La Vienne et l’Esprit de Genève

Buvard d'écolier, 1957.

Par Eva Proust

Pierre Giqueaux est militant pour le Mouvement européen de la Vienne. Ancien étudiant en histoire contemporaine à l’université de Poitiers, il a rédigé un mémoire sous la direction de François Dubasque consacré à l’Esprit de Genève dans la Vienne durant l’entre-deux-guerres. Poitiers, à cette époque, paraît fidèle à son surnom de «belle endormie». Pourtant, le département n’a pas été inactif dans son militantisme.

«Dans mon sujet de mémoire, je me suis demandé comment les personnes de l’entre-deux-guerres percevaient la Société des Nations qui venait d’être créée en 1920, explique Pierre Giqueaux. Dans les Deux-Sèvres ou la Charente-Maritime, on trouve encore aujourd’hui une rue Léon Bourgeois, premier président du Conseil de la Société des Nations. En revanche, dans la Vienne, il n’y en a aucune. C’est peut-être lié au passé religieux des Deux-Sèvres et de la Charente-Maritime, qui sont des territoires de culture protestante, sans doute plus enclins à apprécier cette nouvelle entité internationale». Le règlement des différends inter-étatiques au sein d’une assemblée est novateur au lendemain de la Première Guerre mondiale. Cette procédure s’opposait à la diplomatie secrète du xixe siècle. «Durant l’entre-deux-guerres, Poitiers ne possédait pas de grandes industries de main d’œuvre. La situation est similaire aujourd’hui puisque la ville tourne surtout autour de trois pôles : l’armée, l’hôpital et l’université. En outre, dans ces années-là, il n’y avait pas de grands leaders économiques ni politiques. Hormis peut-être Raoul Péret, mais sa carrière politique ne s’est jamais remise du scandale Oustric malgré son acquittement».

Le soutien poitevin à l’Esprit de Genève

L’un des objectifs de Pierre Giqueaux était de dresser une typologie des acteurs et militants dans la Vienne. Il a travaillé sur la presse locale, les professions de foi des partis politiques, les comptes-rendus de réunion établis par les services de police. «Certaines archives sont lacunaires, car récupérées par l’occupant pendant la guerre et envoyées à Berlin, où elles furent reprises par les soviétiques en 1945 et transférées à Moscou, avant de revenir enfin en France. Entre temps, des éléments ont disparus.» Malgré tout, on retrouve des traces de militantisme actif dans la Vienne et plusieurs groupes affichaient leur soutien à l’Esprit de Genève. «Il y a d’abord les anciens combattants, pour eux la SDN c’était la garantie contre le déclenchement d’une nouvelle guerre. Après 1933 s’ajoute aussi le soutien du Comité antifasciste poitevin. La plupart des partis politiques relayaient les prises de positions édictées par leurs sièges nationaux. Il existait aussi des associations militantes, comme le Groupement Universitaire pour la SDN ou encore l’Association française pour la SDN.» À la lecture des comptes-rendus de réunions de partis, Pierre Giqueaux dresse le constat d’une présence féminine notable dans certaines conférences. «Les femmes sont de la partie, surtout au début des années 1920, puis de nouveau à partir des années 1930. Beaucoup de mouvements féministes étaient favorable à la SDN, car la nouvelle institution internationale était un lieu où l’égalité entre les hommes et les femmes était reconnue. La SDN apparaît donc comme une tribune où elles peuvent exposer leurs revendications sociales et politiques». Lors d’une conférence organisée à Poitiers en 1921, Pierre Giqueaux a relevé la présence d’une centaine de femmes sur les 750 participants. Il faut garder à l’esprit qu’habituellement, les femmes sont quasi absentes de ce type de réunions.

Dans la continuité de ce premier mémoire, Pierre Giqueaux en prépare un second consacré à la diffusion de l’idée européenne en Nouvelle-Aquitaine, entre 1957 et 2017. «Il me semble que c’est un objet de recherche idéal. Notre région est contrastée, avec des territoires enclavés comme le Limousin et d’autres ouverts sur l’Atlantique. La plupart ont des racines économiques, politiques et religieuses différentes. Ces caractères opposés pourraient être de nature à influencer la diffusion de l’esprit européen et la vision de l’Europe que peut avoir ses habitants».

Une vision de l’Europe «à géométrie variable»

«Si vous demandez aujourd’hui à des poitevins “Qu’est-ce que l’Europe pour vous ?”, ceux d’une ancienne génération vont vous répondre que c’est la paix, explique Pierre Giqueaux. Si vous posez la même question à des jeunes, ils vous diront que l’Europe, c’est Erasmus, la reconnaissance des diplômes en Europe, la mobilité… L’Europe est souvent à géométrie variable en fonction de l’âge. Aujourd’hui, de nombreuses personnes sont pour l’Europe. Chacun des États membres doit faire des concessions mais on s’aperçoit vite qu’il est difficile, pour la plupart, de renoncer à certains éléments régaliens.» Actuellement, le département compte encore plusieurs associations qui militent en faveur de l’Europe, dont une section locale de l’Union européenne féminine (UEF), le groupe Sauvons l’Europe ou le Mouvement européen de la Vienne. Pierre Giqueaux a constaté un regain d’intérêt des citoyens, depuis quelques années, pour les problématiques européennes. «Le Mouvement européen de la Vienne a plusieurs objectifs. Il déploie ses activités autour de la pédagogie, de l’organisation de débats entre citoyens et de la formulation de propositions. Parce que l’Europe de demain sera construite par les jeunes d’aujourd’hui, l’association intervient dans des écoles primaires, dans le cadre du “parcours citoyen” initié par la municipalité de Poitiers. Nous avons également une émission hebdomadaire sur le thème de l’Europe, diffusée sur RCF Poitou.» L’Europe est une institution complexe. Pierre Giqueaux regrette le manque de communication à son sujet. «En France, l’Europe est peu mise en avant. On peut l’expliquer par la volonté de certains élus souhaitant récupérer le mérite des réalisations financées grâce aux Feder (Fonds européens de développement régional), dont le rôle et l’intérêt pour notre territoire sont souvent mal connus ou peu médiatisés. En général, on ne parle de l’Europe que de manière négative sans mettre en avant ses réalisations concrètes.»

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