Patrick Blandin — Construire la maison commune

Sachiko Morita, portrait-chaussures de Jean-Luc Denis, responsable des espaces verts de la ville de Melle, Biennale de Melle Sachiko Morita, portrait-chaussures de Jean-Luc Denis, responsable des espaces verts de la ville de Melle, Biennale de Melle "Etre arbre, être nature" 2009.

Esquisse d’une nou­velle éthique : nos actions doivent pren­dre en con­sid­éra­tion la pri­mauté de la sauve­g­arde du poten­tiel évo­lu­tif de la nature.

Patrick Blandin
L’Actualité Poitou-Char­entes n° 63 jan­vi­er 2004

Nous sommes encore imprégnés du con­cept d’équilibre de la nature. Cette notion, aux orig­ines religieuses et sci­en­tifiques, se tradui­sait chez un nat­u­ral­iste comme Lin­né par le sen­ti­ment que chaque espèce créée joue son rôle dans l’harmonieuse «économie de la nature». Au début du XXe siè­cle, alors qu’un mou­ve­ment inter­na­tion­al se dévelop­pait en faveur de la pro­tec­tion de la nature, l’écologie sci­en­tifique com­mençante vint appuy­er l’idée que les milieux naturels sont en équili­bre durable ou s’en rap­prochent pro­gres­sive­ment. On se préoc­cu­pait donc de préserv­er une bal­ance of nature (comme dis­aient les anglo­phones) que les actions humaines per­turberaient. Pré­valait en même temps l’idée d’une nature vierge, régie par ses pro­pres lois. Dans les années 1950, la notion d’écosystème fut asso­ciée à une approche cyberné­tique, ren­for­cée par la ther­mo­dy­namique. Il en découlait l’idée que la nature est for­mée de sys­tèmes ouverts, main­tenus en équili­bre par un flux d’énergie qu’ils captent puis rejet­tent après util­i­sa­tion et trans­for­ma­tion. Dans les années 1960–1970, a été en out­re forgée l’hypothèse que le main­tien de ces équili­bres dépendrait de la diver­sité des espèces com­posant les écosys­tèmes.
Toute cette bat­terie con­ceptuelle a nour­ri le sub­strat idéologique de la con­ser­va­tion de la nature.

Quelle valeur accordons-nous à la nature ?

À par­tir des années 1960, les inquié­tudes sur le devenir de la planète se sont répan­dues avec l’émergence des mou­ve­ments écol­o­gistes. S’est alors posée la ques­tion de ren­dre com­pat­i­bles «l’écologie» et «l’économie», ques­tion qui a con­duit à celle de la valeur que nous accor­dons à la nature.
Peut-on par­ler d’une «valeur d’utilité» ? De fait, on sait par exem­ple que les zones humides jouent le rôle de fil­tres, que les forêts trop­i­cales recè­lent d’immenses ressources phar­ma­cologiques, que le cou­vert végé­tal prévient l’érosion… Au-delà, nous pour­rions con­sid­ér­er la «valeur d’épanouissement» de la nature : elle est source d’émotion, de con­tem­pla­tion, d’inspiration artis­tique, de spir­i­tu­al­ité. Mais ces deux ordres de valeur découlent d’une vision anthro­pocen­trée. Or les entités naturelles n’auraient-elles pas une valeur intrin­sèque, du seul fait qu’elles vivent et que tout être tend à la per­pé­tu­a­tion de son espèce ? Du fait aus­si de leur con­tri­bu­tion à l’évolution ? Par sa diver­sité, en effet, le vivant a la pos­si­bil­ité d’évoluer. Mais cette idée de valeur intrin­sèque peut nour­rir cer­taines formes d’intégrisme : au mieux en fon­dant une sacral­i­sa­tion de la nature, au pire en con­duisant à prôn­er que l’homme pour­rait dis­paraître sans regret, lais­sant toute la place à la nature.

Le vivant se conserve par le changement

Aujourd’hui, les sci­ences de la nature tien­nent ce nou­veau dis­cours : la planète est changeante, la vie change la planète, et le vivant se con­serve par le change­ment. Pour­tant, la pro­priété fon­da­men­tale du vivant est de se repro­duire à l’identique. Para­doxe : s’il n’y avait pas d’erreurs, sources de diver­sité, dans les proces­sus de la repro­duc­tion, il n’y aurait pas de vivants. La vie est durable parce qu’elle est diverse. A pri­ori, la con­ser­va­tion de la diver­sité est donc la con­di­tion essen­tielle d’une évo­lu­tion durable. La diver­sité biologique, ou «bio­di­ver­sité», mérite ain­si d’être val­orisée pour une dou­ble rai­son, parce qu’elle est à la fois héritage et promesse d’évolution.
Nous pou­vons dès lors esquiss­er une nou­velle éthique. Pour pro­téger la bio­di­ver­sité, afin de garan­tir au mieux les pos­si­bil­ités d’évolution, il faut con­stru­ire un pro­jet con­vivial avec l’ensemble de la nature, au sein de ce qui devient véri­ta­ble­ment la mai­son com­mune des vivants. Il faut alors don­ner un sens bien plus large à la domes­ti­ca­tion : il ne s’agit plus de forcer la nature à se pli­er à des normes, cul­turelles donc tran­si­toires, mais d’organiser la coex­is­tence des humains et de la nature, vue non comme une prestataire de ser­vices mais comme com­pagne d’évolution. L’éthique s’appuierait alors sur le principe fon­da­teur suiv­ant : nos actions doivent pren­dre en con­sid­éra­tion la pri­mauté de la sauve­g­arde du poten­tiel évo­lu­tif de la nature. Peut-être est-ce là un principe clé pour le développe­ment durable.

Agir en pleine conscience

À chaque instant, nous agis­sons sur la bio­di­ver­sité, nous la mod­i­fions, sans pou­voir prédire les pertes en poten­tiel d’évolution que nous provo­que­ri­ons. Nous agis­sons dans l’incertitude en prenant le risque de l’échec. L’essentiel est donc d’agir en pleine con­science. Evo­quer alors notre «respon­s­abil­ité», dans l’absolu, pose une chape cul­pa­bil­isante sur cha­cun de nous. Or nous sommes en dynamique : par­lons plutôt de respon­s­abil­i­sa­tion. Un nou­veau regard sur la nature pour­rait ain­si émerg­er : elle ne serait plus un tré­sor érodé, ni une déesse à qui on réserverait des espaces sacrés, mais une com­pagne d’aventure, choisie, désirée par les sociétés dans le cadre des pro­jets qu’elles con­stru­isent. Mais alors, à tout moment, les humains, pro­gres­sant en respon­s­abil­ité, devront se ren­dre capa­bles d’expliciter leurs choix, afin que ceux qui les suiv­ent leur ren­dent jus­tice.

Patrick Blandin à l'Espace Mendès France, à Poitiers - Photo Claude Pauquet

Patrick Blandin à l’Espace Mendès France, à Poitiers — Pho­to Claude Pau­quet

Patrick Blandin est pro­fesseur émérite du Muséum nation­al d’histoire naturelle. Il a été le pre­mier directeur de la grande galerie de l’évolution du muséum et a dirigé le lab­o­ra­toire d’entomologie.

Extrait du dossier de L’Actualité Poitou-Char­entes réal­isé par Anh-Gaëlle Truong à l’occasion du sémi­naire sur les enjeux du développe­ment durable organ­isé par l’Espace Mendès France et l’Institut des risques indus­triels, assur­antiels et financiers (Iri­af, uni­ver­sité de Poitiers) en 2003 et 2004.

A propos de Jean-Luc Terradillos
Journaliste, rédacteur en chef de la revue L'Actualité Nouvelle-Aquitaine.

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