Personnage en existence surveillée

Catherine Ternaux photographiée à Angoulême par Alberto Bocos.

Par Jean-Luc Terradillos

Certaines personnes nous semblent sorties d’un roman. Du fait de leur allure, pas banale ou au contraire extrêmement quelconque, ou bien de leur comportement, social ou asocial, de leurs tics et manies… Un regard, une moue, un phrasé, un habit mal seyant suffisent à donner ce presque rien inhabituel qui déstabilise nos comportements routiniers, si inhabituel qu’il appelle la fiction. Car tout est possible en littérature. Quelques mots et le personnage prend vie, en deux coups de crayons comme savent le faire les génies du dessin. Belle façon de donner sens à d’étranges rencontres dans un monde perçu comme réel.

La vie est un songe… Il n’est pas impossible de se retrouver dans les pages d’un roman, apparition fugace d’une silhouette ou, au contraire, protagoniste auquel il arrive des choses plausibles, que vous auriez pu vivre. Mais si je me réveillais sans savoir que je suis un personnage de roman ? Sans avoir conscience que je suis sorti de l’imagination de quelqu’un d’autre ? À quel degré d’existence puis-je prétendre ?

Don Quichotte n’est-il pas toujours vivant ? De même que Béatrice, Albertine, Emma, Lolita, Zazie…

«Même si votre personnage ne vous rapporte pas d’argent, vous ne l’avez pas moins créé.»

On meurt deux fois. La deuxième c’est quand plus personne ne se souvient de vous. Quelquefois le personnage traverse les siècles et prend une telle place que son auteur est relégué au second plan. Dans certains cas, il est bon de se faire oublier, pour éviter d’éventuels brouillages de lecture.

Mais aujourd’hui la très grande administration ne vous oublie jamais. Elle vous tient à l’œil et tout ce que vous avez laissé dans les réseaux sociaux, par exemple, sont autant d’indices pour vous retrouver. Cinquante pages plus loin, et même si vous allez vous perdre sur une plage de Pologne… Jusqu’à Zoppot, cité balnéaire de la Baltique.

Zoppot, c’est le titre du roman de Catherine Ternaux où l’on croit reconnaître un écrivain 100 % garanti, si poète que la moindre démarche administrative – comme la plupart des tâches ménagères et des relations de voisinage – le tétanise. En cherchant à jouer au plus malin, il s’enfonce, se lamente, s’angoisse mais trouve une parade héroïque : Au secours, fuyons ! Le plus loin possible pour échapper à d’inextricables tracasseries. Alors qu’il était a priori si simple de remplir le formulaire P0028 de la Grande Bibliothèque afin de déclarer Xanthippe, le personnage de son prochain roman, de 300 pages au moins. Hélas, Maurice, l’écrivain, a tout de suite été déstabilisé quand le fonctionnaire lui a demandé si Xanthippe était un homme, une femme ou un cheval. Puis si elle mourait ou pas à la fin. En cas de disparition, les droits d’enregistrements sont plus élevés car une commission d’enquête doit être convoquée afin d’établir si elle vraiment disparu.

La logique du fonctionnaire est implacable : «Même si votre personnage ne vous rapporte pas d’argent, vous ne l’avez pas moins créé. Qui sait s’il ne va pas, un jour, devenir célèbre. Voire fomenter quelque rébellion dans les esprits influençables des lecteurs ? Il faut savoir prendre ses responsabilités, mon bon monsieur. Écrire, écrire, ce n’est pas une affaire à prendre à la légère. Et vas‑y comme je te pousse…»

Et d’asséner un argument propre à décourager tous les écrivaillons : «Un ingénieur qui invente quelque chose ou même, tenez, monsieur-tout-le-monde qui invente une nouvelle forme de tire-bouchon, il dépose un brevet. Comme cela, on sait où on en est. Avouez, si tout le monde dit ce qu’il fait, ce qu’il ajoute à ce monde déjà bien encombré, c’est plus net, non ? On y voit plus clair.» Pas sûr ! Et ce serait encore pire si l’on découvrait qu’on joue un second rôle… Personnage, un calvaire. Figurant, un désastre !

Zoppot, de Catherine Ternaux, L’Escampette éditions, 88 p., 13 € 

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A propos de Jean-Luc Terradillos
Journaliste, rédacteur en chef de la revue L'Actualité Nouvelle-Aquitaine.

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