Les yeux la voix d’Isabelle Fruleux 

Isabelle Fruleux. Photo Olivier Allard.

Par François-Jean Authier

 

Beauté des routes multicolores
Dans la savane que rumine
L’autan plein de mots à éclore
Je vous mène à votre seuil

Écoutant ruisseler mes tambours
Attendant l’éclat brusque des lames
L’éveil sur l’eau des danseurs
Et des chiens qui entre les jambes regardent

Dans ce bruit de fraternité
La pierre et son lichen ma parole
Juste mais vive demain pour vous
Telle fureur dans la douceur marine,

Je me fais mer où l’enfant va rêver.

Édouard Glissant, Un champ d’îles, novembre 1952.

 

 

Ce visage est un monde. Le planisphère de la mémoire ancestrale de la peau a ses reliefs d’incarnation, une géographie organique où prend source la voix, où s’ancre et germine l’émotion. Il faut écouter Isabelle Fruleux sans délai. C’est une comédienne. Mais c’est tellement plus, une diseuse de textes, une servante de l’écriture, une chorégraphe des mots des autres. Elle voulait être danseuse. Mission accomplie. Mais d’où vient ce visage, sur qui danse le métissage des origines ? Une carte du Tendre et une rose des vents ont fondu dans les traits d’une impeccable douceur les quatre points cardinaux : une mère d’origine polonaise, un père de Martinique, et des rameaux de l’arbre généalogique qui se perdent dans les confins de l’Inde et de la Chine.

 

«… Dans l’ombre de ces corps qui jaillissent de nulle part, qui ne font que surgir, évanescents entre rives et rivages, je vois des routes devenues éternelles, des tombes amoncelées entre îles et continents, tout un lot d’origines qui se retrouvent brouillées dans un radeau de baluchons et de valises…»

Patrick Chamoiseau, Frères migrants, Seuil, 2017.

 

Combien de siècles faut-il pour composer un visage ? Non pas le visage littéral, cette façade du moi, sa surface accidentelle et accidentée. Plutôt celui dont parle Emmanuel Levinas, – cette manière dont autrui se révèle à moi, se donne à ma vue, s’expose à mon être, sans pour autant se confondre avec la représentation que j’ai de lui. Un visage se montre et me sollicite, me décentre, me déconcerte, me déroute, me déloge. Il s’offre à moi dans son dépouillement, met au jour sa vulnérabilité. «La nudité du visage est dénuement, écrit Levinas dans Totalité et Infini. Reconnaître autrui, c’est reconnaître une faim. Reconnaître Autrui – c’est donner.» L’épiphanie du visage sur la scène de théâtre c’est la claire manifestation que tout le corps – disons ici celui d’Isabelle, fait visage. Il s’inscrit dans un espace-temps où tout dit, exprime et signifie, comme dans un miroir grossissant, que nous sommes des hommes. Des êtres fragiles. Un visage surgit qui fait trembler et supplante cet autre spectacle d’où je viens, celui des phénomènes contingents. Ton visage ouvre sur l’infini, alors même que le mien que tu ne vois pas, dans l’obscur de la salle, mais pour qui tu parles, à qui tu parles, n’est qu’un fragment de corps. Levinas a raison, ce visage qui prend les devants, qui se met à nu, sans défense, à ma merci, sort de l’extérieur absolu des choses et se fait appel, là, sur l’avant-scène. Isabelle Fruleux s’y livre corps et âme. Son visage où se sont sédimentées tant de routes, dit en permanence le passage. Tellurique et charnelle, sa parole passe dans le corps, par le corps. Pour elle la poésie est une vibration qui se propage, un rituel archaïque qui se déroule dans l’espace consacré et sacré de la scène, un cérémonial incantatoire. Isabelle emprunte au paganisme son électricité dionysiaque, ses connexions avec l’invisible. Tout ce qui conduit l’influx crée une circulation magique avec l’esprit et le corps des spectateurs. Regardons et écoutons ce qui (se) passe…

 

«… Oui, dans cette nuit, sur ce radeau, dessous cet horizon glacé, au cœur des abris frissonnants, des camps et des bivouacs, détruits à chaque instant recommencés toujours, en Europe, mais aussi en Asie, en Afrique, en terre des Caraïbes et des autres Amériques, ce que vous dites, mes chères, déclenche dans les géographies du vent, en étincelles de sel, en étincelles de ciel, une étrange conférence de poètes et de grands êtres humains…»

Patrick Chamoiseau, Frères migrants.

 

Attendez… L’apocalypse migratoire n’est pas encore au désordre du jour. Attendez… Il y a des féeries pour tant de fois ! La comédienne dialogue avec ses musiciens, Felipe Cabrera et Laurent Maur. La poésie passe dans sa voix. Le monde tout entier entre dans son corps, depuis sa peau-palimpseste des routes de la mémoire familiale, jusqu’à ce mouvement pulsatile de l’être qui nous relie charnellement au cosmos ainsi qu’à toutes les cultures de la terre. Ce ne sont pas des résidus d’humanité ruinés par les vents mauvais de l’Histoire, mais nos corps à nous, leviers puissants, qui accueillent en eux la Parole. Puisque tout est transitoire, transitif, en transit, puisque tout me vient et me traverse, parfois me transperce, ce qui se joue ici et maintenant c’est le grand voyage de l’existence, ce pur nomadisme. Dans une lecture inspirée des Indes d’Édouard Glissant, portée par leur ample souffle épique, Isabelle Fruleux a mis en scène le passage des «Grands Découvreurs», les étapes de la traversée métaphorique. Bientôt la terre :

 

Voici la plage, la nouvelle. Et elle avance pesamment dans la marée,
La mer ! ô la voici, épouse, à la proue, délaissant l’ancre.
Elle roule, très-unie : sur sa route non-saccagée.

Ô course ! Ces forêts, ces soleils vierges, ces écumes
Font une seule et même floraison ! Nos Indes sont
Par-delà toute rage et toute acclamation sur le rivage délaissées,
L’aurore, la clarté courant la vague désormais
Son Soleil, de splendeur, mystère accoutumé, ô nef,
L’âpre douceur de l’horizon en la rumeur du flot,
Et l’éternelle fixation des jours et des sanglots.

Édouard Glissant, Les Indes, avril-juin 1955.

 

La navigation exprime en abyme ce qui se joue en fait pour nous, loin de la sédentarité douillette, de l’identité immobile et monochrome, du souverainisme archaïque, des frontières bien gardées des sociétés fermées. Si la mondialisation uniformise et standardise, rabote et rogne, il n’est d’autre issue que ce que Glissant nomme la «mondialité» accueillante, dans son errance constitutive, son «meslange». Errant, l’être est en mouvement et en constante reconfiguration. Le Traité du Tout-Monde (Gallimard, 1997) table sur une globalisation ouverte : «Aujourd’hui, le monde entier s’archipélise et se créolise». De partout surgissent des paroles qui n’ont pas voix au chapitre. Il est vital qu’elles soient entendues. En créole, «tou moun» veut dire «tout le monde». Tou moun, Tout-Monde. Encore une circulation de sens et de mots, mais fugace, parfois opaque, insaisissable. Telle est la relation – car Tout n’est que relation – avec l’Altérité.

Parole fugitive. Parole aussi de fugitifs réduits aux cris. Les hérauts du Tout-Monde sondent aussi l’extériorité fractale et innommable, le hors-monde des «sans-visages». Comment dire cette rencontre essentielle avec ceux qui fuient et que si souvent l’on fuit ? Patrick Chamoiseau emprunte pour moitié le titre de Frères migrants à la «Ballade des pendus» du vieux poète continental François Villon :

Frères humains, qui après nous vivez,
N’ayez les cœurs contre nous endurcis…

 

Frères migrants, qui au milieu de nous vivez, vous êtes cet Autre dont parlait Emmanuel Levinas dans Totalité et Infini à propos du visage : «La transcendance du visage est, à la fois, son absence de ce monde où il entre, le dépaysement d’un être, sa condition d’étranger, de dépouillé ou de prolétaire. L’étrangeté qui est liberté, est aussi l’étrangeté-misère.» La parole poétique de Patrick Chamoiseau est une visagéité solidaire :

 

Accueillir les migrants, qui viennent qui partent qui restent qui continuent, les accueillir sans exigence, c’est honorer du devenir en eux. Leur faire confiance pour leur propre devenir. La Relation n’assigne à aucune fixité, semblance ou ressemblance, à aucune différence intangible donc fictive. Aucun ancêtre obligatoire. Elle s’accommode des écarts, distorsions ou divergences féconds. Elle ne craint pas l’imprévisible. C’est elle qui instille dans le multiculturalisme le «trans» du vivre-ensemble-ouvert.

Patrick Chamoiseau, Frères migrants.

 

L’hospitalité n’est pas une civilité, un agir policé, mais la condition métaphysique de l’existence de l’autre chez moi et en moi. Donc de mon existence. Le visage des migrants n’accuse pas seulement nos errements, nos lâchetés, nos défaites. Il est pour nous un appel à vivre peut-être autrement. Frères migrants n’est pas un texte de circonstance, inspiré ou imposé par de tragiques circonstances. Il nous somme que la mobilité est notre vraie demeure, et que c’est en nous terrant que nous devenons intolérants et sectaires : «Les poètes déclarent que le racisme, la xénophobie, l’homophobie, l’indifférence à l’Autre qui vient qui passe qui souffre et qui appelle sont des indécences qui dans l’histoire des hommes n’ont ouvert la voie qu’aux exterminations, et donc que ne pas accueillir, même pour de bonnes raisons, celui qui vient qui passe qui souffre et qui appelle est un acte criminel.»

Sur le visage d’Isabelle Fruleux nous allons sentir la mise en ondes et en espace de cette musique fraternelle du monde de la grande traverse. Dans un de ses poèmes, «Les yeux la voix», Édouard Glissant écrit que «l’homme a beau faire le cri prend racines». Écoutons le visage d’Isabelle. C’est là que ce qui passe s’enracine.

 

 

Dans le cadre du mois Jean-Richard Bloch, Isabelle Fruleux donne une lecture musicale des Frères migrants de Patrick Chamoiseau à la médiathèque François-Mitterrand de Poitiers, samedi 23 février à 17h.

 

Isabelle Fruleux. Artiste interprète, metteuse en scène.

Travaillant depuis toujours sur les liens unissant la musique et les textes, elle crée des expressions scéniques entre poésie, musique et mouvement. Pour la Biennale internationale d’art contemporain de la Martinique, parrainé par Ousmane Sow, Isabelle Fruleux a créé un duo avec le pianiste Alain Jean-Marie sur la poésie d’Aimé Césaire, Radiolaires. Elle réalise en mars 2016 une mise en scène orchestrale du poème Les Indes, d’Edouard Glissant, avec la Compagnie Loufried, dont elle est la directrice artistique (coproduction par le théâtre Antoine Vitez d’Ivry et l’Oara).
À son actif, une lecture mise en espace à la Maison de la poésie à Paris du dernier ouvrage de Patrick Chamoiseau, La matière de l’absence, en 2016, puis de Frères migrants.
Sa nouvelle création : Hymne, d’après le texte de Lydie Salvayre (2020, production Compagnie Loufried / Coproduction Théâtre d’Ivry Antoine Vitez).

 

 

 

 

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