Serge Pey, poétique passionnelle du flamenco

Flamenco. Les souliers de La Joselito, de Serge Pey, éd. Dernier Télégramme / Les Fondeurs de Briques, 368 p.

Par Lau­rine Rous­se­let

Serge Pey remonte le cours du temps, s’immerge au milieu de forces internes, organiques, fan­tas­tiques comme l’est son œuvre Fla­men­co qui agit, à son tour, sur la vie. Ce « livre de chronique et d’amour » réu­nit des ensem­bles de poèmes et de réc­its autour du fla­men­co et de la cor­ri­da dont Les Aigu­iseurs de couteaux, Coplas infinies pour les hommes-tau­reaux du dimanche, La dialec­tique du com­pás, Pho­tos de la voix pour cinquante Can­taors. Le fla­men­co, un art de vivre et, au-delà, une « folieso­phie », a dif­fusé sa fureur pas­sion­nelle en Serge Pey dès sa nais­sance. Enfant de l’immigration et de l’après-guerre civile espag­nole, né en 1950, il grandit au sein d’une famille ouvrière du quarti­er de la cité de l’Hers à Toulouse : Toulouse qui fut sa « pre­mière arène ».

Serge Pey, DR.

Connaissance profonde des battements du cœur

Aus­sitôt, nous faisons avec lui l’expérience du pas­sage dans sa Let­tre à chanter / Au Señor José Martín Eli­zon­do, son pre­mier poète vivant qui lui apprit le Cante jon­do de Fed­eri­co Gar­cía Lor­ca, son maître d’école à Fon­vieille. « C’était quand même un beau nom Fon­vieille : La Vieille Fontaine/ La Fontaine Vieille. » Le petit Serge a dix ans. Ce long poème, daté d’octobre 1998, a été écrit quelques jours après l’inauguration du Théâtre de la Cité à Toulouse, con­stru­it sur les ruines de l’école. Nous apprenons, entre autres, et avec émo­tion, que la moitié de l’effectif de la classe est com­posé de fils de réfugiés poli­tiques espag­nols. Martín Eli­zon­do par­lait aus­si dans sa langue mater­nelle, et Serge Pey a fait sienne la for­mule mag­ique à dire, aus­si naturelle qu’inévitable A las cin­co de la tarde, toute sa vie durant, car c’est dans la vérité et l’amour que le temps s’écoule pour le poète. Sa réal­ité pas­sionne et ful­gure la con­nais­sance pro­fonde des bat­te­ments du cœur, jamais en reste du devoir de mémoire, et s’il est per­cé, c’est pour inon­der autrement. L’amour du ren­verse­ment n’est pas nou­veau en lui. S’imprégner du poème Copla du trou est une joie :

Nom­mer le monde

c’est le trouer avec un trou

plus grand que le monde

Mais le monde fait des trous

pour nous voir der­rière nous […]

Toute parole est un trou

où nous pas­sons le monde

Com­plète­ment ce trou.

 

Trépidation du souffle

Serge Pey est pour ain­si dire le théâtre de plusieurs langues. Les Afi­ladors est le nom du groupe de poésie d’action fla­men­co, qu’il créa en mémoire de son oncle andalou Enri­co, aigu­iseur de couteaux, un temps, à la ville rouge, à la ville rose, selon les heures du jour. Si le poète s’exprime sur l’omission volon­taire de la let­tre “e” pour fran­cis­er le nom du groupe, inutile de s’étonner de lire le poème bilingue Les aigu­iseurs de couteaux. Imman­quable­ment, l’œuvre de Serge Pey révèle un autre sens de la lec­ture, une nou­velle tra­duc­tion du réel, étant don­né que la langue espag­nole pos­sède un bal de voyelles, une révo­lu­tion à elle seule où les phrasés sont une trép­i­da­tion du souf­fle, une poudrière d’instants pul­vérisés. Qui a déjà vu et enten­du Serge se fie aux pieds comme un fonde­ment de la pen­sée par le zap­atea­do. Quant au jaleo, le fait est qu’il prou­ve aus­si son exis­tence, en l’accompagnant. Le poète ne dira-t-il pas lui-même : « C’est dans le rite des voyelles pronon­cées en même temps que j’ai organ­isé le mys­tère de la cor­ri­da entre le tau­reau Bailador et le torero Joseli­to. »

Fla­men­co. Les souliers de La Joseli­to, de Serge Pey, éd. Dernier Télé­gramme.

À Carmen Gómez “La Joselito”

À cette époque, Serge Pey ren­con­tre Juan Jime­na, grand danseur de fla­men­co, longtemps ini­tié par La Joseli­to, de son vrai nom Car­men Gómez (1906‑1998), maître à l’âge d’or du fla­men­co. Et voilà que nous entrons dans le cœur absolu de l’imaginaire du poète. Coplas infinies pour les hommes-tau­reaux du dimanche, situées dans la prison de Cara­banchel, à Madrid, qui est le chapitre le plus long de l’ouvrage, une cen­taine de pages, con­duit ou matéri­alise la puis­sance du mythe. Par­mi les dédi­caces, retenons la suiv­ante : « À Car­men Gómez “La Joseli­to” accom­pa­g­née main­tenant par les pal­mas du silence pour que son zap­atea­do devi­enne celui de notre sang. »

La pre­mière série de textes fut une com­mande de Jean-Pierre Armand, directeur du Cor­net à dés, sur La Joseli­to. Le poète ren­con­tre d’abord Car­men Gómez « déesse, sor­cière et démi­urge » dans la casa de Pedro Sol­er, célèbre gui­tariste fla­men­co, à Toulouse, ville dans laque­lle la « Voleuse de pas » était venue s’installer au début des années 1980. Car­men Gómez aurait dû s’appeler La Joseli­ta, comme une femme le doit : le nom se fémin­isant avec un “a”. Or, elle a porté un nom mas­culin ter­miné par un “o”. De sa vie, Serge Pey dégage donc un mythe remar­quable sur la fon­da­tion de son nom.

La post­face lumineuse, qui est un entre­tien avec Ramiro Oviedo, en date de jan­vi­er 1999, nous livre : « Tout nom réal­isé est une poé­tique du monde […] Cette enfant, qui s’appelle Car­men, reçoit en héritage le nom pres­tigieux d’un mythe, celui d’un des plus grands toreros de l’histoire, El Joseli­to, comme si elle était sa fille, ou sa fiancée secrète, ou son épouse dans la mort adoubée comme une cheval­ière. »

Le coq et le taureau

Puis Serge active plus fan­tas­tique­ment encore le secret de sa décou­verte. C’est que José Gómez Orte­ga (1895–1920) dit Joseli­to ou El Gal­lo (le Coq) fut tué par le toro Bailador appelé danseur. Alors seule­ment le poète voit dans le tau­reau le troisième signe de la Trinité : celui qui accorde l’éclairage de La Joseli­to sur l’échange du nom, « dès tou­jours, pour jamais », comme dis­ait Rim­baud.

CXVII

– Nom ? – Car­men Gómez La Joseli­to.

– Pro­priété ? – Barcelone.

– Âge ? – Trois mots dans le temps.

– Pro­fes­sion ? – Danseuse.

– Nom ? – Joseli­to.

– Pro­priété ? – Fils de Gitan et de coq.

– Âge ? – Cinq mots dans le temps.

– Quand êtes-vous mort ?

– En dimanche et en mois de mai à Talav­era.

– Nom ? – Bailador.

– Pro­priété ? – Orte­ga.

– Âge ? – Sept mots dans le temps.

– Pourquoi avez-vous tué Joseli­to el Gal­lo à Talav­era ?

Dessin de Serge Pey dans Fla­men­co.

 

D’autres chapitres suiv­ent, notam­ment ceux du com­pás : un sché­ma ryth­mique dif­féren­ciant chaque style de chant fla­men­co, du Pho­tos de la voix pour cinquante can­taors. Inscrivons les mer­veilleux pre­miers vers de la « matrice d’improvisation pour cante jon­do » sur Manuel Torre :

La peur a peur

des choses pro­vi­soires

La peur a une mère

qui ne sait pas son nom

La peur chante con­tre

la dic­tature des tourterelles

 

 

Ébullition métaphysique ancrée dans le quotidien

Dans ce splen­dide ouvrage, des dizaines de noms de célébrités artis­tiques, ren­con­trées et lues, sur­gis­sent : Sal­vador Pater­na, Anto­nio Ruiz, Rafael Alber­ti, etc. Et puis, il y en a d’autres, tout aus­si explicites sur la man­i­fes­ta­tion de vie du cœur du poète : entre agence­ments et édi­fi­ca­tions qui ont enfan­té son besoin de vie créa­trice. Men­tion­nons donc la présence de sa tante María, mate­las­sière, dans les cours de Toulouse.

Serge Pey a réus­si depuis longtemps la dif­fi­cile opéra­tion de ren­dre organique, amoureuse, son ébul­li­tion méta­physique ancrée dans le quo­ti­di­en. Le chapitre La dialec­tique du com­pás livre ain­si le fla­men­co aux objets banals qui envelop­pent la vie de La Joseli­to. Le poème Soleá à mes sem­anales d’or est à lire sim­ple­ment et physique­ment. Serge Pey sait qu’il frappe des pieds, qu’il tape des mains, qu’il grave l’inconnu sur ses bâtons, qu’il chante la voix des morts, celle qui nous masque l’abandon, le dan­ger, le secret de se laiss­er tomber nu ou accou­plé dans la vie. Il y a des œuvres qui rap­pel­lent que l’Air ense­mence, que le Feu renoue avec les voix souter­raines, que l’Eau prévoit le tré­sor de la perte. De cette façon, rel­e­vant de l’élément Terre, écrire aimante la beauté, et cela pour TOUS. Serge Pey bâtit autant qu’il s’oublie. Il nous appa­raît tel un rai de lumière qui annonce silence ou cri qu’un rocher a détachés de cette ini­tiale lumière.

 

Fla­men­co. Les souliers de La Joseli­to, de Serge Pey, éd. Dernier Télé­gramme / Les Fondeurs de Briques, 368 p., 22 €

Serge Pey a reçu le 6 novem­bre 2017, le prix Guil­laume Apol­li­naire (équiv­a­lent du prix Goncourt en poésie) pour son ouvrage Fla­men­co.

Laisser un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.


*