Nathalie Rodriguez et Michel Bon – Les petites allées mènent aux grandes

Nathalie Rodriguez et Michel Bon, édition Les petites allées.

Entretien Laurine Rousselet

Photo Benjamin Caillaud

 

À Rochefort, dans une bâtisse édifiée il y a plusieurs siècles qu’occupait une imprimerie typographique dès le début du xixe siècle, Nathalie Rodriguez et Michel Bon ont fondé la maison éditoriale artisanale de littérature et de typographie Les petites allées, en 2012. Deux presses typographiques Heidelberg dont la fameuse OFMI réputée pour sa précision et sa qualité d’impression, nous offrent de précieux livres rassemblés dans trois collections : Les livres à poster, Les livres à poster avec des images, Pour dire une photographie. Nombreux sont les auteurs publiés dont l’œuvre a basculé dans le domaine public tels Pierre Loti, Marcel Proust, Arthur Rimbaud, Jack London. Et puis, il y a les écrivains publiés de leur vivant (Claude Margat, Françoise Champault, David Dumortier, Sophie Koltcha, etc.) ! Ils se prévalent, toutes et tous, dans leur singularité d’un lectorat fidèle.

 

L’Actualité. – Quels métiers avez-vous embrassés avant de devenir les imprimeurs-éditeurs ?

Nous avons tous deux exercé plusieurs métiers avant d’arriver à Rochefort, reprendre cette imprimerie et fonder cette maison d’édition. J’ai commencé à Paris, en tant qu’imprimeur en taille-douce, pour des artistes graveurs et des éditeurs d’art ; parmi les œuvres imprimées se trouvaient des livres d’artistes, et comme je m’intéressais à la typo et possédais une presse à épreuve et quelques casses, quelques-uns sont sortis de l’atelier Michel Bon. Le marché de la gravure perdant de la vitesse, j’ai ensuite passé quelques mois en tant que papetier dans le Vaucluse. Puis le Chambon-sur-Lignon et Cheyne éditeur, où j’ai rempli les fonctions de typographe.

Nathalie avait démarré comme peintre-graveur, puis a travaillé en bibliothèque, à l’Institut du monde arabe, puis les Langues O’, en tant que conservateur. Toujours passionnée par le livre, elle aussi.

Nous nous sommes retrouvés en 2003 et en 2008, nous voilà à Rochefort, avec ce projet d’imprimerie et d’édition. L’imprimerie que nous avons trouvée à Rochefort était parfaite, purement typographique et autonome, et possédait une clientèle, petite, mais fidèle. Et dans une belle maison, dans une belle ville.

 

De quelle manière le temps de travail, de la découverte d’un texte jusqu’au façonnage du livre, se répartit-il entre vous ?

Le travail d’édition et de diffusion est essentiellement assumé par Nathalie. Les textes arrivent toujours un peu par miracle, en fonction des rencontres, des lectures, et des occasions… Le fil conducteur de la mer et le l’eau nous sert, soit à trouver la pépite dans un livre, soit à orienter le travail d’un auteur qui le souhaite. Il faut ensuite les mettre en forme, c’est encore la partie de Nathalie, puisque l’intérieur de nos livres est imprimé en numérique. Les règles et tout le vocabulaire de l’impression et de la mise en page numériques proviennent en droite ligne de la composition typographique, qu’il s’agisse de «polices», de «corps», d’«espace» (au féminin), par exemple, et la mise en page est soumise aux mêmes règles que la composition manuelle au plomb.

Michel est à la fabrication, de l’impression typographique de la couverture jusqu’à la couture (main !) et l’emballage, en passant par le pliage, la coupe, etc.

 

photographie couverture fille lapin

 

Au début de l’année 2018 est née la troisième collection Pour dire une photographie, sous la direction de Serge Airoldi. Racontez-nous la genèse du premier titre paru La petite fille au lapin.

Nous avons rencontré Serge Airoldi au début de notre parcours d’éditeur, lorsqu’il nous a invités à participer au Salon du livre de Dax. Nous avons ensuite publié son très beau texte sur les Gitans de la Marisma, et lié une amitié. C’est lui qui nous a proposé de publier un texte écrit sur une photo de Jean Dieuzaide, La petite fille au lapin. L’idée nous a tout de suite plu, ainsi que celle de créer une collection. Nous avons deux titres en préparation, et plusieurs autres en perspective, avec des auteurs et des photographes de grande qualité. Grâce à Serge, qui est un volcan d’idées et de mots.

 

Dans quelle mesure faire vivre le patrimoine littéraire est la possibilité d’ancrer la maison d’édition dans sa propre histoire ? Je pense à la publication de Demain dès l’aube, poème élégiaque de l’incontournable Victor Hugo.

Parmi nos premiers titres se trouve en effet le poème déchirant de Victor Hugo, qui s’adresse à sa fille Léopoldine, noyée avec son époux quelques jours après leur mariage. Il se trouve que Victor Hugo buvait un demi, ou approchant, dans le café qui se trouve au coin de notre rue, alors Café de l’Europe, lorsqu’il apprit le malheur en lisant un journal. Nous ne pouvions pas passer à côté d’un des poèmes français les plus connus et les plus lus.

Un autre de nos premiers titres est une réédition de quelques notices de la Flore rochefortine de René-Primevère Lesson, parue en 1835. L’original porte comme adresse d’éditeur et d’imprimeur le 17 de la rue Audry de Puyravault, où nous nous trouvons.

La collection Les livres à poster comporte une cinquantaine de titres. Penser à l’identité de sa couverture a‑t-il été une opération facile ?

Une couverture réussie ? Pour nous il s’agissait de marquer le caractère «typo», sans en faire un gadget vintage. La première est arrivée toute seule, en 2011 ; un jour Michel a composé la couverture du premier texte de Loti, La mer, avec une vignette en cuivre que nous aimions particulièrement, et alternant le noir et une couleur. Après quelques ajustements, elle a trouvé sa forme définitive, sa couleur, son rythme, et elle a donné le départ pour toutes les suivantes, qui sont presque toujours sur le même gabarit tout en ayant chacune son ambiance particulière. Oui, nous essayons toujours d’adapter les polices au contexte historique et moral du texte, et de réaliser une harmonie entre les caractères de la couverture, en plomb, et de l’intérieur, qui utilise des polices numériques. Et utilisons autant que possible nos vignettes. Mais lorsque nous n’y trouvons pas l’image qui convient au texte et à l’époque, nous utilisons une technique moderne, la gravure polymère, pour produire des clichés qui se comportent, une fois ajustés à la hauteur typographique, exactement comme les culs-de-lampe et vignettes autrefois fournies par les fondeurs de caractères. Et la couleur du titre, qui doit s’harmoniser avec le contenu, et aussi avec le reste de la collection.

 

 

Vous avez publié de nombreuses fois Pierre Loti sous les titres La Mer, Bidassoa, Veuves de pêcheurs, Les chemins d’Échillais. S’agit-il d’une relation passionnée à l’écrivain ?

C’est en tout cas une relation très affectueuse ! Son écriture est pleine d’images fulgurantes et d’évocations saisissantes d’ambiances, de sentiments, de sensations, où l’on ne peut que se retrouver, qu’il s’agisse de souvenirs d’enfance ou de voyages. Dans l’ensemble c’est un garçon très attachant, plein de contradictions, excentrique et conventionnel, terrien et voyageur, très vivant. Nous avons publié jusqu’à présent des extraits plutôt français, les prochaines pages publiées seront plutôt extraites de ses récits de voyage.

Pouvez-vous nous présenter la collection Les livres à poster avec des images ?

Nous avions décidé de tenter une collection illustrée et de tenter un nouveau format. Pouic nous a été proposé par une amie écrivaine, Françoise Champault, et nous avons demandé à F’Murrr, le dessinateur du Génie des alpages, de nous dessiner l’illustration de couverture. Cette illustration est géniale, d’une densité folle et elle colle au texte, tout en l’interprétant, de manière sidérante, à tel point qu’il m’a fallu m’y reprendre à plusieurs fois avant de la comprendre. Kichiemon de Françoise Champault, qui raconte le destin d’émigré d’un baku, animal fabuleux dont le dessin glissé sous votre oreiller vous assure des nuits paisibles, illustré par Céline Dumas avec humour et tendresse, et Sigur et Singora, une sorte de pot-pourri de contes populaires tout-à-fait échevelé, illustré par des vignettes qui parsèment le texte, sont plus destinés à la jeunesse. L’an prochain paraîtra une exquise berceuse d’un auteur camerounais.

 

 

Fanny Toison et Gwenaëlle Abolivier nous proposent des évocations finistériennes délicates à travers leurs ouvrages respectifs Acte lande et Ouessant et quelques éclats de phare. Rapportez-nous pourquoi leur authenticité convainc.

Elle convainc parce qu’elles sont sincères, l’une comme l’autre, dans la description des sentiments que leur inspirent leurs expériences, différentes mais proches dans l’espace, et qui se rejoignent aussi dans la solitude face à la violence des éléments, mer, terre et vent d’un côté, terre, plomb et vent de l’autre. Gwenaëlle Abolivier a passé trois mois sur l’île d’Ouessant, au pied du phare du Creac’h. Fanny Toison a fait une expérience de quelques jours pour fabriquer un livre de A à Z. Écrire, graver, composer, imprimer, marcher dans la lande, une succession d’épreuves dont elle est sortie éblouie et épuisée, avec en main un livre imprimé par elle que nous avons contraint à notre format.

 

Les petites allées sont très «Pacifique». Racontez-nous.

Nous accompagnons, depuis sa naissance en 2014, le salon du livre océanien de Rochefort, le Slor. Ce volet littéraire du Festival Rochefort Pacifique, cinéma et littérature accueille chaque année plusieurs auteurs originaires de cette région du monde, qui a des liens anciens avec Rochefort. Nous publions chaque année au moins un titre en rapport avec le programme du festival, qui met à l’honneur un ou plusieurs pays de la région océanienne. Nous avons publié ainsi plusieurs auteurs de Nouvelle-Calédonie, de Papouasie-Nouvelle-Guinée, du Vanuatu, des Marquises… Autant que possible, nous publions les textes avec leurs traductions, de l’anglais ou d’autres langues locales. Nous sommes assez fiers d’être, grâce à cela et à un diffuseur de Nouméa, présents en librairie dans le Pacifique, et cette année spécialement pour le Salon du livre de Papeete.

 

Quels sont les livres à paraître ?

Le deuxième titre de la collection Pour dire une photographie comportera un texte de Vincent Pélissier, écrivain et éditeur des éditions Fario, sur une photo de Dolorès Marat. Nous en sommes aux finitions.

Et puis l’oratorio d’Olivier Dhénin, d’une grande délicatesse, et fait de cette mort tragique de Gustave Viaud, frère de Pierre Loti, une aventure onirique, délicate et finalement glorieuse.

Enfin doit paraître très bientôt aussi, un recueil d’aphorismes autour de la vie du traducteur par Bernard Turle, grand traducteur des auteurs anglophones, anglais, américains, indiens…

 

 

Les petites allées 19 rue Audry de Puyravault 17300 Rochefort-sur-Mer
05 46 99 29 43 / www.lespetitesallees.fr

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