L’idéal des jardins antiques : illusion ou réalité ?

Fresque, style III. Maison du bracelet d'or. Triclinium d'été. Pompéi, 30-35 de l'ère commune, Photo Ismoon, Wikimedia Commons.

Par Cléophée Potin-Ameslon

Le célèbre paysagiste et écrivain français Gilles Clément écrit que « pour faire un jardin, il faut un morceau de terre et d’éternité ». S’il apparaît que les jardins se dressent au coeur de nos sociétés, c’est pour la raison évidente qu’ils figurent toujours présents, de l’Antiquité comme au xxie siècle, avec cette particularité de se placer hors du temps, paradoxalement à leur forme éphémère et rythmée par les saisons. Paradis isolés du monde, enclins à la méditation et au bonheur, ils se caractérisent toujours comme imaginaires, merveilleux et idéaux. Mais ne serait-ce pas leur héritage historique venu de l’Antiquité, cultivé par une vision cinématographique, entre symboles et mythologies, qui leur octroie l’image que nous percevons d’eux aujourd’hui ?

Le septième art

Si quelques sources s’affrontent pour déterminer la forme et la composition des jardins antiques, il est intéressant de se pencher sur leur apparition au cinéma où leurs traits envoûtants et paisibles se manifestent toujours. À travers des péplums du xxe siècle – ou des réalisations plus actuelles, les longs-métrages nous amènent à voir des jardins frôlant la perfection. Nous pourrions faire référence ici à des films comme Troie (2004), Pompéi (2014), ou encore au célèbre Cléopâtre (1963)… Cet aspect idyllique se transmet de manière invisible, et cela par le biais d’archives textuelles et matérielles. D’où proviennent ces codes et traditions rendus visibles dans les films contemporains.

Les premières merveilles

C’est durant l’Antiquité qu’apparaissent les premières formes de jardins à travers différentes civilisations qui nous sont familières, par le vaste legs laissé à notre monde contemporain. Qu’il s’agisse de la Mésopotamie ancienne, ou de la civilisation gréco-romaine, les jardins affluent dans ces univers lointains. Leur présence dans les régions qui bordent les rivages de la Méditerranée fait toujours figure de modèle ancré dans nos représentations. La première trace de jardins nous est attestée par une peinture murale retrouvée en 1935–1936 au Palais de l’ancienne ville de Mari, dans le Sud-Est de la Syrie actuelle ; elle est située entre ‑2000 et ‑1800 avant notre ère. Même si peu de traces ne subsistent des premières civilisations, la place des jardins se manifeste toujours, autant par le biais de certains textes classiques que par des traces matérielles retrouvées lors de fouilles archéologiques. 

Les cités de Pasargades et de Babylone nous apparaissent comme des sites ayant un impact au niveau artistique prédominant dans les esprits. Ils ont l’aspect d’oasis construits en plein désert, où peuvent pousser toutes les espèces possibles d’arbustes, de fleurs, avec un réseau de canalisation d’eau phénoménal. Ils sont décrits à maintes reprises dans la littérature gréco-romaine et, même si nous ne pouvons malheureusement pas affirmer à tout point de vue la fiabilité de leur propos, les sources des auteurs classiques restent inépuisables en matière de jardins. Cette dualité entre archéologie et sources textuelles nous ramène toujours à cette question prépondérante : le caractère merveilleux des jardins antiques existe-t-il réellement ou bien est-ce une création de nos connaissances transmises par plusieurs siècles ? Et du merveilleux à l’idéal il n’y a qu’un pas…

Les jardins de Babylone, selon une gravure sur bois de 1880 réalisée par Sidney Barclay, Voyage aux Sept merveilles du monde, Augé de Lassus.

L’imaginaire grec

De même, en continuant notre périple historique, les jardins grecs se positionnent comme de véritables odes à la nature. Tournés majoritairement sur la religion, liant l’utilité à l’agrément, et décrits par de multiples auteurs classiques, ils prennent figure de lieu enclin à la contemplation, au repos, où le monde mythique s’invite. L’image des jardins originels se distingue par sa spécificité merveilleuse, comme celle qui nous présente celui des Hespérides. Dans cette lignée, dans la célèbre Odyssée écrite par Homère à la fin du VIIIe siècle, Ulysse, durant son voyage de retour vers sa terre natale, l’île d’Ithaque, passe par le jardin de Calypso et celui du roi des Phéaciens, avant de se retrouver dans celui de son père Laërte. Ces poumons verts évoqués par Homère prennent une position illusoire, mais tellement réelle par leur véracité, et ne font que favoriser cette expression de jardins « idéaux » pour la Grèce antique. N’oublions pas non plus les jardins de l’Académie, où la philosophie se mêle à la nature, comme si les jardins étaient toujours présents pour prendre de la hauteur sur le monde, tel un enclos régénérateur. À cet effet, les jardins se dessinent, tous de nature différente, mais reliés par une seule et même distinction, celle d’une beauté immortelle, traduite dans cette nature domestiquée par l’homme, à des fins multiples : nourricière, sacrée, d’ornement, propice au bonheur et à la méditation. Cette valeur trouve d’ailleurs son écho au sein d’un univers voisin, celui de la péninsule italique.

Si hortum in bibliotheca habes, deerit nihil

Cicéron, Epistulae ad familiares, IX, 4, 1 (lettre à Varron). Traduction littérale : «Si tu as un jardin dans une bibliothèque, il ne manquera rien », traduit la plupart du temps comme « Si tu as un jardin et une bibliothèque […]»
Fresque de Pompéi représentant un grenadier et des oiseaux. Photo Lugi75014, Wikimedia Commons.

Les jardins romains s’inscrivent bien dans cette optique de se centrer sur la nature, au départ à la campagne puis dans les villes, et de pleinement en ressentir ses bienfaits, tout en restant proche de la terre fondatrice et de son caractère sacré. Ils nous apparaissent dans la recherche du raffinement comme pionniers, où les jardins privés se dressent comme des joyaux à exhiber d’un côté, et de l’autre comme un environnement dont il faut profiter. La composition des jardins et leur art, que nous connaissons encore de nos jours, se développent dès la fin de la République (509 avant JC à 27 avant JC). Les études des textes latins, tels l’abondante correspondance de Cicéron, s’affirment comme de véritables mines d’informations pour susciter notre intérêt et étayer cette allégation. Au-delà des écrits antiques, les découvertes de certains jardins en Italie, autour de Rome, et dans les cités vésuviennes (Pompéi et Herculanum), surgissent comme de véritable chocs à la période moderne ; l’architecture des jardins est rendue désormais visible. Quelle vision possible des jardins antiques après que ces sites ressurgissent ? De la même manière, les fresques murales retrouvées en ces lieux et représentant des jardins (qui permettaient l’agrandissement de ces derniers entre autres), nous confrontent encore plus à cette dualité de réel-irréel. Elles fournissent des éléments sur ces jardins de l’ancien monde (par leur faune, leur flore, leur couleur, etc.), mais se situent toutefois à la limite sans doute d’un caractère fictif et imaginaire susceptible d’embellir la vue paysagère. 

Si cette figure idéale toujours perçue des jardins de l’Antiquité reste effectivement présente, aussi bien dans nos pensées que dans notre imagination, c’est sans doute par cette particularité d’être baignés de mystère. Freud considérait les idéaux comme de simples « illusions », accentuant une certaine notion d’apparence dépourvue de réalité ; et Georges-Louis Leclerc de Buffon, dans son Histoire Naturelle, ne les définit pas moins en 1758 comme ce « qui réunit toutes les perfections que l’esprit peut concevoir, indépendamment de la réalité ». Ainsi, l’esprit est amené à imaginer des perfections dont les critères de merveilleux, de sublime, de rêvé se transmettent inconsciemment. Cette quête de l’idéal se retrouve tout naturellement dans l’art des jardins. Toujours recherchée, recréée, cette vision idéale est toujours implantée, même au xxie siècle.

Reconstitution du jardin de la Maison des Vetti de Pompéi, jardins de Boboli, 2007. Photo I. Sailko, Wikimedia Commons.

Pour en savoir plus :
Patrick Bowe, Jardins du monde romain, Flammarion, 2004.

Jacqueline de Romilly, Trois jardins paradisiaques dans l’Odyssée, Scripta Classica Israelica vol. XII, 1993.

Aude Gros de Beler, Bruno Marmiroli, Alain Renouf, Jardins et paysages de l’Antiquité : Grèce – Rome, Actes Sud France, 2009.

Cet article a été réalisé lors d’un séminaire de médiation et d’écriture journalistique dans le cadre du master histoire de l’art, patrimoine et musées de l’université de Poitiers.

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