de La Rochebeaucourt, L’Actualité Poitou-Charentes, n° 101.

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