Denise A. Aubertin dans le corps du livre

Journal impubliable «Artistes piégés», 1998. Photo Christian Vignaud. Coll. part.

Entretien Dominique Truco

 

C’est grâce à Jacques Villeglé si, au début du siècle, nous avons rencontré Denise A. Aubertin, une artiste absolument singulière qui vient de fermer définitivement le grand livre de la vie. Grand livre qu’elle a feuilleté en format poche, avec beaucoup d’amour et une insatiable curiosité. L’œuvre plastique de cette artiste constitue une anthologie qui témoigne de son  appétit pour la littérature «support absolu des pensées et des connaissances».

C’est en 1974 que Denise A. Aubertin conçoit et réalise ses premiers livres cuits à partir d’une recette inventée pour chaque ouvrage dont la plasticité des ingrédients culinaires exalte sens et saveurs du texte. Par son art du volume, Denise A. Aubertin donne à savourer du regard les livres des auteurs qu’elle aime. Autre façon pour l’artiste d’attester que l’écriture, comme tout autre expression artistique, n’est pas un fruit confit sur le gâteau de la vie mais bien plutôt l’une de ses substances essentielles.

Écriture qu’elle amalgame tout autant qu’elle disperse dans ses journaux impubliables, autre versant de son œuvre, où l’intime résiste au tumulte et au chaos du monde.

Voici l’entretien publié dans un catalogue (épuisé depuis longtemps) édité par le CRDP de Poitiers lors de l’exposition monographique consacrée à Denise A. Aubertin en 2003.

 

Comment l’écrit et le livre sont‐ils devenus fondateurs de votre œuvre plastique ?

Les écrivains et les livres m’ont toujours accompagnée. Depuis l’enfance leurs présences me sont nécessaires. Les livres renferment des histoires, des mystères, des voyages, des confidences, des mots, de la matière.

J’ai moi‐même toujours écrit. L’un de mes manuscrits avait intéressé Jean‐Jacques Pauvert qui, cependant, m’avait demandé de reprendre l’ouvrage. Il n’était pas, selon lui, assez «viande crue». J’évoquais dans ce texte des moments difficiles de ma jeunesse. Je me rends compte aujourd’hui que dans mes journaux impubliables je ne sais toujours pas décrire la «viande crue», c’est-à-dire la violence du monde. C’est probablement pour cela que dans mes journaux impubliables je m’approprie des images de scènes terribles découpées dans la presse.

Dans les années 1965, à Paris, j’ai aussi découvert les premiers livres d’artistes du lettriste Gil Wolman, de Tom Phillips et, lors de voyages en Allemagne, les œuvres en chocolat de Dieter Roth. Les livres de Wolman aux tranches scellées rendaient le contenu inaccessible. Le contenu devenait aussi précieux qu’un bijou qu’on y aurait enfermé. Cela me fascinait, tout comme les tableaux‐pièges de Daniel Spoerri.

 

Journal impubliable «Artistes piégés», 1998, 17 x 46 cm (ouvert). Photo Christian Vignaud. Coll. part.

 

Depuis 1974, vous avez résolu la question de l’éditeur. Vous faites vous‐même de chacun de vos journaux impubliables un livre unique de huit pages dans lequel le lecteur se heurte continuellement à la densité rigide d’une matière, proche des collages dadaïstes, qui enchevêtre fragments de phrases et d’images, éléments organiques et résidus collectés dans vos déplacements. Vous semblez substituer les strates aux chapitres. Comment invitez‐vous à lire vos agrégations ?

Les journaux impubliables proposent une manière d’écrire un livre : par collages, sur fond déjà imprimés, d’images et bulles de BD, de photos, de lambeaux de textes que je m’approprie. L’ensemble racontant simultanément avec mes propres écrits, eux‐mêmes fragmentés, éclatés, entremêlés de taches de café, de vin et de matière relique, trace de parcours. Ces journaux impubliables résultent d’un travail sérieusement élaboré s’apparentant au rébus. Ils constituent mon journal personnel.

Les textes, images et bulles sont découpés dans des magazines d’actualité et des bandes dessinées réalistes. Mes récents découpages concernent les filles des banlieues qui, ces jours‐ci, ont lancé la marche des femmes [février 2003]. Elles entreront dans le journal en cours.

J’écris mon journal sur un autre journal. Aujourd’hui c’est souvent sur des pages du quotidien Le Monde. J’ai besoin de raconter une histoire en m’appuyant sur quelque chose qui existe déjà. Et c’est souvent le versant tourmenté du monde. Le politique et le social se lient à mon présent, au temps qu’il fait, à mes histoires d’amour, à mes réflexions manuscrites dispersées mot à mot. Le lecteur doit s’accrocher, lire par bribes en suivant les quatre lignes de couleurs. Je mélange le bon et le mauvais. Je raconte tout simultanément. Cela nous rapproche de Jacques Villeglé. En 1975, lorsque je lui ai présenté mes premiers journaux impubliables il me fit ce précieux commentaire : «Je n’ai jamais rien vu de semblable.» À sa demande, j’ai réalisé ensuite un journal impubliable intitulé Un mythe dans la ville, titre éponyme de l’un de ses films présentés dans la salle que lui consacre le MNAM au Centre Georges‐Pompidou. D’ailleurs, ce journal apparaît dans le film.

Aucun de mes journaux ne pourrait s’écrire sur une page blanche. C’est le même rapport qu’avec les livres cuits. Je travaille sur un livre édité généralement à des milliers d’exemplaires, en collection de poche. Je rends unique un exemplaire d’un livre d’un auteur que j’ai aimé.

 

Trois livres cuits de Denise A. Aubertin, réalisés pour l’édition spéciale Écrivains de L’Actualité Poitou‐Charentes n° 53, juillet 2001. Photo Christian Vignaud. Coll. part.

 

Vos livres cuits sont‐ils destinés à aiguiser nos appétits de lecture ?

Les livres cuits appartiennent à cette catégorie de livres impossibles à lire dont le contenu rayonne alors d’une force magique. Tant mieux s’ils donnent envie d’aller les ouvrir chez les libraires ou dans les bibliothèques.

 

Comment les confectionnez‐vous et vous rapprochent‐ils des auteurs culinaires ?

Je les confectionne dans une pièce voisine de ma cuisine. Le livre va devenir gâteau immangeable, ouvrant l’appétit rien qu’à le regarder. Il peut être salé ou sucré, ou les deux à la fois si je le veux spécialement raffiné. J’enrobe le livre de farine mélangée à la colle Rousselot. Selon ce que le livre m’inspire, par son format, sa couleur, la qualité du papier de couverture, ainsi que le titre et souvent le contenu, j’y ajoute épices (baies roses, curry, curcuma de Madras, safran), plantes aromatiques séchées (thym, laurier, clous de girofle, piments), riz, pâtes, polenta, pois cassés, genièvre, sucre, réglisse, grains de café, fruits confits, etc. Chaque livre cuit est une composition singulière.

Par exemple, Le Livre de sable de Jorge Luis Borges est une constellation de farine, semoule et clous de girofle. Ensuite je fais cuire le livre façon gaufre, dans un moule plat, dans le four de ma cuisine. Je me fie à mon odorat et je surveille activement. Si la merveilleuse odeur de gâteau généreusement aromatisée tourne au livre qui brûle, j’arrête immédiatement la cuisson. Le livre est réussi. Là je suis plus plasticienne qu’écrivain. J’aime la sensualité des ingrédients, les couleurs, l’épaisseur des matières. Les hasards de la cuisson confèrent à chacun sa qualité d’exemplaire unique exactement comme une poterie.

Sinon au quotidien je ne sais pas vraiment cuisiner, mais j’aime bien manger.

 

La cuisson peut‐elle être ratée ?

Elle rate rarement. Mais quelques auteurs semblent parfois résister. Ainsi j’ai rencontré des difficultés dans la cuisson de livres de Marguerite Duras, de celui de Denis Montebello, Moi, Petturon, prince celte, ou de certains livres d’art. Particulièrement l’un consacré à Léonard de Vinci qui a failli exploser. Son titre était en lettres pelliculées et ne cessait de se décoller au cours de la cuisson. Toutes les cinq minutes, je réajustais à l’aide d’une cuillère.

 

Comment avez‐vous préparé le livre de Jacques Puisais Le goût chez l’enfant ?

C’est un livre très clair. Je l’ai imaginé pour un enfant. En choisissant des amandes effilées, j’en ai fait un dessert.

 

 

Denise A. Aubertin a exposé à Poitiers (CRDP) et à la Biennale d’art contemporain de Melle en 2003, à la Maison rouge en 2006, et à la galerie Lara Vinci. Ses œuvres sont présentes dans des collections publiques et privées, notamment au Frac Limousin.

Denise Aubertin, l’irréductible, par Anne Tronche, éditions de l’œil, 2017.

 

 

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