Le goût retrouvé du chauché gris

Vignes du Conservatoire du vignoble charentais.

Entretien Astrid Deroost

Photos Alberto Bocos

 

Le conservatoire du vignoble charentais, dont le siège est installé à Cherves‐Richemont au sein de l’Ireo (Institut rural d’éducation et d’orientation), célèbre vingt ans d’activisme pour la sauvegarde et l’évaluation de cépages anciennement cultivés dans la région délimitée de Cognac. Une initiative qui a notamment permis la mise au jour de 72 variétés oubliées et la réintroduction toute récente du chauché gris, présent localement du xiiie au xviiie siècle, dans la composition du pineau. Rencontre avec Sébastien Julliard, directeur, qui nous fait découvrir l’ampélographie, c’est-à-dire la science de l’identification et de la description des cépages.

 

L’Actualité. – Vous étiez au début de l’aventure, quel regard portez‐vous sur les initiateurs du projet ?

Sébastien Julliard. – Il étaient plusieurs mais on peut attribuer l’idée originelle à Jean‐Louis Rouquayrol, fondateur et directeur de l’Ireo pendant trente‐cinq ans. Il m’a recruté pour monter le Conservatoire et il était assez visionnaire car il y avait cette carence‐là dans la région. Son idée était de constituer une collection de cépages pour les conserver.

Puis le conservatoire a évolué. Avec l’arrivée de l’Inra (Institut national de la recherche agronomique) et de l’IVF (Institut français de la vigne et du vin), on est allés vers des prospections beaucoup plus poussées et surtout vers l’expérimentation pour réintroduire des variétés et en hybrider certaines. La collection, la plus importante des deux Charentes qui reflète le patrimoine ampélographique sur plus de 700 ans, est un capital génétique que l’on fait fructifier selon les besoins de la profession.

 

Et sur les vingt ans passés ?

Avec des bénévoles, des professeurs de l’Ireo, des viticulteurs, les stations Inra de Montpellier et Bordeaux, l’IVF, nous avons prospecté près de 300 sites (parcelles, treilles…) et nous avons retrouvé 72 variétés – autres que les cépages classiques de l’appellation cognac – anciennement cultivées, une soixantaine de lambrusques (vignes originelles) et une dizaine de vieux porte‐greffes.

On a également découvert la pépinière de Saint-Trojan-d’Oléron, un site très particulier et important pour l’histoire phylloxérique. Fin xixe, le phylloxéra arrive. La solution est de greffer la vigne mais il faut rapatrier de la vigne américaine et la multiplier, d’où les pépinières. Avec le temps, le vignoble s’est reconstitué et le site d’Oléron s’est ensauvagé mais les pieds de vigne existent encore et on a retrouvé 35 origines de vignes américaines non recensées dans les collections en France.

 

vigne photographie portrait homme

Ancien élève de l’Ireo (Maisons familiales et rurales des Charentes), titulaire d’un BTS viticulture‐œnologie, Sébastien Julliard est depuis devenu ingénieur agronome via la formation continue, et viticulteur.

 

Quelles sont vos plus belles trouvailles ?

On a retrouvé la magdeleine noire des Charentes, la mère génétique du merlot, et des variétés inconnues comme le pleau. On l’a identifié dans une dizaine de sites dans l’île de Ré. On le croyait isolé puis des collègues du réseau1 en ont trouvé dans le Gers, dans un grand quart sud‐ouest jusque vers Madrid. Il y a donc aussi la pépinière d’Oléron et surtout le chauché gris… On a pensé que c’était une belle histoire à raconter au consommateur qui dégustera le pineau comme s’il était au xvie siècle.

On est avant le cognac, le chauché est un de cépages majoritaires dans la région entre les xiiie et xviiie siècles et il a très vraisemblablement contribué à élaborer le pineau (apparu autour du xvie). On le considérait comme disparu et on le retrouve ! La première souche en 2003, d’autres ensuite. On l’a évalué pour les vins de pays, fait réinscrire au catalogue national en 2011. On a fait en parallèle des expérimentations sur le pineau pour proposer le cépage qui avait, parmi les premiers, participé à son élaboration. C’est en plus un produit très intéressant, bon, atypique…

Pour les vins de pays, le chauché est rentré officiellement dans l’encépagement en 2015 et on vient d’apprendre (parution au JO de novembre 2018) qu’il est désormais inscrit au cahier des charges du Pineau. Ce qui veut dire que les viticulteurs pourront désormais planter du chauché pour produire du pineau des Charentes.

 

D’autres cépages seront‐ils réintroduits ?

On a des recherches en cours par rapport au cognac, par exemple depuis 2012 sur le monbadon et d’autres variétés qui ont des caractéristiques intéressantes vis‐à‐vis de la tolérance au mildiou et à l’oïdium, ou du changement climatique. Dans le vignoble du cognac, l’ugni blanc représente 99 % des surfaces. Un souci sanitaire sur ce cépage serait dangereux pour la filière. Là, l’idée n’est pas d’ouvrir le panel des goûts comme avec le chauché mais au contraire de proposer à la profession une diversité de cépages au plus près de l’ugni blanc. Et pour cela, il ne faut pas s’y prendre deux ans à l’avance…

 

photographie vignes grappe

Grappe de lambrusque.

 

  1. La France compte un réseau très interactif de 36 conservatoires (partenaires de la sélection vignes, adossés à l’Inra et à l’IVF) dont une dizaine en Nouvelle‐Aquitaine. La Charente compte deux structures : le BNIC travaille sur les cépages cognac classiques dont le majoritaire est l’ugni blanc ; le Conservatoire conserve, cultive et expérimente les autres variétés (200) présentes dans la région. Le conservatoire du vignoble charentais est notamment soutenu par la commune de Cherves‐Richemont, la Région Nouvelle‐Aquitaine, les départements de Charente et Charente‐Maritime, le Pôle territorial ouest‐Charente‐Pays de Cognac, Grand‐Cognac, l’Europe, les organismes professionnels.

Loudunais : les vignes de pays en collection

Quelque 58 cépages anciens dont un tiers de nobles et le reste d’hybrides, dûment identifiés, plantés en 2012 sur 15 ares, une loge (cabane) de vigne façon xviiie siècle, un pressoir, des fêtes de vendanges… À Curçay‐sur‐Dive dans la Vienne, la mémoire du vignoble local se raconte aux Treilles de la Reine blanche, lieu ouvert au public depuis 2016.

«Dans le Pays loudunais, une pointe de la Vienne s’avance dans le Val de Loire et il se trouve que neuf communes de l’extrême nord du département sont dans l’AOP Saumur», explique Vincent Aguillon, animateur patrimoine, environnement au sein de la communauté de communes du Pays loudunais et instigateur de la collection lancée en 2008.

Afin de sauver une diversité variétale issue de micro‐terroirs, le projet s’intéresse autant aux cépages dits « nobles », vieilles variétés européennes issues de Vitis vinifera (comme le cabernet franc et le chenin, parmi les cépages officiels du Val de Loire, notamment du Saumur) qu’aux variétés hybrides, plus récentes, créées notamment pour lutter contre le phylloxéra à la fin du xixe siècle… ensuite et à tort déconsidérées.

«Ce qui compte c’est d’avoir prélevé ces cépages dans la région, dans les vieilles vignes familiales d’au moins cinquante ans», précise Vincent Aguillon. «Cela m’a intéressé de montrer que l’on pouvait allier deux enjeux forts : un projet touristique, basé sur le patrimoine végétal, et un projet environnemental avec la constitution d’une banque de cépages qui pourra servir un jour aux spécialistes de la multiplication à créer des nouvelles variétés issues de ces vieilles souches résistantes à de nombreuses maladies.»

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