L’Europe fédéraliste de Jean Hennessy

Jean Hennessy, ambassadeur de France à Berne. Genève, 1926.

Par Eva Proust

Député charentais de 1910 à 1932, Jean Hennessy (1874–1944) semble éclipsé de la mémoire collective locale. L’historien François Dubasque s’est donc attelé à réhabiliter l’action politique de cette «personnalité représentative du milieu international européen».

Issu d’une famille conservatrice de négociants en cognac, Jean Hennessy rompt avec son héritage politique et s’inspire Du principe fédératif (1863) de Proudhon. Il milite pour la création des États‐Unis d’Europe. «Les bouleversements politiques, économiques et sociaux causés par la Première Guerre mondiale, écrit François Dubasque, l’ont conduit à donner à son projet réformateur initial une dimension nouvelle […] toujours soucieux de moderniser les rapports des citoyens et de l’État, il s’intéresse aussi dès 1917 aux relations des États entre eux.» Cette année‐là, il participe, aux côtés de Paul Otlet et Jean Charles‐Brun, à une manifestation organisée par l’influente Ligue des droits de l’homme présidée par Ferdinand Buisson, au cours de laquelle il se prononce en faveur d’une Société des Nations. Ces discours font l’objet d’une publication, L’organisation de la Société des Nations. Hennessy imagine une «constitution fédérale» qui réglerait les rapports entre États membres. Commanditaire des journaux d’opinion L’Œuvre et Le Quotidien, le député peut en parallèle entretenir son influence médiatique.

La déception des fédéralistes

Lorsqu’elle est créée en janvier 1920, la réalité de la SDN balaye le plan de Hennessy : le principe fédéral n’a pas été retenu. En outre, les États‐Unis ont refusé d’intégrer ce nouvel ensemble. Déçu, Hennessy déclare en 1921 que «la fédération mondiale est une chimère» et préfère encourager la création de «fédérations primaires» à échelle régionale, parmi lesquelles la fédération européenne. Dans L’Œuvre, il regrette cette SDN qu’il considère comme une «paix bâclée» et, de surcroît, antidémocratique. Avec Aristide Briand, il s’oppose à la politique extérieure virulente menée par Clemenceau. Le problème de l’arbitrage se pose rapidement : les Anglais parlaient de league of nations, notion fondamentalement différente de celle de «société». Soucieux de prolonger son action, Hennessy crée une association : la Ligue pour l’organisation de la SDN. De nombreux mouvements du même genre se développent durant cette période de l’immédiat après‐guerre. Ainsi naît un véritable réseau de sociabilité européenne visant à faire pression sur les gouvernements. Dès octobre 1920, l’Union internationale des associations pour la SDN est effectivement formée, mais dépourvue de véritable ressources, son influence demeure modeste. Elle entretient toutefois des rapports réguliers avec les autorités et les élites des grands pays européens pour tenter de promouvoir son idéal fédéraliste. Hennessy en assurera un temps la vice‐présidence.

«Sécurité collective et esprit genevois»

Signant plusieurs articles sous le pseudonyme «l’Européen», Hennessy poursuit ainsi son engagement. Il participe notamment à une série de conférences au Collège libre des sciences sociales pour présenter l’Europe fédérale comme «réponse au problème de la guerre». La SDN est alors considérée comme un rempart face à l’Allemagne et à l’Autriche, ainsi qu’un moyen de garantir la pérennité d’une France détruite, grâce à un soutien collectif. En 1924, Hennessy est nommé ambassadeur de France en Suisse. Durant son séjour à Berne, il appréhende le fonctionnement de la confédération helvétique comme un laboratoire d’une future Europe unie. En observateur avisé, il reste toutefois prudent devant «la puissance du réflexe national même chez les partisans les plus convaincus de l’unité européenne». Ainsi, selon lui, la démilitarisation la Ruhr par les troupes françaises ne pourra intervenir tant que «la sécurité n’est pas assurée». Ce n’est qu’à cette condition qu’une réduction des armements pourra être envisagée. Or, si la signature des accords de Locarno en 1925 laisse espérer un rapprochement franco‐allemand et une preuve qu’une paix durable est envisageable, cet espoir s’effondre dès la fin des années 1920. En 1932, Jean Hennessy constate avec un certaine amertume : «L’heure du désarmement n’est pas encore venue».

Jean Hennessy, ambassadeur de France en Suisse. Vu par Sennep, Cartel et Cie, 1926.

Une «foi européenne intacte»

Militer en faveur de l’Europe unie dans les années 1930 n’est pas chose aisée. Les tensions nationalistes et l’instauration de régimes autoritaires freinent l’élan européiste. Les questions des frontières ou d’une gestion commune des matières premières se posent. Signe des temps nouveaux, le rejet du mémorandum sur l’organisation d’un régime d’union fédérale européenne proposé en 1930 par le gouvernement français, puis l’échec de la Conférence internationale sur le désarmement en 1933. Désabusé, Hennessy considère que «rien de sérieux, d’efficace, de complet n’a encore été fait». Parachuté dans les Alpes‐Maritimes en 1936, son itinéraire politique prend une tournure qui finit par avoir raison de sa réputation. Il créé en effet et préside un très ambigu Parti social national… Mais il n’en demeure pas moins, jusqu’à la fin de sa carrière, attaché au fédéralisme, «seul système capable de concilier intérêts nationaux et paix internationale». En 1940, il publie ainsi un nouvel ouvrage intitulé Le Principe fédératif. Un parcours atypique donc, conclu en ces termes par François Dubasque : «Jean Hennessy semble ainsi en perpétuel décalage, d’où le fossé entre ses conceptions et ses ambitions. La cohérence de ses idées est indéniablement plus forte que celle de sa carrière politique et de ses choix partisans. La complexité de sa trajectoire et son caractère touche‐à‐tout procurent pourtant toute sa richesse et son intérêt à sa biographie.»

François Dubasque, Jean Hennessy (1874–1944). Argent et réseaux au service d’une nouvelle république. PUR, 380 p., 2008.

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