Querelles orthographiques

L'alphabet nouveau de Giles Vaudelin dans "Nouvelle manière d'écrire comme on parle en France", 1713.

Par Eva Proust

Savoir écrire français n’a pas grand sens à l’aube du xviiie siècle : les graphies sont aussi nombreuses que variées. L’Académie française, qui cherche à normaliser la langue, se heurte aux partisans d’une simplification du français écrit. Quelques éléments d’histoire avec Philippe Caron, professeur de linguistique à l’université de Poitiers et Manuel Bruña Cuevas, professeur de philologie française à l’université de Séville.

Bâtir une orthographe intelligente

«Une orthographe intelligente doit créer des relations entre ce qui est écrit et des informations diverses, explique Philippe Caron. Mais pour adopter cette forme plurisystémique, l’orthographe a dû évoluer pour correspondre à la langue, elle-même en perpétuelle mutation.» Un parcours du combattant dans une civilisation essentiellement orale. «Fondée en 1635, l’Académie française peine à s’imposer comme autorité légitime. Moderniser, c’est attenter à l’ordre social. De plus, le “bon usage” de l’écrit, par la structure des pensées et la propriété des termes, était davantage valorisé que l’orthographe.»

Dans l’apprentissage d’une langue, la complexité réside en premier lieu dans la différence entre les sons émis oralement et leur transcription écrite. «Sous l’Ancien Régime, il demeure un fossé technique entre le français vernaculaire et l’alphabet latin. Ce dernier a dû être remodelé pour correspondre aux spécificités linguistiques de chaque pays. On observe alors en France l’apparition de signes auxiliaires tels que le tiret, la cédille ou le tréma. Autre changement, le raccourcissement progressif des mots par leurs fins. Certains d’entre eux se prononcent désormais de manière identique. Ils doivent alors être différenciés à l’écrit par l’usage de lettres muettes ou de consonnes doubles, tels que les homonymes ver, verre, vert ou encore le choix du s ou du ent pour distinguer le pluriel du singulier».

Une langue de prestige

En 1673, l’Académie française propose à François Eudes de Mézeray, pour la première fois, d’établir les règles de l’orthographe française. Il affirme qu’il faut préférer l’ancienne orthographe, «qui distingue les gens de Lettres d’avec les Ignorants et les simples femmes». Le ton est donné : l’institution campe sur une position conservatrice qui lui est reprochée à plusieurs reprises.

Le premier Dictionnaire est publié en 1694 et manifeste un souci étymologique : «L’Académie s’est attachée à l’ancienne Orthographe […] parce qu’elle ayde à faire connoistre l’Origine des mots.» Cette sensibilité croissante à la normalisation du français se poursuit, jusqu’à devenir objet politique. «Les gens de justice, très portés sur le latin, entretiennent l’usage de graphies anciennes, poursuit Philippe Caron. Mais le roi, qui souhaite mater l’influence du Parlement, considère qu’il s’agit d’une “langue juridique”, usant d’un jargon spécialisé qui ne serait compris que des pairs. C’est donc à la cour de France que les nouvelles graphies naissent, se popularisent et font autorité.» L’Académie peine tout de même à suivre l’évolution de la langue. Si elle veut s’imposer, elle doit coopérer avec les usages graphiques en vigueur. «Elle tente de dompter ces évolutions de manière expérimentale et empirique, en éditant des dictionnaires aux graphies nouvelles. Apparaissent les accents é et è, ou encore des doubles choix orthographiques comme pour le mot abysme ou abisme

Quant au Traité de l’orthographe de Charles Leroy, il paraît pour la première fois en 1739 à Poitiers. «Réédité jusqu’à la fin du siècle, il s’actualise très régulièrement au fil des mises à jour graphiques authentifiées par l’Académie Française. Très apprécié, ses éditions successives traduisent un intérêt grandissant pour la standardisation de l’écrit.»

Traité de l’orthographe françoise, Charles Leroy, 1747. gallica.bnf.fr

À partir de 1762, l’orthographe n’est plus le royaume de la variation : le respect des mots normés par l’Académie devient de plus en plus systématique. En outre, le français devient à la fois un passage obligé dans l’enseignement des élites et une passerelle vers l’étude des langues latines et grecques. «Beaucoup de grammairiens demeurent attachés à ces complexités. Vers la fin du siècle, on souhaite démarquer le français des autres idiomes romans afin d’en faire une langue de prestige. On observe l’adoption d’éléments étymologiques de langue grecque, tel que l’usage de la lettre y. Ainsi, nous écrivons rythme, tandis qu’Italiens et Espagnols écrivent ritmo dans la plus simple transcription de l’oral.»

Phonèmes, graphèmes, problèmes

Mais entre la création de l’Académie Française et la parution son premier dictionnaire, il s’est écoulé presque soixante ans. Un retard suffisant pour permettre à Richelet la publication de son Dictionnaire françois (1680), «intégralement en français, dans lequel il propose un système d’orthographe simplifiée. L’ouvrage, imprimé à Genève et circulant clandestinement en France, connaît pourtant un rapide succès grâce à ses techniques typographiques originales qui permettent de distinguer tous les sens d’un mot.»

Si l’Académie gagne en influence dans la deuxième moitié du xviiie siècle, ses réformateurs doivent prendre en considération les nombreux appels à simplifier le système orthographique dans l’optique de le rendre accessible au plus grand nombre, qu’il s’agisse des populations illettrées ou des hommes et femmes de cours étrangères. Publiée au début du siècle, la Grammaire françoise sur un plan nouveau (1709) du jésuite Claude Buffier expose déjà des graphies simplifiées. Sa grammaire, à la fois générale et particulière, est destinée aux apprenants novices du français. On constate des fluctuations graphiques dans la prononciation du s, avec soit l’utilisation du s, du c ou du t

Grammaire françoise sur un plan nouveau, Claude Buffier, 1709. gallica.bnf.fr

D’autres réformateurs sont plus extrêmes dans cette volonté. «Soucieux de permettre aux plus démunis l’accès aux textes sacrés, le prêtre augustin Giles Vaudelin s’attèle à simplifier la langue en recherchant la bi-univocité entre phonèmes et graphèmes. Les titres de ses ouvrages illustrent son intention : il publie sa Nouvelle manière d’écrire comme on parle en France (1713) puis ses Instructions crétiennes mises en ortografe naturelle pour faciliter au peuple la lecture de la sience du salut (1715). Il va jusqu’à mettre au point un alphabet nouveau composé de 29 caractères vocaliques, mais qui n’a pas le succès escompté.»

Cette évolution des grammaires est concomitante d’une évolution des pratiques. «L’essor du marché du livre en français vernaculaire attire un lectorat nouveau. Femmes et étudiants accèdent plus aisément à la lecture et, en conséquence, à l’apprentissage des normes graphiques en vigueur. Toutefois, certains usages de langue très répandus persistent malgré les recommandations de l’Académie française et finissent par être adoptés comme tel dans les dictionnaires.» Enfin, Aurélie Perret, doctorante à l’université de Limoges, rappelle qu’il ne faut pas négliger l’influence de l’enseignement dans les petites écoles. Les ouvrages bons marchés et populaires comme les Instructions familières (1654) de Jacques de Batencour sont probablement de meilleurs indicateurs des usages graphiques de l’époque en comparaison avec les dictionnaires académiques.

Du français à l’espagnol, il n’y a pas qu’un pas

L’orthographe française est compliquée et déjà au xviiie siècle, les étrangers ne prétendent pas le contraire. L’étude des dictionnaires franco-espagnols, présentée par Manuel Bruña Cuevas, l’atteste. «Dans son Dictionnaire nouveau des langues françoise et espagnole (1705), Fransisco Sobrino fait le choix de simplifier les graphies des traductions françaises afin de ne pas décourager les apprenants espagnols, même si cela ne correspond pas à la pratique réelle de la langue. S’inspirant du premier dictionnaire de Richelet, il est favorable à la suppression des lettres diacritiques. On constate également la disparition des consonnes muettes au fil des rééditions, ainsi que le remplacement des y par des i. La grammaire française enseignée en Espagne a longtemps été celle préconisée par Pierre-Paul Billet, aussi sujette aux simplifications telles que l’emploi du ê et la suppression du s muet.» Dans sa Nouvelle grammaire espagnole (1714), l’abbé Jean de Vayrac souligne ces différences : «[…] la Langue Françoise en admet trois (accents), qui sont le grave, l’aigu, & le circonflexe, & que l’Espagnole n’admet que le grave, dont on se sert pour distinguer les divers sons d’une même lettre, les tems des verbes, & les differentes significations d’un même mot.»

Nouvelle grammaire espagnole, Jean de Vayrac, 1714.

De nombreux dictionnaires et grammaires sont publiés au cours du siècle, tantôt simplifiés, tantôt respectueux des usages officiels. «Il faut noter, entre temps, la publication du Diccionario universal (1744) d’Antonio Maria Herrero, basé cette fois sur le dictionnaire de l’Académie Française, poursuit Manuel Bruña Cuevas. En raison des entrées étranges utilisées pour souligner les particularités françaises – reprises dans toutes leurs complexités – ce modèle n’a jamais été réédité.»

C’est en 1759 que l’ouvrage de Sobrino, réédité jusqu’en 1760, est détrôné, avec le Nouveau dictionnaire espagnol-françois et latin, composé sur les dictionnaires des académies de Madrid et de Paris de Pierre de Séjournant. «Il devient le dictionnaire franco-espagnol le plus apprécié de son temps. Les normes académiques sont scrupuleusement respectées, ne laissant plus croire à une possible souplesse graphique du français.»

Trop complexe, mal utilisée, mal apprise, l’orthographe française fait parler d’elle aussi bien en France qu’à l’étranger. Réputée pour son raffinement, la «langue de Molière» demeure en perpétuelle mutation : Qu’il s’agisse de l’oeuvre des académiciens ou d’une accoutumance populaire envers des usages non-conventionnels, elle s’adapte aux moeurs de son temps.

Plusieurs chercheurs sont intervenus à l’occasion du colloque international «Autour des archives d’Argenson. Des femmes françaises et étrangères à leur écritoire de 1700 à 1840» organisé par l’université de Poitiers du 1er au 3 octobre 2019. Un article relatif aux pratiques d’écriture des femmes au xviiie siècle est paru dans L’Actualité n°127.

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