Arlette Albert-Birot, un circuit en boucle

Autoportrait de Pierre Albert-Birot avec Germaine Albert-Birot, chez eux, 26 rue du Départ, vers 1918.

Par Lau­rine Rous­se­let

Il y a des ren­con­tres qui affir­ment que le temps est une boucle infinie. Lorsque je me trou­ve face à Jean‑Luc Ter­radil­los pour la pre­mière fois, trans­plan­tée depuis peu en Poitou‑Charentes, rien ne sem­ble com­pliqué, j’entends, des con­nex­ions entre nous s’établissent d’emblée. Des noms pro­pres habitent la con­ver­sa­tion. Le pre­mier fut celui d’Arlette Albert‑Birot, née Lafont (1930–2010), qu’un grand nom­bre d’amoureux de la poésie ; à com­mencer par les écrivains et les édi­teurs, ont con­nu de près, de plus loin.

Arlette Albert‑Birot a prin­ci­pale­ment enseigné la poésie mod­erne et con­tem­po­raine à l’École nor­male supérieure de Paris. Prési­dente de l’association Cir­cé depuis sa fon­da­tion en 1981, elle crée deux ans plus tard le Marché de la poésie, place Saint‑Sulpice à Paris, à l’ombre des deux tours de l’église, avec l’éditeur Jean‑Michel Place.

Ani­mée par le désir infati­ga­ble de la décou­verte, de la pro­mo­tion et de la dif­fu­sion de la poésie sous toutes ses formes, elle apporte aus­si son sou­tien aux jeunes poètes avec une con­stante générosité et une con­fi­ance cer­taine dont elle savait si sin­gulière­ment leur témoign­er. Je n’étais pas encore pub­liée, mais grâce à elle, j’ai pu dire ma poésie sur le podi­um du Marché de la poésie en 2002 ; c’est Andrée Ché­did qui ouvrait le bal des Rives et dérives de la Méditer­ranée. Il s’en suiv­it une invi­ta­tion, à ses côtés, à la Semaine de la fran­coph­o­nie à La Havane en 2005.

Si Arlette Albert‑Birot partageait sa vie entre Paris et Ouistre­ham – elle fut très active au sein du Cen­tre région­al des let­tres de Basse‑Normandie –, la ville d’Angoulême lui tenait grande­ment à cœur, et pour cause ! Pierre Albert‑Birot y était né en 1876 !

Rencontre avec un puissant électron libre

Fin 1954, Arlette Lafont et Pierre Albert‑Birot se ren­con­trent. Elle est alors âgée de vingt-qua­tre ans et pré­pare sa maîtrise sur la baronne d’Œttingen, con­nue sous le pseu­do­nyme lit­téraire Roch Grey, sœur du pein­tre Serge Férat. Ce dernier lui recom­mande d’approfondir ses recherch­es auprès de trois fig­ures incon­tourn­ables : le pein­tre Gino Sev­eri­ni, Louis de Gon­zague Frick, et Pierre Albert‑Birot qui devien­dra l’homme « à la clef ».

Il est à not­er que le Musée des Beaux‑Arts d’Angoulême détient un Por­trait de Pierre Albert‑Birot par Roch Grey, une pein­ture à l’huile sur car­ton, années 1930. Huit ans se passent, et c’est en 1962 qu’Arlette épouse PAB, comme elle l’appelait, cet artiste pro­téi­forme qui, après s’être essayé à la sculp­ture, à la pein­ture, entre défini­tive­ment en poésie, avec l’impression du pre­mier numéro de la revue SIC en jan­vi­er 1916. Bien que son nom soit asso­cié aux courants dadaïste, futur­iste, sur­réal­iste, PAB fut aus­si adepte du cubisme, il demeure surtout un puis­sant élec­tron libre. Rap­pelons-nous les vers d’Apollinaire pour nous en per­suad­er :

« Pierre Albert‑Birot est une sorte de pyrogène

Si vous voulez enflam­mer des allumettes

Frot­tez-les donc sur lui

Elles ont des chances de pren­dre »

Angoulême, lycée à Guez-de-Balzac

Ma pre­mière entre­vue avec Arlette Albert-Birot eut lieu à la librairie Équipages, rue de Bag­no­let dans le xxe arrondisse­ment de Paris, où se tenait une lec­ture col­lec­tive et en feuil­leton de l’épopée bur­lesque des Six livres de Gra­bi­noulor, pièce majeure de l’œuvre de PAB. Arlette me lançait d’un ton stupé­fait et enchan­té : « Vous aus­si ! » J’avais donc passé mes trois ans de lycée à Guez-de-Balzac à Angoulême, comme l’auteur de l’épopée spa­tio-tem­porelle. Rap­pelons tout de même que Gra­bi­noulor est à ce jour par­tie inté­grante de l’histoire lit­téraire, aux cen­taines de pages sans ponc­tu­a­tion, seul un point final advenant à la neuf cent quar­ante-qua­trième pages du livre paru chez Jean‑Michel Place en 1991. La vérité a déjà été dite. C’est Arlette qui avait demandé à PAB d’inscrire ce point final. Pierre Albert‑Birot décé­dait trois mois plus tard, le 25 juil­let 1967.

Il est acquis que, tout au long de sa vie, Arlette a mené un tra­vail d’exigence doté d’une obsti­na­tion sans égal afin de pro­mou­voir l’œuvre de PAB. Ce dernier ne s’était pas trompé sur son ressen­ti à pro­pos d’Arlette accom­pa­g­nant la fin de sa vie. Il nous a lais­sé les lignes suiv­antes, tirées de son Auto­bi­ogra­phie (cette par­tie a été ajoutée en avril 1966) :

« Et voici ma qua­trième péri­ode: en 1954, je ren­con­trai Arlette Lafont, notre union était absol­u­ment inévitable, elle aus­si s’est jointe à moi de tout son être, car les cir­con­stances l’y avaient par­faite­ment pré­parée puisqu’elle était pro­fesseur de Let­tres, et bien­tôt agrégée de l’université. On voit à quel point elle était des­tinée à être la com­pagne du poète Pierre Albert‑Birot, et c’est elle, comme on dit, j’espère bien, qui ver­ra la fin de ma qua­trième péri­ode. »

Mais aucune de ses intu­itions n’aurait pu prédire le véri­ta­ble rôle d’Arlette s’agissant de la con­sécra­tion de son tal­ent, avec deux pub­li­ca­tions cru­ciales : Poèmes à l’autre moi, précédé de La Joie des sept couleurs, et suivi de Ma morte et de La pan­thère noire, Poésie/Gallimard, 2005, Les Six livres de Gra­bi­noulor, édi­tions Jean-Michel Place, 2007 (réédi­tion).

Cou­ver­ture de la pla­que­tte créée à l’initiative de Daniel Crumb, à la fin des années 1980 à Angoulême.

Daniel Crumb, le passeur

À Angoulême, il y a un per­son­nage-clé pour saisir l’attirance d’Arlette Albert‑Birot pour la ville, dont elle fut citoyenne d’honneur, son investisse­ment, son ent­hou­si­asme à par­ticiper à des con­férences, inter­ven­tions divers­es autour de l’œuvre de PAB, à assis­ter à des représen­ta­tions théâ­trales de l’œuvre du « pyrogène ». Arlette réal­i­sait tou­jours l’amitié, quel que soit le lieu, car la joie qu’elle man­i­fes­tait se propageait naturelle­ment. Le terme de per­son­nage-clé ne sera donc pas pour déplaire à Daniel Crumb, comé­di­en et met­teur en scène, implan­té à Angoulême depuis quar­ante ans, qui a l’art de dérouler les anec­dotes entre finesse et drô­lerie sur un mode infati­ga­ble.

Au début des années 1980, invité à réalis­er une émis­sion lit­téraire par une radio libre d’Angoulême, Quarti­er Orange, Daniel Crumb décide d’aller inter­view­er Arlette Albert‑Birot au sujet de PAB, chez elle, 85 boule­vard Pas­teur à Paris. La ren­con­tre est généreuse, tant est si bien, qu’Arlette accepte la propo­si­tion de son inter­view­er : faire une con­férence sur l’œuvre de PAB à Angoulême. Elle aura lieu au Petit théâtre Maren­go, pilotée par l’Académie d’Angoumois, alors dirigée par Denise Bélanger. Basé à Mortemart dans le Lim­ou­sin, Rougerie édi­teur est présent. Arlette aura avec eux (père et fils) une ami­tié et un sou­tien indé­fectibles. Dès les années 1970, Rougerie édit­era en effet une par­tie effec­tive de l’œuvre (poésie, théâtre) de PAB.

Mais Arlette con­nais­sait déjà la ville d’Angoulême, pour être venue en 2 CV avec PAB depuis Paris en 1958. Ensem­ble, ils avaient effec­tué une sorte de pèleri­nage. Arlette avait lancé à PAB : « Pierre, s’il vous plaît, vous allez me faire le tra­jet du petit Pierre jusqu’au lycée. » Il s’agissait d’aller du 84 rue de Mont­more­au au lycée Guez-de-Balzac, place du Petit Beaulieu.

Daniel Crumb pour­suit son réc­it avec une éton­nante fraîcheur, ce qui vous amène sincère­ment à sourire, lorsque vous avez con­nu Arlette dont la fan­taisie et la spon­tanéité étaient sou­vent débor­dantes. Il se sou­vient donc d’une pho­to d’Arlette en jupe courte, la lui mon­trant d’un air un peu mali­cieux, lors de l’inauguration de la rue Pierre Albert‑Birot à Angoulême, de son excla­ma­tion devant le trait d’union mal placé d’une bulle « Pierre-Albert Birot » lors d’un Fes­ti­val inter­na­tion­al de la bande dess­inée : « Ah, évidem­ment, ils ont fait la faute ! », enfin, d’Arlette, tour­nant les talons au pro­prié­taire du logis de Chalonne, là où le jeune PAB pas­sait ses étés, s’adressant ain­si à ses amis dont Marie‑Louise Lenten­gre : « Vous savez, moi, je reste très attachée aux vieux messieurs. »

« Ah, si Beaubourg voyait ça ! »

J’ai retrou­vé dans mes cour­ri­ers élec­tron­iques un mes­sage amu­sant d’Arlette, daté du 20 octo­bre 2007 : « Angoulême/Villebois=petit pub­lic (30, un jour de rug­by avec grand écran sous la halle, pas si mal) mais telle­ment bon : PAB a repris pied dans sa bonne ville… » À cette occa­sion, Arlette avait sor­ti de son sac, paraît-il, une ébauche de La Guerre (reçue comme la toile la plus aboutie de PAB), s’esclaffant : « Ah, si Beaubourg voy­ait ça ! » Exis­tait déjà, par deux flots d’entrée, une dona­tion au Cen­tre Pom­pi­dou avec réserve d’usufruit.

Mais à quoi bon esquiss­er toutes ses vis­ites à Angoulême pour com­pren­dre son attache­ment à la ville. Notons le fait qu’en 2012, le musée des Beaux‑Arts d’Angoulême fait l’acquisition de plusieurs cen­taines de pièces de PAB : des petits cro­bars aux gravures, dessins, aux pein­tures et sculp­tures. La volon­té d’Arlette, décédée deux ans plus tôt, avait été respec­tée. Par ailleurs, le musée a offert deux expo­si­tions sur Pierre Albert‑Birot : l’une en 1969, l’autre en 2013 où Béa­trice Rolin, la con­ser­va­trice en chef du musée, avait demandé à Philippe Müller et à Vin­cent Vernil­lat, respon­s­ables de la Com­pag­nie P.M.V.V. le grain de sable à Houl­gate, de pré­par­er le 129e Dîn­er Gra­bi­noulor. Il est impor­tant d’indiquer qu’Arlette Albert‑Birot fut la con­seil­lère lit­téraire des Ren­con­tres d’été théâtre & lec­ture en Nor­mandie durant les cinq dernières années de sa vie.

« Grabinoulorets » et « Grabinoulorettes »

Pour ter­min­er, moi, qui assis­tais au lance­ment de la réédi­tion des Six Livres de Gra­bi­noulor à l’IMEC en 2007, aux côtés d’Arlette et de J‑M. Place, il était impens­able d’imaginer avoir croisé celle-ci entre les murs du lycée Guez-de-Balzac en 1991, j’étais en classe de pre­mière, pour la paru­tion du Gra­bi, à l’occasion du fes­ti­val La Fureur de lire. Les ate­liers théâtres des dif­férents lycées de la ville furent sol­lic­ités. Et puisque le temps légitime sans fin la sur­prise, j’appris que c’est Clau­dine Rouchard, mon anci­enne pro­fesseure de latin, qui mena avec un fort entrain, lequel lui était recon­nu, l’opération poé­tique. Dans le C.D.I avait été instal­lé un ring de boxe sur lequel les « Gra­bi­noulorets » et « Gra­bi­noulorettes » pro­po­saient une joute ardente à par­tir d’extraits du 1er des Six Livres !

L’idée ini­tiale vint de Daniel Crumb sur un sim­ple coup de télé­phone qui rav­it le cœur d’Arlette, idée validée, de manière expresse, par l’éditeur parisien. C’est en haut de la rue Hergé chez un bural­iste que l’ouvrage en dépôt attendait celle qui avait tant besogné, envahie d’une émo­tion incom­men­su­rable. L’histoire ne dit pas qui était le coursier‑miracle ! Il est aisé de com­pren­dre qu’elle avait une recon­nais­sance éter­nelle envers Daniel Crumb.

Il y a des êtres dont l’amour de la vie est tel que les mots : décou­verte, pas­sion, con­struc­tion, recon­nais­sance, ami­tié sont autant de joies, de sat­is­fac­tions, d’euphorie, de plaisirs. Folie des grandeurs ? Folie douce ? Je me sou­viens des mots d’Arlette me dis­ant : « Si je n’avais pas vécu à trois mille à l’heure, jamais je n’aurais pu tenir. »

Arlette Albert-Birot fut, entre autres, prési­dente de la com­mis­sion poésie du Cen­tre nation­al du livre de 2006 à 2008, direc­trice de l’association des Amis de Max Jacob de 1989 à 1994, mem­bre de l’association Jean Tardieu depuis 2000. La présence de cer­taines dis­tinc­tions fait évidem­ment sens, men­tion­nons-en deux : cheva­lier dans l’ordre nation­al du Mérite, offici­er de l’ordre des Arts et des Let­tres. Pho­to de la com­pag­nie PMVV le grain de sable.

 

Aquatintes de Grabinoulor

Des Six livres de Gra­bi­noulor, édité par Jean-Michel Place en 1991, il a été tiré deux mille cinq cents exem­plaires dont soix­ante-six exem­plaires pleine marge. Soit soix­ante exem­plaires numérotés de 1 à 60 et six exem­plaires hors com­merce numérotés I à VI.

Cha­cun de ces soix­ante-six exem­plaires com­prend qua­tre gravures orig­i­nales.

Qua­tre gravures héli­ographiques à l’aquatinte exé­cutées à la main sur planch­es de cuiv­re sur presse taille douce par Pierre Bro­chet.

 

Hélène Chapelain-Midy et Pierre Albert-Birot aux Feuil­lan­tines, vers 1911.
Tirage d’un cliché négatif sur verre, for­mat d’origine 90 x 120 mm, d’auteur incon­nu. Repro­duc­tion Alber­to Bocos Gil.

Auto­por­trait de Pierre Albert-Birot à son bureau, 26, rue du Départ, vers 1918.
Tirage d’un cliché stéréo­graphique négatif sur verre, for­mat d’origine 42 x 43 mm. Repro­duc­tion Alber­to Bocos Gil.

 

Auto­por­trait de Pierre Albert-Birot avec Ger­maine Albert-Birot, chez eux, 26 rue du Départ, vers 1918.
Tirage d’un cliché stéréo­graphique verre de for­mat 42 x 43 mm. Repro­duc­tion Alber­to Bocos Gil.

Por­trait de Pierre Albert-Birot par René-Jacques.
Repro­duc­tion d’un tirage papi­er de 1933.
Gravure signée par l’auteur de la prise de vue.
Le cliché d’origine fait par­tie du Don René-Jacques à la mis­sion du pat­ri­moine. Repro­duc­tion Alber­to Bocos Gil.

 

2 Comments

  1. De la con­nais­sance des arts et des let­tres, il reste le chem­ine­ment qui y con­duit. Lau­rence Rous­se­let, avec élé­gance, rigueur et ten­dresse, est un cicerone rare. De ceux qui trans­muent le goût de la récep­tion en fièvre de la créa­tion.

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