Jacques Grinevald — Décroissance soutenable

Jean-Luc Moulène, Documents / Les Palmes du moderne, Sao Paulo, 18 mars 2002. Jean-Luc Moulène, Documents / Les Palmes du moderne, Sao Paulo, 18 mars 2002.

La décrois­sance n’est pas une crois­sance économique néga­tive, c’est une autre logique.

Entre­tien Anh-Gaëlle Truong
L’Actualité Poitou-Char­entes n° 63 jan­vi­er 2004

Depuis sa ren­con­tre, en 1974, avec l’économiste Nicholas Georges­cu-Roe­gen, dont il a traduit les idées bioé­conomiques dans le livre La Décrois­sance : entropie-écolo­gie-économie, Jacques Grinevald explore le domaine de la cri­tique écologique de l’économie poli­tique.

L’Actualité. – Pourquoi par­ler de décrois­sance plutôt que de développe­ment ?
Jacques Grinevald. – Parce que c’est un terme à con­tre-courant, un tan­ti­net provo­ca­teur, au moment où tous les dis­cours ne par­lent que de relancer la crois­sance, sans jamais dire pour qui ou de quoi. En effet, la doc­trine inter­na­tionale du développe­ment est trop liée aux théories économiques de la crois­sance. Le développe­ment-crois­sance ne fait plus par­tie de la solu­tion mais du prob­lème. Il faut sor­tir de cette idéolo­gie économique occi­den­tale, qui ignore la diver­sité des cul­tures et le fonc­tion­nement cyclique de la Biosphère. Des secteurs peu­vent et doivent grandir, d’autres doivent dimin­uer, voire dis­paraître. Je suis pour la décrois­sance des indus­tries de l’armement, du tabac et de la spécu­la­tion finan­cière plus ou moins crim­inelle. Le chiffre du taux de crois­sance d’une économie nationale – a for­tiori mon­di­ale – n’a aucun sens pour les gens. Il est même trompeur sociale­ment et écologique­ment. Il ne suf­fit pas de compter, encore faut-il savoir ce que l’on compte, ce qui compte vrai­ment et sous quel point de vue. Schum­peter dis­tin­guait crois­sance et développe­ment. La crois­sance, c’est pro­duire plus. Le développe­ment, c’est pro­duire autrement. Nous pou­vons donc nous dévelop­per dans le sens de la décrois­sance. En out­re, la décrois­sance matérielle n’empêche pas la «joie de vie» (selon Georges­cu-Roe­gen, inspiré par Berg­son), qui est biologique, psy­chologique et spir­ituelle.

En quoi est-ce vital pour notre planète ?
Le prob­lème se situe dans la crois­sance mon­di­ale du «métab­o­lisme indus­triel», c’est-à-dire la total­ité des flux énergé­tiques et matériels entre l’économie humaine et l’environnement plané­taire. Notre crois­sance, très iné­gale, se com­pose de plusieurs fac­teurs : tech­nologique, énergé­tique, démo­graphique, moné­taire, cul­turel, etc. Le détail est com­plexe, mais avec le point de vue écologique glob­al, on voit que la crois­sance ren­con­tre des lim­ites bio-géo­physiques que nos analy­ses économiques oublient de pren­dre en compte. L’expansion illim­itée n’est pas pos­si­ble dans un monde fini, en l’occurrence la Biosphère actuelle. Le déséquili­bre du cycle glob­al du car­bone à l’origine de la dérive anthro­pogénique de l’effet de serre est là pour nous rap­pel­er que nous ne vivons pas sur la Terre, mais de/dans la Biosphère. Nous dépas­sons la capac­ité de charge humaine de la Biosphère et cela risque de ren­dre notre exis­tence-même de plus en plus dif­fi­cile et dan­gereuse. Comme l’a dit le géochimiste Wal­lace Broeck­er en 1987 : «Nous jouons à la roulette russe avec le cli­mat.» La nou­velle sci­ence du sys­tème Terre nous oblige à repenser nos activ­ités tech­niques et économiques. Il faut invers­er la vapeur, c’est le cas de le dire dans le domaine fon­da­men­tal de l’énergie. La décrois­sance, aujourd’hui, s’impose si nous voulons éviter le pire, demain.

Pourquoi une décrois­sance souten­able ?
Parce que les rich­es vivent au-dessus de leurs moyens et les pau­vres au-dessous de leurs besoins. Très bien­tôt, pour plusieurs raisons majeures, le change­ment cli­ma­tique, mais aus­si la baisse inéluctable de la pro­duc­tion mon­di­ale du pét­role, la décrois­sance sera une néces­sité aus­si grave qu’un état de guerre ou un état d’urgence. Les écol­o­gistes le dis­ent depuis plus de trente ans. Or il faut penser aux con­séquences éthiques et sociales d’un tel état d’exception. Il ne faut pas laiss­er pass­er les fas­cistes qui peu­vent évidem­ment prof­iter de la peur de la réces­sion, sociale­ment insouten­able à cause des immenses injus­tices créées par des siè­cles de développe­ment et de crois­sance. Au lieu de subir la décrois­sance, il faut l’anticiper, la pro­mou­voir, la décider. C’est le retour à la sim­plic­ité, dont par­laient Gand­hi et Berg­son (Les deux sources de la morale et de la reli­gion). C’est la fru­gal­ité joyeuse des épi­curiens. C’est l’inversion des valeurs et des insti­tu­tions dont par­lait Ivan Illich, l’un des inspi­ra­teurs du mou­ve­ment de l’après-développement et de la décrois­sance souten­able. L’opulence indus­trielle est insouten­able à l’échelle de la Terre, écologique­ment et sociale­ment. La décrois­sance est donc la seule voie écologique­ment souten­able, c’est aus­si une nou­velle ver­tu poli­tique, éthique et sociale. Presque tout reste à faire pour la met­tre en œuvre. A cha­cun de com­mencer chez lui et autour de lui. La décrois­sance souten­able se dif­féren­cie selon les cas et selon les niveaux, du local au glob­al. La décrois­sance n’est pas une crois­sance économique néga­tive, c’est une autre logique, une autre poli­tique dans tous les domaines.

Com­ment la décrois­sance pour­rait-elle se traduire dans notre quo­ti­di­en ?
Tout le monde sait qu’on pol­lue moins en roulant tran­quille­ment avec une petite voiture sans la cli­ma­ti­sa­tion qu’avec une grosse cylin­drée. La décrois­sance implique de sérieuses lim­i­ta­tions de vitesse et de puis­sance. C’est la poli­tique des grandes puis­sances qui est ici en ques­tion. Mais sor­tir de la civil­i­sa­tion de la puis­sance ne peut se faire du jour au lende­main. L’histoire de la tech­nique mod­erne en est une illus­tra­tion fla­grante : notre techno­science peut détru­ire la Biosphère actuelle, avec une guerre nucléaire notam­ment, mais elle serait bien inca­pable de con­trôler son autorégu­la­tion géo­phys­i­ologique. La décrois­sance souten­able implique un énorme tra­vail col­lec­tif de redis­tri­b­u­tion de nos pou­voirs et donc de nou­velles rela­tions entre les citoyens, le secteur privé et les admin­is­tra­tions publiques. C’est aus­si une trans­for­ma­tion rad­i­cale des rela­tions inter­na­tionales et inter­cul­turelles. Un change­ment rad­i­cal doit s’opérer dans nos têtes et nos cœurs.

Quelles sont les résis­tances à cette idée ?
Elles sont innom­brables. Toutes nos insti­tu­tions sont con­di­tion­nées par l’objectif économique de la crois­sance. Dans une société comme la nôtre, ter­ri­ble­ment indi­vid­u­al­iste et anthro­pocen­trique, per­son­ne ne prend en compte les lim­ites à la crois­sance. Les résis­tances sont psy­chologiques, cul­turelles et poli­tiques. Elles sont, je crois, aus­si pro­fondé­ment religieuses comme dis­ait Lynn White dans son arti­cle sur «Les racines his­toriques de notre crise écologique» (1967). J’ai beau­coup dis­cuté de cette ques­tion avec Armand Petit­jean (1913–2003), philosophe, pio­nnier en France de l’examen de con­science de l’Occident. Ce dernier s’impose depuis que les sci­en­tifiques ont décou­vert les dra­ma­tiques con­séquences écologiques du développe­ment depuis la révo­lu­tion ther­mo-indus­trielle. Sans exa­m­en de con­science, il ne peut y avoir de retour à cette sim­plic­ité dont par­lait Berg­son dans l’entre-deux-guerres.

Jacques Grinevald est philosophe, his­to­rien des sci­ences, poli­to­logue, enseignant et chercheur à l’Institut uni­ver­si­taire d’études du développe­ment de Genève. Il est invité à l’Espace Mendès France le 13 jan­vi­er 2004.

Extrait du dossier de L’Actualité Poitou-Char­entes réal­isé par Anh-Gaëlle Truong à l’occasion du sémi­naire sur les enjeux du développe­ment durable organ­isé par l’Espace Mendès France et l’Institut des risques indus­triels, assur­antiels et financiers (Iri­af, uni­ver­sité de Poitiers) en 2003 et 2004.

Pho­to
Jean-Luc Moulène, Doc­u­ments / Les Palmes du mod­erne, Sao Paulo, 18 mars 2002.

A propos de Jean-Luc Terradillos
Journaliste, rédacteur en chef de la revue L'Actualité Nouvelle-Aquitaine.

Laisser un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.


*