Gaston Chaissac – Lettres à l’abbé Coutant

Par Denis Mon­te­bel­lo

« Quel est votre âge ? Moi je suis de 1910, l’année des comètes. Natif d’avallon. J’ai un com­pa­tri­ote sculp­teur dont l’atelier est rue verc­ingé­torix paris 14e. Il se nomme Pierre vigoureux. Mes par­ents étaient de Sour­sac (Cor­rèze).» (p. 41)

Voici le « picas­so en sabot » et à la mous­tache queue de vache, son por­trait par lui-même.

Sa voca­tion con­trar­iée de garçon d’écurie, loin de l’arrêter, le pousse à tra­vailler à la notoriété de Gilles le fien­teron, à écrire des poèmes :

« Si mon livre à du suc­cès je me ver­rais peut être offrir une place de chef d’écurie dans laque­lle je ne ver­rais qu’un moyen d’accès, d’introduction pour ensuite m’y incruster et ten­ter d’y finir fien­teron c’est a dire ce que a quoi j’aspire et qui me viendrait vraisem­blable­ment sans que je m’en mêle car lorsqu’on est hissé sur une hau­teur à la faveur d’une notoriété pas­sagère (l’oubli vient vite) c’est pour s’en voir tôt ou tard chas­sé. Je ne demande pas autre chose et accepterait la pre­mière place comme un sac­ri­fice néces­saire pour obtenir la dernière ensuite. » (p. 37)

Com­ment expli­quer qu’un impie comme lui s’agenouille devant un prêtre (« un sac à char­bon, un cor­beau, un feignant ») ?

L’abbé Coutant sera ordon­né prêtre le 24.4.49 à La Rochelle, Char­ente-Mar­itime.
G. Chais­sac, 20.2.49.

D’abord Bernard Coutant est pein­tre, un « pein­tre de sana », dit Chais­sac qui sait de quoi il par­le (il est aus­si « tubard »). Il y avait entre eux, l’abbé le recon­naît dans l’entretien pub­lié à la fin, « cette rela­tion de la mal­adie ».

Il y avait encore, entre eux, l’amour de la pein­ture, d’une cer­taine pein­ture :

« J’ai l’impression qu’une chose pri­mor­diale pour l’art religieux est qu’il soit touchant. L’art brut pour­rait par con­séquent bien faire l’affaire après une cer­taine mise au point. Ayant fait dessin­er des enfants, je me suis aperçu qu’on peut le plus heureuse­ment du monde les guider pour l’exécution. On les laisse d’abord faire seuls puis on les guide pour qu’ils ajoutent ce que la con­struc­tion exige, etc. Par­tant de ça, j’aimerais voir un essai de pein­ture religieuse par des adultes incultes ou presque incultes qu’on guiderait, con­seillerait, encour­agerait durant l’exécution. » (p. 86)

L’abbé Coutant est fou de pein­ture, il peint, il est cri­tique d’art, et Chais­sac, de son côté, aurait voulu être moine, puis ressus­citer le druidisme, fonder une nou­velle reli­gion : ces deux-là étaient faits pour se ren­con­tr­er. C’est ce qu’ils font dans cette cor­re­spon­dance.

Ils ont fait l’un et l’autre leurs vœux, Gas­ton Chais­sac de servir comme pale­fre­nier, ou à défaut d’écrire des poèmes sous le speu­do­nyme de Gilles le fien­teron. L’abbé d’aimer l’art, à la barbe (ou à la ton­sure) du Supérieur. L’un et l’autre ont choisi le laiss­er-aller. Le lais­sez-allé, comme l’écrit Chais­sac, comme il dit : « des élim­inés, des inad­mis­si­bles ».

Il y a des choses éton­nantes, dans ce livre. Notam­ment une carte de l’Aquitaine. D’une Aquitaine qui excéderait ses lim­ites actuelles, ou, ce qui revient au même, retrou­verait ses anci­ennes fron­tières. Celles qui furent dess­inées par les Romains et qui cor­re­spon­dent à peu près à la Nou­velle-Aquitaine :

« Je m’amuse pour l’instant à pein­dre des por­traits qui fig­urent en même temps des frag­ments du sol de France découpés en suiv­ant le pointil­lé des départe­ments. L’un d’eux a un œil sur bel­lac et un autre por­trait a la vendée comme tête et descend de la loire inférieure au hautes pyren­nées. » (p. 34)

La pre­mière édi­tion, égale­ment pré­parée par Georges Mon­ti, a paru en 1979 à l’enseigne de Plein Chant. Cette nou­velle édi­tion, que pub­lie Le temps qu’il fait, est aug­men­tée d’une ving­taine de let­tres et com­porte de nom­breux man­u­scrits et dessins.

Le laiss­er-aller des élim­inés. Let­tres à l’abbé Coutant, 1948–1950, de Gas­ton Chais­sac, suivi de Com­ment j’ai con­nu Gas­ton Chais­sac par Bernard Coutant, pré­face de Lau­rent Danchin, Le temps qu’il fait, 176 p, 18 €.

Bernard Coutant (1920, Saint-Jean-de-Liv­er­say- 2008, Saintes) est ordon­né prêtre à La Rochelle en 1949, ville où il fut aus­si guide con­férenci­er de 1973 à 1989. En 2001, l’abbé Coutant a don­né 800 œuvres au musée de la créa­tion franche, à Bègles.

Aux Sables d’Olonne, le musée de l’abbaye Sainte-Croix con­sacre une expo­si­tion rétro­spec­tive à Gas­ton Chais­sac (1910–1964) jusqu’au 14 jan­vi­er 2018. La plus impor­tante col­lec­tion publique de cet artiste est con­servée dans ce musée qui a reçu de la famille en 2017 un nou­veau dépôt d’une cen­taine d’œuvres, dessins, pein­tures, objets peints, totems. Gas­ton Chais­sac s’était instal­lé en Vendée en 1942.

 

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