Pierre Leroux l’engagé

La statue de Pierre Leroux à Boussac, dans la Creuse, sculptée par J. Dumilâtre, érigée en 1903. Sur le socle, quatre mots sont gravés : socialisme, humanité, égalité, solidarité. Photo Jean-Luc Terradillos.

Par Maxime Gibouin

L’engagement politique de Pierre Leroux (1797–1871) est intimement lié à George Sand, de son vrai nom Aurore Dudevant. Ils se lient d’amitié en 1835 et se rencontrent de manière récurrente, notamment à Paris où vit George Sand. Carole Rivière, doctorante à l’université de Limoges (Criham), a travaillé sur cette relation qu’elle a présentée lors de la journée d’étude sur Pierre Leroux organisée à l’université de Poitiers le 17 octobre 2019.

George Sand s’intéresse à la politique et commence à rencontrer des penseurs, des érudits, parmi lesquels Pierre Leroux dont la doctrine repose sur une Trinité indivisible : sensation, sentiment et connaissance. Pour Pierre Leroux, les bénéfices de cette rencontre sont colossaux. Il obtient un réseau de notabilité, il fait diffuser ses livres qui trouvent plus facilement un public grâce à l’aide de George Sand. Cette dernière s’en sert même pour éduquer ses enfants. Mais au-delà de l’amitié qui les lie, l’aspect majeur de leur relation est leur collaboration dans le monde de la presse. Carole Rivière a remarqué deux pics de correspondance entre Leroux et Sand, en 1841 et 1844, lorsqu’ils décident de lancer des entreprises de presse. Dès 1841, ils publient la Revue indépendante, mais aussi des livres puisque George Sand désirait publier ses romans socialistes comme Gabriel ou La Ville noire. Nombre de ses romans sont influencés par la pensée de Leroux. En 1844, ils créent l’Éclaireur qui sera dirigé par Victor Borie, un proche de la famille Leroux, et M. Fleury, un proche de George Sand.

Loin de Paris, à Boussac dans la Creuse

Leroux décide de baser son entreprise à Boussac dans la Creuse qui deviendra son fief, non loin de chez George Sand à Nohant dans l’Indre. Désireux de créer une imprimerie, on lui avait en effet conseillé de quitter Paris en raison de ses idées subversives. Il y installe sa famille, invite des amis, des artistes ; se crée alors un véritable flux de pensée, de personnes, de bien entre l’Indre et la Creuse. Boussac devient un «laboratoire intellectuel» selon les mots de Carole Rivière. Ce laboratoire est très politisé et peut même être considéré comme un foyer d’opposition politique, ce qui entraîne la suspicion des autorités locales.

Toutefois, malgré ce foisonnement d’idées et d’entreprises communes, la relation entre George Sand et Pierre Leroux se dégrade avec le temps. Des idées politiques à l’action, il n’y qu’un pas que Leroux franchit sans hésiter à la veille de la révolution de 48.

Des idées neuves et un costume moqué

Son engagement politique se précise dans les années 1840. Le socialisme qu’il défend est républicain et démocratique. En effet, Pierre Leroux ne prône pas une révolution brutale et violente mais plutôt une évolution progressive. La théorie du circulus est une de ses idées les plus originales comme l’explique l’historienne Nathalie Brémand, responsable scientifique et rédactrice de la Bibliothèque virtuelle sur les premiers socialismes. Il s’agit d’un système agricole écologiste, prônant l’auto-suffisance, et permettant de lutter contre les périodes de disette qui frappent encore les populations les plus pauvres. Aujourd’hui encore, cette théorie a un écho tout particulier dans notre société très touchée par l’urgence climatique et les prises de consciences écologiques.

Pierre Leroux était également très féministe pour son temps. Il considérait les femmes comme opprimées, au même titre que les peuples colonisés ou encore les prolétaires.

La sépulture de Pierre Leroux au cimetière du Montparnasse. Le monument a été «érigé par souscription publique sur un terrain concédé par le conseil municipal de Paris, mars 1877». Photo François Dubasque.

Pierre Leroux, élu député en 1848

François Dubasque, maître de conférences en histoire contemporaine à l’université de Poitiers, décrit l’implication directe de Pierre Leroux dans la sphère politique française. Son entrée dans le monde politique est marquée par sa participation à la campagne des banquets démocratiques, notamment celui de Limoges qui a lieu au mois de janvier 1848 car il a un lien fort avec cette ville qualifiée de «Rome du socialisme». Le 27 février, il proclame la République à Boussac, puis est désigné maire de la commune après avoir destitué le pouvoir local, resté fidèle à la monarchie de Juillet.  Mais Pierre Leroux a l’ambition d’être élu député. Lors des élections d’avril, Leroux cherche d’abord à se présenter en Haute-Vienne, mais sa candidature est écartée. Il se présente alors à Paris, sur une liste composée de plusieurs chefs de file socialistes dont Louis Blanc, mais il est battu.

Finalement, il parvient à se faire élire et à siéger à l’Assemblée le 4 juin 1848. Sitôt élu, il se montre extrêmement actif dans l’hémicycle. Il rejette avec véhémence le projet de Constitution qu’il juge trop peu républicain et trop peu démocratique. Celui qu’il propose est basé sur sa logique trinitaire évoquée précédemment (sensation, sentiment, connaissance). Il s’agit d’un système tricamériste dans lequel aucun pouvoir n’est supérieur à un autre. Ses adversaires utilisent les aspects fantaisistes de son argumentaire pour discréditer l’ensemble de ses idées et rejeter son projet.

En décalage avec le milieu politique

Le socialisme de Pierre Leroux défend la liberté et l’égalité. Il est basé sur la solidarité humaine, l’amélioration du sort des plus pauvres. Contrairement à d’autres tendances socialistes, Leroux veille à ce que ses actions restent dans la légalité. Pourtant, malgré des idées claires et un engagement intense à l’Assemblée, il n’obtient que de très maigres résultats, la faute sans doute à un trop grand décalage avec le milieu politique de son temps. L’illustration parfaite de ce décalage de Leroux est l’amendement qu’il a réussi à faire passer à l’Assemblée. Le seul. Tandis que les députés discutent sur les exclusions du droit de vote et multiplient les restrictions – les condamnations pour vol par exemple, Pierre Leroux propose d’y ajouter l’adultère au motif que les hommes infidèles volent «le bien» des autres hommes. Cette proposition faite sur le ton de l’ironie n’en est pas moins adoptée par l’Assemblée !

Ce manque de résultats peut s’expliquer de plusieurs manières, la première tient au caractère très original et décalé du personnage. En effet, son apparence physique quelque peu négligée, tout comme sa manière de s’exprimer, détonnaient au sein de l’Assemblée. Il avait du mal à employer le ton juste. Par exemple, il lui arrivait de lire ses propres écrits, plus ou moins récents, pendant des heures devant l’auditoire. Son mode d’expression ne correspondait pas aux critères de l’éloquence parlementaire de l’époque. À ce manque d’expérience politique, s’ajoutaient des idées parfois très originales ou avant-gardistes qui effrayaient des parlementaires majoritairement conservateurs.

Pierre Leroux, un fantôme ?

Se pose alors la question de son héritage politique. Puisqu’il n’était pas écouté en son temps, quelle empreinte a‑t-il laissé ? Visiblement, son souvenir ne s’est pas complètement effacé au sein de la famille socialiste fin de siècle. Après sa mort en 1871, sa tombe était très surveillée car les autorités parisiennes craignaient un «pèlerinage politique sur sa pierre tombale à Montparnasse» selon les mots de François Dubasque. Dans les années 1880, d’anciens communards convertis au socialisme réformiste, ceux que l’on appelle «les possibilistes», parmi lesquels Auguste Desmoulins, le propre gendre de Pierre Leroux, font de sa tombe un lieu de pèlerinage. Mais sa mémoire intéresse aussi les radicaux qui adhèrent aux principes de solidarité et d’humanisme qui imprègnent la philosophie de Leroux. En dehors de sa tombe au cimetière de Montparnasse, ses fidèles font également ériger une statue à son effigie à Boussac. Commandée dès 1897 par le Comité en l’honneur de Pierre Leroux, dont Georges Clemenceau fut membre –, cette dernière est inaugurée en 1903 en présence du radical Camille Pelletan, ministre de la Marine, preuve que Leroux a marqué ses successeurs.

Pierre Leroux n’a donc pas traversé son siècle comme un fantôme. Malgré des idées sûrement trop neuves, une rédaction pesante et une éloquence toute relative, il a marqué de son empreinte ses contemporains ainsi que les socialistes et les radicaux de la génération suivante. On redécouvre enfin aujourd’hui l’actualité de certains aspects de sa pensée.

Cet article a été écrit dans le cadre du master 1 «Parcours histoire publique, expertise scientifique» à l’université de Poitiers.

Partager cet article

1 Comments

  1. Cette personnalité m’était inconnue, maintenant j’en sais un peu plus , merci pour l’information. Mes voeux de réussite et persévérance à l’étudiant en herbe au projet très louable de journaliste.
    Bonne chance.

Laisser un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.


*


Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.