Pierre Loti, versant histoire

Pierre Loti dans son costume d’académicien en 1892.

Entretien Jean‐Luc Terradillos

 

Louis‐Marie‐Julien Viaud dit Pierre Loti est un écrivain français né en 1850 à Rochefort et mort en 1923 à Hendaye. Officier de Marine, il a voyagé dans le monde entier, ce qui a été pour lui une grande source d’inspiration. Ses livres sur l’Orient ont connu de grands succès, comme Aziyadé (1879), dépeignant une histoire d’amour tragique en plein Empire Ottoman, ou encore Madame Chrysanthème (1887), où il décrit ses amours avec une Japonaise. Remplis de sensualité, ses romans et récits sont aussi des moyens pour ses lecteurs de découvrir la fascinante Asie qui suscite beaucoup d’interrogations et de fantasmes dans la société française de la fin du xixe siècle.

Encore jeune, il est élu à l’Académie française en 1891. À sa mort en 1923, il a droit à des funérailles nationales. Il est enterré à Saint‐Pierre d’Oléron.

Rencontre avec Alain Quella‐Villéger qui a publié avec Bruno Vercier, aux Indes savantes, l’intégrale en cinq volumes du Journal de Pierre Loti, qui vient d’être couronné par le prix Émile-Faguet de l’Académie française.

 

L’Actualité. – Ce prix de l’Académie française vient récompenser un travail de très longue durée de votre part. Êtes‐vous sensible à cette forme de reconnaissance ?

Alain Quella‐Villéger. – Un prix, c’est un honneur, un hommage. C’est toujours flatteur, mais ce qui m’intéresse, c’est le sens du prix, et pas forcément l’institution qui le remet. Évidemment, l’Académie française, cela fait plaisir, mais c’est aussi un effet boomerang car Pierre Loti était un académicien, donc l’Académie française remet un prix à la publication du journal d’un ancien académicien…

Mais je suis sensible à la reconnaissance vis‐à‐vis de mes recherches que j’ai souvent effectuées dans l’ombre et dans les difficultés. Depuis vingt ans, le public s’intéresse de plus en plus à Loti. Cela récompense un important travail scientifique le plus souvent réalisé avec mon collègue parisien Bruno Vercier.

 

Quand avez‐vous commencé à vous intéresser à Pierre Loti ?

Au collège de Rochefort ! Pierre Loti était célèbre, mais pas apprécié. J’ai fait un voyage en Turquie avec mes parents et au retour j’ai voulu lire les romans de Loti sur ce pays. Je n’en suis jamais ressorti ! Le tragique et l’exotisme, l’amour aussi, m’ont beaucoup plu. Je me souviens avoir fait un exposé en classe de 4e. Loti était plutôt déconsidéré et on me dissuadait de le lire. En tant qu’adolescent, je l’ai peut‐être aussi étudié par esprit de contradiction !

 

Le Journal de Loti, n’est-ce pas la matrice de son œuvre ?

Ce n’est pas le premier ouvrage de Loti que je conseillerais, car il fait tout de même plus de 3 700 pages, mais il est vrai qu’il est la matrice de tout. Il est écrit avec une grande qualité littéraire. Loti reviendra piocher d’ailleurs régulièrement dans son journal pour la rédaction de ses romans.

Loti n’est pas Flaubert. Il n’y a pas de recherche littéraire particulière, mais il écrit avec facilité, avec un vocabulaire simple. Loti touche aux sentiments directement. Il y a ce qu’il voit, mais il y a aussi ce qu’il sent. Loti est une éponge, il retranscrit des émotions.

 

Manuscrits du Journal de Pierre Loti. Photo Alain Quella‐Villéger.

 

Ce qui est très étrange car il est de culture protestante. Il y a quelque chose de jouissif dans tout ce qu’il raconte. On le sent bien.

Oui, mais c’est un mauvais protestant… ! Il est dans la transgression. Dans son éducation, on sent des codes très rigides mais, en même temps, beaucoup de chaleur humaine. C’est pour cela qu’il appréciera beaucoup la Marine avec tous ses codes, mais qu’il sera également en perpétuelle recherche de sensualité, de sensations, de transgressions.

 

Le journal est la première strate de son travail d’écriture. Puis il y a les articles, les récits, les romans, Loti a touché à tous les genres, mais pas à la poésie…

Non, il déteste la poésie ! Mais il est vrai que ce journal est très riche car très diversifié. Ce fut d’ailleurs la spécificité de mon travail, car je suis arrivé en tant qu’historien pour étudier de la littérature, ce qui a beaucoup surpris. On me l’a d’ailleurs amplement reproché à l’université !

Loti a été étudié à 90 % par des étudiants de lettres. Je suis arrivé avec ma vision d’historien, avec mes méthodes, qui consistent à rechercher les sources et à travailler directement sur les manuscrits. Et puis à travailler d’une manière biographique, en remettant dans son contexte politique l’œuvre de Loti qui était très polémique. C’était un écrivain engagé. C’est ce que j’ai apporté.

Et comme j’ai travaillé avec Bruno Vercier qui est un pur littéraire, un vingtiémiste, nous avions des approches complémentaires. J’arrivais avec un questionnement d’historien, et lui avec une culture littéraire très pointue. On a travaillé en binôme avec cette double approche et c’est ce qui nous a permis d’être efficaces.

En littérature, on va avoir tendance à dégager la modernité d’une œuvre, alors qu’en histoire on va plutôt l’inscrire dans son temps. Je ne comprends pas qu’on puisse dissocier le texte du contexte. Bien sûr, on peut lire le texte uniquement pour ce qu’il est, mais le parcours biographique et le contexte permettent de donner des clefs de lecture. Mais cela reste matière à débat.

 

Cet entretien a été rédigé avec Grégoire Gibert, étudiant (ICES‐SHA) en master 1 histoire contemporaine dans le parcours Histoire publique de l’université de Poitiers.

Partager cet article
A propos de Jean-Luc Terradillos
Journaliste, rédacteur en chef de la revue L'Actualité Nouvelle-Aquitaine.

Laisser un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.


*


Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.