Sébastien Laval — Les métamorphoses du Vietnam

Femme La Hu, dans le district de Muong Tê, au nord du Vietnam, août 2013.

Par Jean-Luc Ter­radil­los

Sébastien Laval aurait-il un surnom viet­namien qu’un seul ne suf­fi­rait pas. Il en faudrait au moins 54, comme les 54 eth­nies, dont 53 minori­taires, qui peu­plent le Viet­nam. C’est le pre­mier à avoir accom­pli un tel tra­vail qui tient à la fois de l’ethnophotographie et du reportage, une aven­ture artis­tique et humaine guidée par la pas­sion pour un pays en pleine muta­tion qu’il fréquente depuis plus de vingt ans. Le musée d’ethnographie de Hanoï présente la pre­mière série sur Pa Then dès 2006 : suc­cès immé­di­at.

Avec le sou­tien de la région Poitou-Char­entes, en par­ti­c­uli­er Paul Fromon­teil, ancien vice-prési­dent, et Syl­vain Poth­ier, ain­si que des min­istères des Affaires étrangères et de la Cul­ture, Sébastien Laval a emprun­té des chemins de tra­verse, sou­vent escarpés, du Nord au Sud du pays, à la ren­con­tre de la diver­sité. Il révèle les innom­brables facettes d’une belle human­ité en pleine méta­mor­phose. Sébastien Laval tra­vaille avec humil­ité, avec rigueur, mais sans a pri­ori, au plus près de l’humain. On perçoit net­te­ment la rela­tion de con­fi­ance qu’il noue avec l’Autre. Et le temps qu’il prend pour établir cette rela­tion n’est pas comp­té.

En 2014, l’année croisée France-Viet­nam fut un point d’orgue avec des expo­si­tions au Sénat, au musée d’Aquitaine à Bor­deaux, à la mai­son de l’architecture à Poitiers, et au Fes­ti­val de Hué – fes­ti­val qui l’invita aus­si en 2008, 2010 et 2016.

Depuis le numéro spé­cial Explo­rateurs et grands voyageurs (n° 73, été 2006), L’Actualité relate dif­férentes étapes de ce voy­age au long cours. L’exposition à Saint-Benoît (jusqu’au 23 novem­bre 2017) est l’occasion d’interroger Sébastien Laval sur des aspects inédits de sa pra­tique au Viet­nam.

L’Actualité. – En 1995, quel fut le pre­mier choc au Viet­nam ?

Sébastien Laval. – Quand je suis sor­ti de l’avion à Hanoï, j’ai pris une énorme bouf­fée de chaleur, d’humidité et d’odeurs que je retrou­ve sys­té­ma­tique­ment quand j’y retourne, et à toutes les saisons. Ce pays a une odeur très par­ti­c­ulière. Mais ce qui a ren­du cette pre­mière expéri­ence très forte c’est la ren­con­tre avec deux Viet­namiens, Nhan, et Dong Sy Hua, qu’on appelait Vieux Crabe, de vrais pas­sion­nés de leur pays qui étaient dans la trans­mis­sion et le partage. Tous deux avaient vécu la guerre. Au bout d’un mois, quand je suis remon­té dans l’avion, je me suis promis de revenir. Promesse que je me fais à chaque fois.

Dong Sy Hua, qu’on appelait Vieux Crabe.

Femme Pa Ko, dans la province de Thua Thien Hué, févri­er 2014.

 

Ces deux Viet­namiens avec lesquels le courant passe immé­di­ate­ment ont donc don­né des clés ?

Oui mais je n’ai peut-être pas tout décodé tout de suite. Et vingt-deux ans après, je n’ai peut-être pas encore tout décodé. Ils ne sont plus là tous les deux, et main­tenant c’est peut-être moi qui, avec ce tra­vail pho­tographique, ait quelques clés à trans­met­tre de temps en temps.

En retour­nant au Viet­nam, je voy­ais que cer­taines choses changeaient très rapi­de­ment avec le développe­ment et l’ouverture du pays. D’où l’idée d’entreprendre un tra­vail là-dessus. Cette idée-là a évolué dans le temps. Je ne tra­vaille plus de la même manière aujourd’hui que lorsque j’ai com­mencé ce tra­vail sur les eth­nies en 2005. En avançant petit à petit, j’ai pu appro­fondir ma con­nais­sance des Viet­namiens et du ter­rain, et mieux cern­er ce vers quoi je voulais aller.

Au début, j’étais tourné vers le passé, vers le mode de vie en train de dis­paraître. Peu à peu, j’ai com­pris que ce qui m’intéressait vrai­ment c’était d’essayer de com­pren­dre com­ment ils vivaient l’instant et les trans­for­ma­tions dans leur quo­ti­di­en. C’est devenu évi­dent en dis­cu­tant avec les trois eth­nies de la province de Thua Thien Hué, les Co Tu, les Ta Oi et les Pa Ko, qui avaient déjà con­nu des trans­for­ma­tions rad­i­cales de leur mode de vie. J’ai décidé de les pho­togra­phi­er dans ce présent-là. Mais s’ils veu­lent me mon­tr­er des objets, des vête­ments et du pat­ri­moine pro­pres à leur pop­u­la­tion, très bien, je prends aus­si.

Dans les pre­mières pho­tos chez les Pa Then, il y a des images en couleur où l’on décou­vre de superbes cos­tumes. Pourquoi avoir choisi de pour­suiv­re le tra­vail en noir et blanc ?

Pour sor­tir de l’aspect folk­lorique que je voulais mon­tr­er au début. Rapi­de­ment, j’ai com­pris que ce n’était pas le folk­lore qui m’intéressait mais les vis­ages, les regards, les peaux, les matières. Il y a des cos­tumes très bar­i­olés, très beaux, mais dans une pho­to en couleur l’œil se focalise là-dessus alors qu’avec le noir et blanc il regarde d’abord le vis­age.

Por­trait à la cham­bre d’une femme Pa Then, en 2005.

Pourquoi n’avoir pas con­tin­ué à pho­togra­phi­er à la cham­bre ?

En 2005 chez les Pa Then, dans le vil­lage de Nam Bo situé sur les hauts plateaux près de la fron­tière chi­noise, j’ai fait des images à la cham­bre avec le négatif récupérable (Polaroid), mais c’était très com­pliqué de faire séch­er le film dans cer­tains vil­lages, au risque de tout per­dre du fait du cli­mat rude. Je par­tais avec des idées toutes faites sur ce que je voulais mon­tr­er, j’ai tâton­né et je me suis rav­isé pour être plus per­for­mant, plus réac­t­if, plus rapi­de. J’ai donc con­tin­ué avec un Has­sel­blad que j’avais adop­té en 1997. J’étais très à l’aise pour tra­vailler en lumière naturelle avec cet appareil de for­mat 6x6, pour cadr­er à main lev­ée, y com­pris pour des por­traits. Avant je tra­vail­lais avec des boîtiers Canon et Leica.

L’appareil pho­to Has­sel­blad, util­isé par Sébastien Laval depuis 1997. Dans le viseur, un enfant Ro Man, à Mo Rai dans le dis­trict de Sa Thay, mai 2017.

Dans cer­taines pho­tos, on voit un jean ou un tee-shirt portés avec un cos­tume tra­di­tion­nel.

L’un des pre­miers signes vis­i­bles de l’évolution de ces pop­u­la­tions c’est le vête­ment. Quand j’arrive dans un vil­lage pour faire des images, je me présente au chef de vil­lage, j’explique ce que je veux faire et on dis­cute. Quand je demande à une per­son­ne si elle veut bien être pho­tographiée – c’est oui la plu­part du temps – elle me dit : Com­ment voulez-vous que je sois pho­tographiée ? Je réponds : Comme vous voulez.

Cer­taines per­son­nes vont se met­tre un coup de peigne, faire un brin de toi­lette, chang­er de chemise ou de robe, d’autres restent comme elles sont. C’est le cas de cette jeune fille Na Nhi qui porte un jean sous sa tunique tra­di­tion­nelle. On ne voit pas qu’elle a un télé­phone portable dans la poche arrière.

Jeune fille Na Nhi, à Lao Chai, dans le nord du Viet­nam, en 2011.

Le vête­ment a un rôle dis­tinc­tif encore présent dans cer­taines régions et pour cer­taines pop­u­la­tions. Dans le cen­tre du Viet­nam, pra­tique­ment plus per­son­ne ne porte de vête­ment tra­di­tion­nel.

Très vite aus­si, je me suis ren­du compte qu’il fal­lait pho­togra­phi­er les pieds, les mains, les out­ils, les intérieurs des maisons, les archi­tec­tures, les véhicules, les vil­lages et le paysage qui change parce que partout on con­stru­it des routes. Les gens qui habitaient dans les vil­lages per­chés dans la mon­tagne descen­dent main­tenant au bord des routes, les moyens de com­mu­ni­ca­tion sont plus sim­ples, de sorte qu’ils ont accès plus rapi­de­ment accès à l’échange, au marché, à la con­som­ma­tion, ça change tout. Avant il leur fal­lait des heures de marche.

Marché Long Bien 11 décem­bre 1995

Com­ment s’est opéré le retour à la couleur, avec notam­ment les pho­tos de Hanoï la nuit ?

J’ai tou­jours fait un peu de couleur parce que je savais que j’en aurai besoin un jour et que cela apporterait une autre lec­ture et un com­plé­ment. Dans mes pre­mières images du Viet­nam, il y a plus de pho­tos en couleur qu’en noir et blanc, et il y a déjà quelques pho­tos noc­turnes d’Hanoï. J’avais été frap­pé par cer­taines lumières la nuit.

Cyc­los à Cho Lon, à Hô Chi Minh Ville, en 1995.

En décem­bre 2007, avec mon pre­mier boîti­er numérique, je vais faire un tour dans les rues parce que j’ai tou­jours adoré la nuit à Hanoï et je fais une série de pho­tos. Là, je procède à l’opposé de ce que je fai­sais avec les eth­nies puisque je tra­vaille avec un boîti­er 24x36, en couleur, sur pied, avec une ouver­ture d’objectif très fer­mée pour avoir un max­i­mum de déf­i­ni­tion. Le résul­tat m’a con­va­in­cu de con­tin­uer à mon­tr­er cette ville autrement. En 2012, cela don­nera une expo­si­tion à l’Institut français d’Hanoï. Beau­coup d’Hanoïens sont venus voir cette expo­si­tion qui a eu bonne presse. Cela a changé leur vision de cer­tains lieux.

Cette série vient com­pléter le tra­vail sur les eth­nies parce c’est une manière mon­tr­er la ville, avec son his­toire, ses para­dox­es, où même la nuit l’activité humaine est tou­jours présente ou sug­gérée.

Voie fer­rée qui tra­verse Hanoï, novem­bre 2012.

Amoureux sur le pont du Drag­on à Da Nang, octo­bre 2014.

Com­ment est venue l’idée de faire des vidéos ?

J’ai tou­jours aimé filmer. En 2000, un ami m’avait prêté une caméra avec laque­lle j’avais fait un film sur un vil­lage de la baie d’Ha-Long mais j’ai fait aus­si des images de Hanoï et dans la mon­tagne avec une caméra super 8.

Main­tenant c’est plus facile avec l’appareil pho­to numérique qui me per­met de filmer un peu comme je pho­togra­phie, avec les mêmes réglages, la même pro­fondeur de champ, le même cadrage. Pour les expo­si­tions c’est un bon com­plé­ment, car cela apporte des couleurs, des gestes, des mou­ve­ments, des sons.

Sébastien Laval — Viet­nam — Pa Ko, Moments de la vie quo­ti­di­enne chez les Bru Van Kiu, les Pa Ko et les Co Tu, dans le cen­tre du Viet­nam, févri­er 2014.

 

L’objectif est main­tenant de faire un nou­veau livre qui retrace cette aven­ture ?

Je pré­pare un livre qui per­me­t­tra de ren­con­tr­er les 54 pop­u­la­tions du Viet­nam mais pas seule­ment, qui per­me­t­tra aus­si de com­pren­dre com­ment j’en suis arrivé à vouloir tra­vailler là-dessus, de 1995 à 2005, c’est-à-dire les pre­miers reportages sur Van Gia, Dien Bien Phu, Hanoï…– et de mon­tr­er l’évolution du pays sur la durée. Il y a telle­ment de choses que j’aimerais pou­voir mon­tr­er dans les expo­si­tions qu’il faut un livre.

C’est aus­si un rap­port au temps, du temps de pause de la pho­to à celui de la vie. Je me suis con­stru­it à tra­vers ça aus­si. C’est vingt-deux ans de ma vie, la moitié de ma vie.

Je me sou­viens d’un soir en 1995. On était par­ti de Dalat le matin et on allait à Phan Thi­et. On longeait la côte avec une vieille Jeep, on s’était arrêté à Ca Na sur une plage, un endroit mag­nifique avec des gros cail­loux dans la mer. J’ai fait des pho­tos sur la route d’un jeune homme en vélo, de trois femmes sur une moto et d’une char­rette chargée de bois tirée pas des bœufs, et quand je les revois je me dis qu’à ce moment-là j’étais loin d’imaginer où pour­rait me men­er cette route.

Sur la route de Ca Na, en 1995.

 

À voir

Le site de Sébastien Laval

Avec Philippe Bouler, Sébastien Laval a pub­lié en 2016 Huê, la ville des pier­res qui pleurent, Viet­nam News Agency Pub­lish­ing House. (ISBN 978–604-945–552-0)

Reportage de la télévi­sion viet­nami­enne dans le jour­nal de 20h en 2016 avec un focus viet­namien sur Poitiers.

Pour le fes­ti­val de Hué en 2014, créa­tion de la com­pag­nie Cara­bosse (instal­la­tion de feu) et pho­togra­phies de Sébastien Laval sur le pont Trang Tien (403 m de long) qui enjambe la riv­ière des Par­fums au cœur de la ville, et reportage de France 3.

 

A propos de Jean-Luc Terradillos
Journaliste, rédacteur en chef de la revue L'Actualité Nouvelle-Aquitaine.

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